Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 25 sur 37

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Le port intérieur

Chapitre IV

Tu te maintiens une heure près des tas d’immondices, dans les va-et-vient nauséabonds. La lumière est très faible et, sur les murs souillés, tu lis avec difficulté les caractères de la propagande.

UNE JOURNÉE DE COMBAT = UN SIÈCLE DE PAIX AMBRÉE !

UN AUTOMNE DE COMBAT = MILLE SIÈCLES DE PAIX AMBRÉE !

DÉSERTEUR DU FRONT ORIENTAL, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !

 

IV

Et ensuite, l’empoignade recommence, le choc des os broyeurs contre les muscles, les coups de pied, ta hanche qui saigne, les blessés évanouis qui ne tombent pas. Les militaires viennent d’ouvrir le goulet par quoi doivent se faufiler un à un les candidats au départ. Et chacun pour soi exalte la violence, l’égoïsme. En rien tu ne te distingues des autres, petit frère. Tu avances, tu te fraies un chemin, et pas un de tes mouvements qui ne soit inspiré à parts égales par la bêtise et par la ruse meurtrières.

Et maintenant tu dois longer cette bête brûlante qui se meurt. Les soldats ont écarté trop chichement les chevaux de frise. La foule continue à craindre un délire subit du pachyderme, et elle se bat à la fois pour s’introduire dans l’entonnoir de la frontière et pour ne pas frôler de trop près le monstre qui halète à l’entrée de la chicane. La trompe parfois se ranime, elle élimine un ou deux voyageurs. Un homme te bouscule. Ton pantalon s’accroche, se déchire, tu tires sur le tissu, tu te dégages. Jambes fléchies, en déséquilibre, tu projettes l’homme dans les rouleaux de ronces, et voilà que tu sens contre toi la muraille chaude qui tremble et qui empeste. Tu te contorsionnes pour récupérer de la stabilité. Tu touches les bosses velues de l’immense crâne. L’oreille aussitôt se convulse au-dessus de toi, une raie manta. Tu passes enfin. Un paravent de fer déjà te sépare de l’esplanade. Tu as rejoint la file qui progresse lentement vers le poste de contrôle. Tu es passé.

Des barbelés, une jeep, un camion. Huit soldats commandés par un lieutenant des Armées de la Louve. Tu n’as plus de souffle. Tu transpires et tu claques des dents.

Quand vient ton tour, tu tends ton faux livret militaire et ton faux visa du Commandement XII, et ton faux ordre de mission pour les îles. Une torche pétille contre ta joue. Il n’y a pas encore de faille dans la nuit. Tu es coincé dans la nasse de la chicane, et c’est maintenant que tout se décide. Deux soldats palpent tes guenilles, à la recherche d’une arme. La chaleur humide nous inonde tous. Le lieutenant transpire à grosses larmes. Le bas de son visage a été exposé à l’acide. Il soupèse ta vie, il examine les signatures, les textes. Il regarde ta photographie à la lumière. Ses doigts aussi ont brûlé. Toi, petit frère, tu es comme l’éléphant, tu as du mal à accepter l’éventualité de la mort avant l’irruption du jour. Tu as des grappes d’orchidées brunes devant l’esprit. Les soldats te fixent en silence. Dans le camion garé à vingt mètres, ils font monter les fraudeurs ou ceux qui essayaient de passer un couteau, un croc, un quelconque objet dangereux, et ils les assomment à coups de pelle. Le tas de corps atteint déjà des proportions qui te. Le lieutenant entrouvre le charbon de sa bouche et il te demande ta fonction dans la guerre. Tu réponds que tu es interprète. Il te demande pourquoi tu n’as pas de bagages. Tu déclares qu’on t’a volé ton sac. L’air te manque. Le lieutenant te demande si la maladie qui t’étouffe est contagieuse. Tu nommes le paludisme. Ah, le paludisme, dit le lieutenant. Tes yeux voient sans couleur une flaque qui s’élargit sous le camion. De l’huile, peut-être. Le lieutenant esquisse un geste. Il te montre le bateau. Il te rend tes papiers. Il ne s’intéresse plus à toi. Les baïonnettes ne t’escortent pas jusqu’au camion. Sur le quai d’embarquement une ombre te précède, à une quinzaine de pas, aussi terrifiée ou abrutie que toi. Tu croyais que. L’épreuve t’a paru interminable, mais, en réalité, elle n’a duré que quelques secondes.