Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 12 sur 37

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Le port intérieur

Carnet de Bord

I

J’avais si souvent décrit ma confrontation avec Kotter que je ne savais plus si Kotter existait vraiment, avec son pistolet en plastique et sa ficelle, et si l’interrogatoire avait eu lieu à un moment donné ou s’il risquait encore de se produire, ou si Kotter existait seulement à l’intérieur de la tête malade de Breughel, c’est-à-dire de la mienne.

Je me redressais brusquement dans l’obscurité et je repoussais le linceul sous lequel, depuis des heures.

Je me redresse dans l’obscurité, je repousse les draps qu’une chaleur anxieuse a rendus immondes et, comme autrefois, du temps de Gloria, quand Gloria bredouillait des cauchemars à côté de moi et sanglotait, j’écoute.

Les nuits ici ont toujours été exténuantes.

Dans la venelle du Tarrafeiro rien ne s’agite, le silence s’est établi, mais, au-delà, la ville chinoise bruisse et bruisse, incapable de connaître autre chose qu’un sommeil fragmentaire, divisé en multiples tentatives que sans égard interrompent des mugissements lointains, des appels, puis la clameur indécente d’un poste de télévision, le cri d’une scie attaquant du métal, et ensuite la rumeur et les cliquetis d’un repas, ou les cognements d’une hachette qui sur un billot découpe du porc de contrebande, ou les manœuvres d’une camionnette devant une boutique, puis les détonations sèches d’une grappe de pétards qu’un joueur heureux ou malheureux a enflammée au sortir d’une salle de jeux, devant le Casino flottant ou ailleurs, puis la sirène d’une ambulance de la police.

Je pourrais allumer, faire un peu de chinois, réapprendre les caractères que j’ai oubliés depuis mon assoupissement de l’heure précédente. Je pourrais aussi ouvrir un de mes cahiers et écrire quelques phrases sur le Parti, le Paradis, sur Gloria, ou rédiger une nouvelle version d’un rêve de Gloria, ou continuer à inventer des épisodes de mon combat contre Kotter.