Le port intérieur
Chapitre II
Rien ne se passe. Il avance, il déambule dans la touffeur, sous le mépris inexprimé mais général de la foule, il frôle le regard négateur de chacun des individus qui composent cette foule.
Il avance vers le zéro.
II
La déchéance de Breughel.
Cet au-delà miséreux dans lequel il se complaît depuis le décès de Gloria Vancouver, comme s’il avait à expier cette disparition, alors que rien ne.
On aimerait tout dire à la fois, évoquer dans la même pâte narrative les miasmes, les insomnies, les hallucinations, le renoncement catatonique, la sueur et la sueur.
Et le cadre où cela est vécu.
Les domiciles de la déchéance, on pourrait en décrire plusieurs. L’ultime adresse, venelle du Tarrafeiro, est au cœur du vieux Macau, tout à côté du port intérieur. Dans un quartier, Patane, que Breughel s’obstine à appeler le port intérieur. Mais l’endroit dont Breughel parle d’abord n’a pas de nom. C’est un bidonville construit sur un marécage, à Taipa, sur la première des deux îles, au pied de l’hôtel New Century, exactement en face du luxueux sauna de l’hôtel.
Taipa, donc, mais les âmes distraites ne remarquent pas toujours ce bidonville en miniature, un fouillis de buissons et de masures qui, pendant le jour, paraissent abandonnées. L’ambiance du lieu désole et désole. Un réseau de planches zigzague sur l’eau putride. Il y a les broussailles, les fils de fer d’une ancienne clôture, les murs de tôle, les murs bâtis avec des briques que l’humidité a effritées, les cadenas sur les portes, les odeurs de décomposition qui soufflent depuis un petit hangar de parpaings où une entreprise d’élevage a installé un poulailler et un égorgeoir à volailles.
À cette époque, en pleine année du Coq, quand Breughel choisit ce décor pour y ruminer sur la fin de toute chose, des gens tiennent un restaurant au centre du marécage. Une gargote ouverte toute la nuit.
Des guirlandes d’ampoules vermillon éclairent le chemin jusqu’aux tables, et ensuite elles colorent les tables, les consommateurs, les bols de soupe, du moins quand il n’a pas plu, quand les boues n’ont pas monté, quand l’établissement n’est pas fermé pour cause de crue.
Breughel rôde là plusieurs semaines, toléré par les Chinois à qui il verse un loyer quotidien et qui, malgré cette relation commerciale, affectent de ne pas croire aux preuves de son existence.
Il partage son espace avec un chien et des bouteilles de butane.
L’après-midi, le calme écrase les baraques vides. L’herbe se reflète dans le noir stagnant des égouts. On essaie de ne penser à rien, d’être les herbes, leur reflet. Parfois des images se présentent. On se souvient de lectures récentes. À Macau, durant l’occupation japonaise, la misère était si sordide que l’on voyait, paraît-il, des femmes accroupies au-dessus des cloaques, repêchant là des excréments, effritant entre leurs doigts les étrons afin d’en retirer ce qui pouvait être consommé encore. Voilà ce que la mémoire emprisonne sans problème, cette catégorie de renseignements. On essaie d’écarter les ignominies du passé et celles du présent. Les yeux fixes, on observe les vieilles chaises de rotin jetées dans la boue et que la boue n’avale pas. Rien ne s’écoule, ni les fluides fétides, ni les heures. Moustiques et cafards attendent le crépuscule pour pulluler. On écoute le grondement des camions qui. À trente mètres, en effet, on a l’avenue. Elle s’étire en direction du village, bordée de chantiers et de terrains vagues.
Dans les environs immédiats du bidonville, il y a un cimetière, un asile de fous et de vieillards, l’université. Et le complexe hôtelier du New Century, bien entendu. On distingue cela à travers les arbres.
Quand la nuit était tombée, des poissons grésillaient près de l’endroit où j’essayais de m’endormir : des carpes de vase, principalement, des anguilles, des chabots à tête noire. Ils pétillaient dans une puanteur d’ail et de nageoires tandis que, derrière les figuiers qui masquent l’asile, les fous gémissaient, rendant plus improbable ma quête de l’étourdissement.
Je méditais. J’allais m’arranger pour mourir ici, sur cette particule méridionale de la terre han dont quatre siècles de présence portugaise avaient très peu ébréché l’identité purement chinoise. Les Portugais se préparaient à partir, et moi, je.
Deux îles sont rattachées au territoire de Macau : Taipa et Coloane. Sur Coloane vivaient des pêcheurs et une communauté de lépreux. Taipa accueillait les insanes et les morts. Maintenant, les îles se couvrent de chantiers. Des prolétaires recrutés en Chine populaire bâtissent des résidences sans grâce pour les nouveaux riches du Guangdong.
Vautré dans la semi-obscurité, je réfléchissais à cette extrémité de l’espace et du temps où une pulsion suicidaire m’ordonnait d’être un étranger qui se désagrège.
Le fantôme de Gloria Vancouver ne me visitait pas. Mon affliction, seul le vide la hantait. Pour me distraire, je passais en revue les derniers visages que j’avais croisés. Les visages du quotidien chinois méritent tous d’être contemplés avec une avidité nostalgique, avec amour, mais, dans la rue, les regards évitent la rencontre. J’errais parmi les gens, souhaitant sourdement transmettre d’œil à œil ma sympathie admirative, quémandeuse, et je n’avais jamais la récompense d’un échange. Sur les trottoirs, les hommes me niaient. Quant aux femmes, jeunes et vieilles, elles traversaient mon corps sans le voir.
Par exemple, quand j’étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j’examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l’insouciance et l’opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l’appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s’engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.