Le port intérieur
Fiction
Il y eut plusieurs bourrasques à la fin de la nuit, et ensuite le jour naquit, torride, sans un souffle.
Je m’étais assoupi vers cinq heures. Je me mis debout en respectant des paliers d’accoutumance, comme un zombie qui revient de son long voyage dans les gouffres.
Entre les murs déjà macérait la lourdeur bouillante du matin. On est écrasé par les restes du plomb de la nuit, on distingue autour de soi un soupçon supplémentaire de fétidité, un petit soupçon. On sent des molécules pénétrer à contre-cœur dans les fosses nasales. Sous le crâne, la brume quotidienne se reforme. On voudrait en finir, être enfin abstrait, quitter le spongieux, les chairs épuisées et spongieuses.
Je redécouvrais mon corps.
J’allai jusqu’à l’évier, j’ôtai mon slip et.
Breughel se déshabilla devant l’évier et il se lava de la tête aux pieds. L’eau tiède du robinet éclaboussait le sol couvert de journaux. South China Morning Post, Herald Tribune, À Tribuna de Macau. La radio de Hong Kong déversa dans la pénombre les cours du change, ainsi que des informations sur la querelle entre Pékin et Londres à propos du futur aéroport. De nouveaux envenimements s’annonçaient. Un alarmiste avait exhumé un vieil article guerrier de Deng Xiaoping, écrit dix ans plus tôt, et, à l’instant où Breughel se savonnait l’entrejambes avec cette rudesse pensive qui caractérise les solitaires, le gouverneur Chris Patten ironisa une fois de plus sur la bonne volonté de la partie chinoise. L’anglais de Chris Patten était un modèle de correction oxfordienne. Les négociations frisaient la rupture, comme souvent.
De la tempête tropicale qui, je le savais, louvoyait depuis quarante-huit heures au nord-ouest des Philippines, aucune nouvelle.
Breughel ensuite avala un bol de bouillie de riz et deux saucisses. Il avait changé de station. On entendit un chanteur de canto-pop moduler du chagrin d’amour, puis deux journalistes minaudèrent en cantonais. Je crois qu’ils relisaient les indices boursiers de la veille. À mi-voix, pour s’exercer l’oreille, Breughel répéta quelques chiffres. Je ne saisissais rien d’autre.
J’avais toujours souhaité faire des progrès en langue locale, mais Gloria n’était plus là pour m’enseigner ce qu’elle avait grappillé sur les marchés ou dans la rue. Quant aux méthodes pour autodidactes, elles ne s’accordaient pas sur les données phonétiques de base, ce qui, dès la première leçon, avait tendance à me.
Exemples :
« There are basically six tones in Cantonese ».
« There are seven tones in Cantonese ».
« There are nine tones in the Cantonese dialect ».
Après avoir épandu quelques-unes de mes amertumes sur ce sujet, je consacrai cinq minutes à un rangement sommaire. J’avais ouvert la porte afin d’aérer la pièce. Sur le seuil était une blatte défunte, figée dans une posture naturelle, certes, mais défunte. Je l’écartai du passage.
Il n’y avait personne d’autre dans la ruelle.
Le ciel brillait entre les toits, trop haut pour modifier l’ambiance près du sol. Au fond du cul-de-sac, l’autel avait beau avoir été récemment enduit de vermillon, il ne modifiait rien, lui non plus. Il n’égayait rien. Un bâton d’encens fumait dans la niche de briques peintes, obnubilant le démon du lieu. Insensible à cette délicate attention, le démon roulait des yeux furibonds.
Il m’arrive d’allumer des bâtonnets devant les idoles. C’est pour moi une manière de penser très fort à Gloria. Dans ces moments de piété factice, je me souviens de Gloria qui accumulait des renseignements sur les superstitions chinoises, sur les rituels populaires, la divination, les offrandes, et qui, lorsqu’elle visitait un vieux temple, jetait dans la braise des liasses de billets de la Hell Bank, des coupures de cinquante millions de dollars qu’elle venait d’acheter au gardien pour trois patacas. Comme Gloria, mais l’esprit empreint de nostalgie, avec en moi l’image de Gloria absente, j’imite les dévots, de préférence en face de divinités grotesques ou effrayantes. J’ose faire cela et j’ose le faire sans honte. Je brandis un bouquet de prières fumigènes. Je les agite devant mon front respectueusement incliné. Puis je les fiche dans le sable mêlé de cendres.
Cependant, les mains de madame Fong entrebâillèrent une porte et expulsèrent vers une flaque voisine plusieurs balayures, parmi lesquelles on distinguait une tête de poisson, un poisson de taille respectable, du genre carpe. Le contenu d’un seau presque aussitôt alla enrichir la flaque.
L’eau était un miroir d’encre, avec des nuances d’anthracite et un filet irisé dû à des graisses. La tête se mit à reposer sur une joue, elle ne se donnait même pas la peine de gober le reflet des mouches qui s’approchaient d’elle, elle semblait dégoûtée de tout.
La journée n’était pas si détestable, pourtant, puisque je me rappelais comment on écrit encre, mouche, poisson, tête.
De toute façon, elle continuait, cette journée.
Breughel déjà verrouillait l’entrée de son taudis.
Il secoua le panneau de fer pour s’assurer que la serrure tenait bon, puis, frôlant les containers de détritus qui encombraient le trottoir au coin de la rue du Tarrafeiro, il quitta la venelle du Tarrafeiro.
Immédiatement il rejoignit le monde, le brouhaha, la foule, les parfums bigarrés, l’insupportable chaleur, les visages à cheveux noirs, les regards qui ne s’arrêtaient jamais sur lui, les inscriptions omniprésentes.
L’écriture des Han.
Les enseignes partout chantaient au-dessus des têtes un mélange sino-portugais dont je ne m’étais pas lassé encore. Son regard sautait de l’une à l’autre, s’attardait. Il s’y aventurait chaque jour avec un plaisir neuf.
KAM POU, café.
Artigos electricos SUN KAI.
Bicicletas I LEI.
Farmacia CHUN CHEONG.
Livraria HO TAI.
LEI IAN WENG, dentista.
Mestre de Medicina chinesa LOU WENG IO.
MA HENG HONG, café.
Maintenant il dépassait un groupe de lycéens en uniforme vert qui se bousculaient autour des marmites d’une cuisine roulante, comptant leurs patacas et hésitant avec véhémence entre les victuailles proposées : brochettes de poulpe, rougies de piment ou au naturel, violettes, brochettes de moules, de saucisses, brochettes de tripes blanches, quartiers de canard dans le bouillon fumant.
Juste à côté d’eux, sur le dos d’une femme, un bébé renversa la tête vers Breughel et il me contempla avec une fixité songeuse.
Avec du temps, et si sa mère n’était pas intervenue pour lui remettre les idées et l’atlas en place, je sais que nous aurions pu établir un contact, une amorce de contact.
Mais là, rien.
Livraria VAP SAN.
LAM NGAN VUN, dentista.
KONG SOU CHAN, dentista.
Pendant des heures, Breughel marcha au hasard. Parfois il pensait à Gloria. Parfois la sueur l’aveuglait. On le voyait s’appliquer à isoler des détails exotiques et à les mémoriser, afin plus tard d’en garnir l’intérieur des textes qu’il fabriquait pour Kotter.
Gouverné par cette certitude obsédante qu’un jour Kotter viendrait et les lirait. Et s’y égarerait.
Quelques exemples.
Lavage de la vaisselle à l’arrière des restaurants. Entre les tuyaux en plastique et les poubelles, des femmes accroupies s’activent autour de bassines d’eau trouble. Poignées de baguettes posées sur le goudron, sur des piles de bols sales.
Aux potences des rôtisseries, les canards laqués abondent, et, sur les crochets voisins, pendent des suppliciés qui ont subi des outrages différents. Des canards aplatis, ronds, condamnés à une autre peine que celle de la laque. Pressés. Métamorphosés en une crêpe cadavéreuse nantie d’un bec.
Plus loin, deux hommes tuent des anguilles. Ils les abattent entre leurs pieds, sur une pointe, puis ils les fendent sur toute leur longueur. Un geste de joueur de cartes suivi d’un spasme. Puis un complément chirurgical. Là débute la nourriture.
L’endroit est ruisselant de rouge.
On contourne ensuite un homme cravaté qui s’est paralysé au milieu du flot et qui pérore en solitaire dans son téléphone portatif.
Maintenant, on traverse un marché couvert.
L’asphyxiante puanteur de poulailler et d’espace noir, le ciment, les travées non éclairées, la moisissure sur les piliers sombres.
Les œufs dits centenaires, enrobés encore de la terre où ils ont mûri pendant des semaines.
Les cuvettes remplies de plumes, d’entrailles.
Les liquides du carnage qui inondent le sol, les serpents de caoutchouc noir d’où jaillissent des eaux envahissantes.
Tout le monde patauge près du sol, à l’exception des poissons que l’on maintient en agonie sur des présentoirs de métal.
Le bruit de la coupe et du désossage. Les couteaux chinois en forme de hachoir. Les entrechocs des récipients. Assez souvent résonne la voix hardie des travailleuses. Voyelles finales éraillées, tons moyens sans bienveillance.
Une vieillarde somnole dans un coin. Tout le monde s’agite à croupetons parmi les abats. Les femmes en pantalon noir. Se souvenir de ces images pour le cas où on devrait ingurgiter autre chose que du végétal. Tout le monde est là, consommables et consommateurs. Dans des cages d’osier ou dans des nasses métalliques, les poules sont rousses et elles attendent.
Breughel réapparaît à l’air libre.
Ensuite il est debout dans un bus qui roule vers Taipa.
Sous le pont circulent des péniches chargées de sable.
Dans le bus, un bébé aux sourcils duveteux aperçoit sur lui les yeux de Breughel et, avec vivacité, il se détourne.
Mais, bref.
Pour l’instant, j’avais engrangé assez de notations pour étancher la soif d’insolite de Kotter.
La fiction pouvait reprendre, c’est-à-dire ma vie.
Je me trouvais à présent sur Taipa, de l’autre côté du bras de mer qui sépare Macau de ses îles, et je regardais par la vitre du bus les vagues jaunes qui frisottaient en contrebas de la route, qui mouraient sur la grève avec lenteur, répandant très peu d’écume autour des rochers, avec une lenteur amollie. Les pierres, à leur tour, frappaient par leur couleur très jaune. L’onde léchait sans force les racines apparentes des pins, elle s’étirait sur la vase, sur le sable boueux, elle s’allongeait jusqu’aux débris qui avaient atterri là lors du dernier typhon, une moitié de canoë arrachée au Club nautique, un panneau publicitaire pour des cigarettes, Kent, je crois. Puis le bus freina violemment devant un abri de tôle, et je fus projeté vers la fournaise extérieure en compagnie d’une employée de maison de jeu, reconnaissable à son uniforme lilas, et de trois lycéennes, en uniforme, elles aussi, blanc, rieuses.
J’avais l’habitude de descendre là plutôt qu’en face du bidonville. Cela me permettait de vérifier que personne ne m’avait pris en filature. Cette précaution, je l’avais observée, sans y manquer une seule fois, dès le milieu de l’année précédente, date à laquelle Gloria avait été admise dans les services psychiatriques de l’asile. Je ne pouvais en aucun cas laisser Kotter apprendre la vérité sur Gloria Vancouver. Je ne pouvais le laisser découvrir ou même simplement soupçonner que Gloria était encore vivante, recluse chez les insanes et murée dans ses univers personnels, mais physiquement vulnérable, toujours accessible aux brutalités mortelles et à la souffrance.
Je ne cessais jamais de penser à Gloria et à la meilleure manière de protéger Gloria contre le Paradis, le Parti, contre l’irruption possible de Kotter dans notre. Dans ce qui restait de notre existence.
Nullement réceptives aux tristesses humaines, plusieurs milliers de cigales chinoises stridulaient à proximité de l’arrêt, cachées dans les graminées loqueteuses du terre-plein ou dans les broussailles de la colline qui s’élevait en pente raide sur le flanc sud de la route, ou juchées dans les branches d’arbres dont le nom ne me plaisait pas ou dont j’ignorais le nom, des essences asiatiques qui dispensaient une ombre sans épaisseur. Ce chant assourdissant des insectes couvrait le bruit des poids lourds qui changeaient de vitesse dans la courbe, devant l’hôtel Hyatt. C’était un hymne à la gloire des grandes chaleurs. Il était né à l’aurore et son enthousiasme ne fléchirait pas avant le crépuscule.
Je reprenais mon souffle à l’abri de ce qui évoquait un saule pleureur. J’avais l’impression de cuire. Les veines gonflaient sous mes tempes. J’étais seul. Aucune silhouette suspecte ne rôdait dans les parages. Les lycéennes s’étaient évanouies, la robe lilas disparut par une porte de service, dans un des bâtiments de l’hôtel Hyatt. Personne ne marchait sur le bord de la route.
Pendant un moment, je fus là, contre l’écorce, à respirer comme un mammifère malade.
Sous la voussure superbe du pont de Taipa, des jonques passaient, des barges, des chalutiers de petit tonnage qui arboraient des drapeaux rouges.
Macau blanchoyait de l’autre côté de la mer immobile.
Dans le port extérieur, un jetfoil arrivait.
Je me secouai, je traversai la route, le carrefour. Je longeai le parc de stationnement du Hyatt et de son casino, puis je me dirigeai vers le bidonville.
Entre les baraques et les fossés putrides, rien n’avait évolué depuis la veille. Les cages à oiseaux étaient à leur place, les liserons et les plantes couvrantes s’étalaient sur les vieilles batteries et les vieilles chaises éclatées, parmi les récipients de récupération, les bâches sans couleur, les bouteilles de gaz, les fils de fer, les tôles ondulées, les murets de parpaings, les tuiles touchées par la lèpre et par la nielle, les panières crevées, les cartons, les poteaux électriques, les trous d’eau stagnante, les dalles de ciment qui construisaient çà et là des sentiers précaires, entre les plantations d’oignons, les plates-bandes garnies de choux chinois, les ampoules rouges qui la nuit illuminaient l’accès au restaurant, les cordes et les perches des étendages, les mares de boue bleu sombre, les barils de plastique bleu clair, les portes avec des vestiges d’inscriptions déteintes, des affiches incompréhensibles.
Mais je ne m’étais pas arrêté. Déjà j’avançais à l’ombre des murs de l’hôtel New Century, protégé du soleil par la masse aveugle du sauna. Le chemin qui mène à l’asile ne mesure guère plus de deux cents mètres et il n’a aucun charme. Sur la gauche s’élèvent les parois blanches derrière quoi on suppose une opulence pharaonique, avec des piscines louches où flânent des hôtesses en drap de bain et des masseuses, et, sur la droite, on a la pagaille du quart-monde.
Les souffleries du sauna crachaient de la vapeur.
Au-delà du marécage, sur les chantiers, des marteaux-pilons enfonçaient des pilotis.
Un chien me rejoignit et il m’escorta jusqu’au portail de l’asile, puis il fit demi-tour. Il n’y avait personne dans la loge du gardien. Je franchis l’entrée.
Les vieillards ne m’accordèrent aucune attention et continuèrent à ruminer, assis sur leurs sièges de ciment ou de plastique. Les fous, en revanche, furent curieux de me voir. Nullement méprisants, certains s’approchèrent pour me saluer. Nous étions apprivoisés les uns aux autres depuis des mois, des années, presque. Quand je parle des fous, je ne parle pas de tous les malades, bien entendu. Je parle des hommes qui venaient vers moi en amitié grande. Ceux-là admettaient mon existence et, sans répugnance, à l’inverse des Chinois non psychiatrisés, ils me touchaient. Ils étaient vêtus selon les canons de la mode asilaire, maillots de corps, shorts, sandales, et ils me touchaient. Tous étaient maigres.
Comme de coutume, je me mis à échanger avec eux des considérations gesticulatoires sur la nourriture, sur le président Mao, sur la spéculation immobilière qui défigurait le territoire, sur un oiseau au cri puissant et âpre qui souvent se perchait au sommet d’un figuier, dans la cour des séniles.
Notre langue était une pantomime fraternelle. J’imitais l’oiseau, son cri. Je débitais des fadaises en mandarin, n’ayant pas le souci de me faire comprendre. J’accompagnais de sons le bonheur d’être ensemble et de décrire en commun le monde.
Nous souffrions tous de la chaleur, mais, en dehors de moi, personne ne transpirait.
Une religieuse sortit du pavillon des schizophrènes et elle traversa la cour. C’était une Philippine au visage ingrat. Elle souriait derrière des lunettes qui lui allaient mal. Son arrivée eut pour effet de disperser le groupe qui m’encerclait. J’appréciais cette femme, avec qui j’avais déjà eu mainte occasion de bavarder, et qui sincèrement croyait que l’état de Gloria s’améliorerait, avec le temps. Elle babilla un peu en anglais, spéculant sur le typhon qui menaçait le territoire, puis elle me conduisit à la chambre de Gloria.
La chambre individuelle, climatisée, de Gloria.
Si on résume bien, c’est à cela, maintenant, que servait la fortune dérobée au Paradis : à garantir pour Gloria, dans le vétuste hôpital psychiatrique de Taipa, des conditions d’internement décentes.
Gloria était apathique devant la fenêtre. Elle posait un regard vide sur les branches des grands arbres. Je lui frôlai les cheveux. Elle haussa les épaules, elle se dégagea de cette ébauche d’étreinte.
Je suis là, dis-je.
Ah, dit-elle.
Elle était allée s’asseoir sur le lit.
Des mèches lui tombaient devant les yeux. Elle ne les écartait pas. J’essayai de le faire à sa place. Elle acceptait maintenant ma présence à côté d’elle. Je ne l’obligeais pas à lever les yeux sur moi.
Il va y avoir un typhon, dis-je. Demain, peut-être. Ils n’en ont pas parlé ce matin à la radio, mais.
La chambre avait des allures de cellule monacale. Sur la table, Gloria avait ses livres, des manuels de cantonais, de pékinois, de hokkien, des dictionnaires qu’elle ne consultait plus que de façon exceptionnelle. Elle ne faisait même plus semblant de s’acharner sur cet apprentissage impossible. Elle n’avait plus ni désir ni espoir de communiquer vraiment avec qui que ce fût.
Tu veux que nous descendions dans la cour ? proposai-je.
Je lui caressais doucement les sourcils, les joues.
Elle ne réagissait pas.
Tu as noté de nouveaux slogans ? demandai-je.
Je quittai ma chaise, j’allai lire les lignes qu’elle avait tracées sur une feuille de papier à lettres, devant les dictionnaires. Recueillir les mots d’ordre d’une guerre inconnue était, depuis des semaines, l’unique activité intellectuelle à quoi volontiers elle se livrait. Une guerre civile ravageait un des univers parallèles où elle rôdait. Je me penchai sur ces clameurs qu’elle avait entendues, sur ces phrases qui. Leur poésie ne masquait pas la sauvagerie qui les inspirait, l’intolérance et la volonté de meurtrir abominablement l’adversaire. Lors de ses voyages intérieurs, elle relevait ces consignes d’assassinat et de mort, et, à son retour, elle les fixait sur le papier, au crayon-feutre.
La fin du monde chez Gloria est lugubre, toute en nettoyages ethniques inextricables et en exterminations espèce par espèce, race après race. Les idéologies qui justifient la guerre noire sont d’une opacité totale. Il n’y a pas d’idéologie à l’arrière-plan des combats que seul habite un refus universel de vivre.
PIRATES DE LA DEUXIÈME MER, REGROUPEZ-VOUS !
OFFICIERS DES RIVAGES DE CIRE, REGROUPEZ-VOUS !
ENFANTS DES PORTS INTÉRIEURS, REGROUPEZ-VOUS !
POUR UNE CITADELLE ASSIÉGÉE, MILLE MATELOTS GORGE BÉANTE !
SURVIVANTS DE LA FOURMILIÈRE 304, REGROUPEZ-VOUS !
POUR UNE CHRYSALIDE MISE À MAL, TROIS
Celui-là n’est pas complet, dis-je.
Le climatiseur s’éteignit. Soudain on entendait les bruits du dehors, le gémissement régulier d’un insane dans la cour, le martèlement du mouton de fer qui se précipitait sur les pilotis pour les enfoncer dans le sol, cognait et cognait, sans répit.
Gloria chuchota quelque chose, mais, quand je la priai de répéter ce qu’elle avait voulu me confier, elle se buta et serra les lèvres.
Gloria, dis-je, petite sœur.
Je l’examinai de profil, avec une tendresse que le chagrin polluait. Elle était restée très séduisante, en dépit des rides de la folie qui avaient commencé à lui buriner le visage. Une lumière blanche traversait la fenêtre et faisait briller son regard. On constatait qu’il y avait du brun velouté, des rayons clairs dans la matière noire de ses iris. Elle portait un corsage chinois dans lequel elle flottait, un pantalon de tissu bon marché.
Qu’on le veuille ou non, je continuais à aimer cette femme qui n’était plus une maîtresse, qui n’avait jamais été une complice d’adolescence, une sœur aimante à qui j’aurais pu associer d’innombrables souvenirs de jeunesse, ni une compagne avec qui j’aurais traversé les longues années décevantes du temps adulte. Je l’avais connue récemment, et dans une sorte d’embrasement suicidaire nous avions fait disparaître tout ce qui avait, millimètre après millimètre, construit un passé sur lequel s’appuyer en cas de doute, et, au lieu d’entamer une nouvelle vie, nous avions poussé avec insouciance la porte de notre mort. Avec une insouciance somnambulique nous avions fracassé cette porte, et, dès le début, nous avions perdu l’équilibre, main dans la main nous avions erré vers le malheur, chacun de nous tiraillant l’autre vers sa propre version du néant, tandis que le tissu de notre conscience se désagrégeait.
J’étais responsable de Gloria, je la scrutais en silence, et je ne regrettais pas de me trouver avec elle au bout du monde pour la protéger et pour décliner avec elle jusqu’à la fin. Je me sentais enchaîné passionnément à cette femme.
Maintenant elle se taisait, étrangère et fragile.
J’ai été voir un opéra, dis-je, après un temps.
Le climatiseur se remit en marche.
Rencontre au pavillon des pêchers, dis-je.
Ah, dit-elle. Le pavillon des pêchers.
Oui, dis-je. Tu veux que je te raconte ?
Non, dit-elle.
Elle ne reprit plus la parole pendant deux heures. Nous fîmes une promenade dans la cour, nous circulâmes sous les arbres, entre les bâtiments des séniles, nous restâmes assis sur un banc de ciment, puis nous revînmes nous mettre au frais.
Le ciel était à la fois sans nuages et sans couleurs.
Je ne sais pas si je pourrai revenir demain, dis-je. Regarde le ciel. Le typhon a l’air de. Je devrai peut-être rester à Macau un jour ou deux.
Ah, dit-elle.
Je recopiai les slogans de la guerre ultime, noire.
Pour une chrysalide mise à mal, dis-je. Il manque la moitié de.
POUR UNE CHRYSALIDE MISE À MAL, dit Gloria, TROIS CARGOS FLAMBENT EN HAUTE MER !
J’embrassai Gloria sur le front, je sortis de la chambre, je laissai derrière moi l’asile, je montai dans un 33, un bus qui faisait route vers la ville.
Le 33 était bondé et, dès l’entrée du pont, il s’enlisa dans les embouteillages. À une allure d’escargot nous franchissions les eaux que des sautes de vent maintenant hachuraient. Quand je dis nous, je pense aux passagers comprimés les uns contre les autres, des étudiants en chemisette blanche, des ouvriers, des femmes sans âge, intransigeantes et belles, qui ne me regardaient pas, qui ne vieillissaient pas, qui avaient passé le cap des vingt-cinq ans et qui ne vieilliraient plus, au moins jusqu’au prochain millénaire.
Je fus ensuite de nouveau à proximité de mon taudis, sur le quai, au milieu de la chaleur et des gaz d’échappement. Je musardai un quart d’heure sous les arcades crasseuses. J’avais envie de rentrer chez moi et de m’assoupir.
J’absorbai un bol de nouilles dans une taverne, suçant là-dessus quatre éclats d’os de canard qui sentaient la teinture d’iode, puis je me levai.
Quelques détails encore pour Kotter, pensai-je.
Breughel s’approchait à présent d’un bassin.
Sur le pourtour du port intérieur, les entrepôts et les môles de débarquement ont des numéros et des noms.
Ponte TAI SING, numéro 27.
Ponte CHUN LEI, numéro 29.
Ponte HIP LEI, numéro 30.
Ponte I HENG, numéro 31.
Entre les piles de béton, des barques sont amarrées, des jonques naines que la déveine, ainsi qu’on ne sait quelles maladies nautiques, semblent avoir fissurées et décaties à jamais.
Dans les bassins, rien ne remue. La surface de l’eau sur plusieurs mètres disparaît, engloutie sous une végétation cannibale, horrible à voir. Tiges et feuilles rampantes sont de l’espèce la plus solide. Hideusement elles emprisonnent des bouteilles, des emballages de carton, des bidons d’huile, des planches pourries, des écorces de durian, des morceaux de polyéthylène, des peaux de bananes et de mangues, des poissons morts, des flotteurs de filets de pêche, des jerricans, des os de volaille, des boîtes de thé au citron, des boîtes de thé de chrysanthème, des boîtes de Coca-Cola, des lambeaux de polyester, des résidus de nourriture, des écumes méphitiques, des boîtes de bière San Miguel, des boîtes de jus de papaye.
Breughel s’accoude au parapet qui sépare deux constructions grises.
Il énumère les ordures qui surnagent parmi les herbes, il les classe par catégories, pour un jour peut-être devant Kotter réciter une liste de détritus, si Kotter lui demande de s’exprimer, si Kotter l’invite à jacasser sur ceci ou sur cela, sur son autobiographie ou sur autre chose.
Des souffles de vent font claquer du linge qui sèche sur une jonque.
Breughel médite un peu, et ensuite il se décide enfin à prendre le chemin de la venelle du Tarrafeiro.
Le vent charrie devant lui des nuages de poussière crépitante.
Il emprunte la rue Paço de Arcos, puis il remonte la rue du Tarrafeiro. Il contourne une poubelle et il s’enfonce entre deux murs. C’est là qu’il habite, dans ce goulet obscur.
Madame Fong est assise sur un petit banc, près de la tête de poisson qui a évolué depuis le matin. Elle écoute la radio qui diffuse Le mariage de l’immortelle, ou Le serpent blanc, ou Les fiançailles du phénix.
Les opéras sont innombrables et on les confond, mais, du sentiment d’échec qu’éprouve Breughel quand il se trompe de titre, quand il ne réussit à étiqueter ni l’œuvre ni ses interprètes, qui se soucie ?
Breughel débloque la serrure de sa porte avec difficulté, on dirait qu’elle a rouillé en quelques heures, que quelque chose en elle s’est brisé, mais il ne s’en préoccupe pas, il essaie de reconnaître des éléments musicaux déterminants, les noms propres que la chanteuse soupire. Il ne reconnaît rien. Il ouvre la porte.
Il entre, et une main puissante le saisit au col et l’envoie par terre avec une brutalité qui dépasse ce que. Il pivote, étourdi, et il reçoit un coup sur la mâchoire.
La chambre est très noire. On ne voit rien. Son adversaire sent l’après-rasage.
C’est vous, Kotter ? renifle Breughel.
Ne faites pas de bruit, recommande Kotter. Surtout, ne vous mettez pas à brailler.
Je savais que vous viendriez, dit Breughel.
Ne faites pas de bruit, ou je vous saigne, recommande Kotter.
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