Le port intérieur
Carnet de Bord
I
La mémoire invalide. Elle ne réussit pas à.
Ce n’est pourtant pas faute d’efforts. Des heures perdues, des milliers. Les mots chinois sont là, à petite distance, très peu farouches, mais, dès qu’on en a capturé un, il s’évade. Il suffit de. Un clignement de la conscience, une demi-heure de torpeur, et déjà le fugitif a rejoint la rue bruyante, la masse où tous les caractères sont inconnus, à apprendre ou à réapprendre.
On est là, devant cette langue océane, en lisière du monde chinois, sur une petite plage précaire où on a rassemblé de l’élémentaire, des locutions dépareillées grâce à quoi on aimerait bien ne pas faire figure de barbare aphasique, mais, sous la langue ou à l’esprit, rien ne vient.
Alors, on se tait.
Ainsi trois ans se déroulent, dans cette ville qui fut jadis un repaire de pirates, et qui aujourd’hui se contente d’être une annexe louche de la République populaire, ni plus ni moins gangreneuse, du reste, ni plus ni moins odieuse que les autres plaques tournantes où frétille la pègre du capitalisme milliardaire.
Trois ans et des poussières.
Breughel n’écrit plus ou il écrit très peu, quelques textes sans poésie, qu’il ne corrige pas. Les anciennes clartés se sont éteintes. Ce qu’il explore ne. Il agonise sur les bas-côtés de l’imaginaire. Il ne voyage plus qu’à l’intérieur de la déchéance physique, intellectuelle. Ce qu’il explore ne renaît pas sous forme de livres.
Il se souvient mal de ses rêves.
Il ne communique avec personne, puisque Gloria Vancouver et Machado sont morts.