Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 15 sur 37

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Le port intérieur

Chapitre IV

Dans cette même rivière des Perles, sur ce même quai Yanjiang, j’ai vu flotter entre deux eaux un cadavre de paysanne.

À Coloane j’ai vu un lépreux à qui la moitié du visage manquait.

J’ai vu un Chinois en survêtement miser sur une carte l’équivalent de cent cinquante années d’un salaire de prolétaire à Shanghaï.

Dans le temple Tam Kong à Coloane, j’ai vu des acteurs d’opéra rendre hommage aux idoles divines en jouant pour elles du tambour et de la flûte.

J’ai vu des ouvriers pieds nus se balancer sur une perche de bambou en haut d’immeubles de trente étages.

Pendant un typhon j’ai vu des palissades en tôle qui planaient au-dessus des chantiers.

J’ai assisté à des incendies dans un cimetière, j’ai vu le feu éclater dans une ancienne fabrique de pétards.

J’ai vu des pompiers qui retiraient d’une benne à ordures les jambes d’une femme dépecée.

Alors, qu’on ne me dise pas que je n’ai rien vu.

 

IV

Un coup de vent parcourt la venelle du Tarrafeiro, puis se dilue dans le néant. Quelque chose tombe, un objet métallique. Une demi-roue de vélo datant des années cinquante, ou un très ancien capot de climatiseur. Cela s’effondre devant l’autel rouge qui ferme l’extrémité aveugle de la venelle.

Dans la chambre où on ne distingue presque rien, Breughel reste longtemps assis. Il ouvre grand les yeux, incapable de définir s’il a envie ou non de se recoucher. Les draps odieusement plissés ne se détortilleront plus avant l’aube, le matelas ne se rafraîchira pas. Breughel médite au bord du lit, les pieds posés sur une feuille de journal. On entend son souffle. Parfois il s’arrête de respirer, comme cela s’observe chez certains dépressifs graves. Privé d’oxygène, il interroge la nuit. Des gouttes roulent sur sa poitrine, tantôt brûlantes, tantôt froides, nerveuses.

Ensuite, sur la suggestion de Gloria, nous sommes allés pour quelques jours en Corée, pense-t-il. En Corée du Sud, à Séoul.

Puis il se lève.

Il tâtonne le long du mur, il finit par palper l’interrupteur. Ce qui jaillit de l’ampoule arrose l’espace de rayons crus. On se croirait sur une scène de théâtre, dans un décor qui figure une tanière de gauchiste, mille ans avant la révolution mondiale. Les rayons frappent la grimace désolée de Breughel, puis ils rebondissent sur les cartons qui servent de meubles, laissant de lugubres ombres après leur passage.

Breughel se dirige vers l’évier, vers le réchaud.

Il évite la petite table où coexistent des assiettes, des bols, la machine à écrire et des feuilles.

On voit là gésir des cahiers où on aimerait bien que Kotter se plonge, au lieu de maltraiter Breughel en exigeant de lui des révélations sur Gloria Vancouver. Mais on sait aussi combien vaine est cette peine que Breughel s’est donnée quand il a écrit, quand il a copié sur du papier des histoires pour Kotter, des réponses à. Avec l’espoir qu’il réussirait à détourner les pensées de Kotter sur des sujets de second plan et que, finalement, il contrarierait ses desseins criminels. On sait qu’illusoire est cette tâche, car le tueur, même s’il survole quelques lignes, quelques paragraphes, ne lira pas.

J’écris pour un lecteur qui souhaite me détruire, pour un lecteur qui ne connaît pas mes textes et n’ouvrira même pas mon livre, mes fragments de livre, pense Breughel.

Mais peu importe, pense-t-il encore.

Sa main avance vers l’étagère qui surplombe l’évier.

À côté d’une pastille de poison anti-cafards s’alignent des conserves et de la nourriture en sachets. On remarque, par exemple, des desserts instantanés, des soupes sucrées que l’on réchauffe au bain-marie en cinq minutes.