Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 13 sur 37

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Le port intérieur

Chapitre II

Mais je reste immobile, avalant sans force ni plaisir l’air étouffant de la chambre, ce gaz si pauvre en oxygène et si riche en parasites et en germes.

J’attends.

Toutes les dix minutes, le moteur du réfrigérateur se déclenche.

Je dérive dans l’espace noir, l’oreille passivement aux aguets, le corps gris, sans défense. J’écoute la nuit autour de moi, la nuit du port intérieur, je me rappelle d’autres nuits comparables, et j’attends.

 

II

Les gémissements de Gloria heurtaient la paroi de mon inconscient. Je sursautais.

J’émergeais.

Gloria dans son sommeil anhélait de façon suppliante. Il y avait déjà plusieurs minutes que son cauchemar durait. Je l’entendais bafouiller un discours dont pas une parole n’était compréhensible, puis elle se taisait, comme pour permettre à un interlocuteur de formuler une question, puis elle rétorquait de nouveau des explications, d’une voix pâteuse. Sa respiration se calmait, s’accélérait, se calmait de nouveau. Ses mains tremblaient.

Quand elle approchait la frontière du cri, je la prenais dans mes bras, je l’enveloppais, j’essayais d’annuler par de simples gestes les images horribles qui la visitaient. Sa peau était devenue granuleuse. Je lui caressais les épaules, j’apaisais l’arrondi de ses hanches.

Il lui arrivait alors de se réveiller. Elle évitait mon regard dans la pénombre. Elle haletait, elle s’écartait de moi avec une âpreté qui m’insultait. Elle ne me racontait pas ce qu’elle venait de traverser, quelles épreuves.

Elle ne me racontait plus ses rêves.

La lumière des enseignes suspendues près de la fenêtre dessinait sur nous et sur le plafond des bandes bleuâtres, des triangles roses ou mauves.

Moite et nue, Gloria s’asseyait au bord du lit. Elle me tournait le dos. Elle respirait maintenant de façon égale, en reniflant, de temps en temps.

Tu veux quelque chose ? demandais-je.

Dehors, on entendait le démarrage d’un jetfoil pour Hong Kong. Des gens discutaient devant l’entrée d’un restaurant. Il n’était pas tard. Une heure, une heure et demie.

Les cheveux de Gloria formaient une masse très densément noire, très asiatique, bien peignée en dépit des circonstances. Pendant une seconde, rien n’empêchait d’imaginer que.

J’imaginais qu’une autre femme se tenait là, tout autant insociable, et qu’à la place de Gloria une fille des Han boudait, muette, pétrifiée de déception après son expérience avec un démon étranger, venue se marier à moi sur un coup de tête et réfléchissant, maintenant, au meilleur moyen à mettre en œuvre pour se faire répudier sans perdre la face. Puis la confusion se dissipait. La fille des Han avait disparu. Gloria parlait.

Elle parlait, elle débitait des phrases sur un ton volontairement désincarné, mais sa voix se brouillait sans cesse. Elle devait l’éclaircir en toussotant.

Elle voulait revenir dans les îles, reprendre contact avec le Parti, rembourser les sommes qu’elle avait volées, se séparer de moi, elle savait du reste très bien que je ne supportais plus la vie en sa compagnie, elle allait essayer de retrouver Machado qui n’était pas mort, elle n’hésiterait pas à le rejoindre dès qu’il lui ferait signe. Machado n’était pas mort, non, il voyageait et voyageait en direction des îles. Ensuite elle annonçait qu’elle comptait opter pour la nationalité chinoise à la fin du siècle, quand la Chine populaire prendrait la relève des Portugais. Elle serait chinoise, elle dominerait la langue, elle participerait à une troupe de théâtre, une troupe de quartier, d’amateurs. Ou encore elle me demandait d’organiser pour nous au plus vite une semaine de vacances à Taïwan, aux Philippines, en Thaïlande, n’importe où dans la région, histoire de changer d’air. Elle étouffait. À cause de moi, principalement, à cause de l’obstacle que je représentais dans sa vie, elle étouffait.