Le port intérieur
Monologue
Les amabilités furent échangées, comme toujours en pareil cas, et sans m’asseoir sur l’une des deux chaises disponibles ou sur le bord du lit je dis Vous habitez vraiment au diable vauvert, puis je dis Si vous tenez tant que ça à m’appeler Kotter, allons-y pour Kotter, je n’y vois pas d’inconvénient, Dupont aurait convenu aussi bien mais Kotter me va comme un gant, puis je dis Mon nom n’a aucune importance, ce qui compte c’est que je sois envoyé par le Paradis, vous comprenez ce que cela signifie, n’est-ce pas, puis je dis Le Paradis ou le Parti, là encore, nous pouvons nous mettre d’accord sur une dénomination, je ne suis pas à cheval sur l’étiquette, puis Après plusieurs années de tranquillité, vous avez peut-être cru que nous avions renoncé à vous traquer, que nous nous étions découragés, et j’ajoutai Mais en fait, non, puis je souris à Breughel et je lui dis avec une intonation plutôt pensive Car nous sommes tenaces, Breughel, horriblement tenaces, puis, anticipant sur un geste agressif de Breughel, je détendis mon bras vers l’avant et je frappai Breughel sur la bouche, avec une violence sèche, comme je sais le faire, comme on me l’a enseigné dans les centres d’entraînement, et Breughel, qui avait fréquenté des salles de jiu-jitsu dans sa jeunesse, tenta de m’attraper le coude, mais il n’eut pas le temps d’esquiver un deuxième coup et il gémit et recula vers le lit en se cachant le bas du visage, il s’abritait derrière son avant-bras à la manière des enfants sournois qui craignent une correction, et à ce moment je vis qu’il allait glisser la main entre le sommier et le matelas, sans doute dans l’intention de retirer une arme de sa cachette, poignard ou revolver, et je me précipitai et je dis Allons, allons, pas de bêtise, et je lui fis remonter les os du carpe et du métacarpe le long des omoplates, l’obligeant à adopter une posture d’estropié, oblique et soumise, puis je le conduisis jusqu’à la chaise la plus proche, puis j’écartai le revers gauche de ma veste et j’en sortis une remarquable reproduction de Smith & Wesson modèle M. 39 que je m’étais procurée dans un magasin de jouets, à cent mètres du taudis où habitait Breughel, et je brandis cet objet en disant Ça ne sert à rien, Breughel, et ensuite je dis Ne compliquez pas les choses, ne me forcez pas à, et, tandis que je pointais sur lui la gueule noire excellemment imitée, visant ses rotules ou ses cuisses pour plus de vraisemblance, car il était exclu de lui brûler la cervelle à ce stade de l’enquête, je fouillais sous le matelas avec la main gauche, tout d’abord n’extrayant qu’une enveloppe remplie de patacas et de dollars de Hong Kong, puis plus bas pêchant un portefeuille qui contenait un passeport et une autre liasse de dollars, et enfin refermant les doigts sur un pistolet non chargé, ayant l’apparence d’un Browning belge, d’un FN-Browning 1910, mais ensuite se révélant inidentifiable, fabriqué dans un arsenal vietnamien, peut-être, ou dans un atelier clandestin de la mafia du Fujian, et je dis Je pourrais vous casser un os pour vous montrer que je ne plaisante pas, Breughel, mais je vous épargne, et j’ajoutai Coopérez, il ne vous sera fait aucun mal, une phrase qui servait de mot de passe au moment où Breughel, sans être un agent du Parti, avait encore de bonnes relations avec le Parti, au temps où il avait le statut de compagnon de route et où il ne se mêlait pas de soustraire Gloria Vancouver à la police du Parti, puis j’ouvris le passeport qui avait tout l’air d’un document officiel, son authenticité mise à part, et, après avoir examiné la maussade photographie de Breughel, je lus à haute voix les indications qu’il avait confiées au faussaire, Matthias Goetz, né le 9 décembre 1947 à Rio de Janeiro, Brésil, puis je dis Ça a dû vous coûter les yeux de la tête, et comme il ne répondait pas je m’adossai à la porte de son taudis, un battant de fer percé d’une lucarne grillagée par quoi la lumière du jour chichement se diffusait, et je confisquai ce vilain livret à tonalité vineuse qui conférait à son possesseur la citoyenneté portugaise, peu cotée, en général, mais ici la plus naturelle et la moins suspecte, et dans une autre poche je remisai le pistolet du Fujian et je dis Vous me signalerez, à l’occasion, où vous entreposez les cartouches qui s’adaptent à cette petite merveille, et comme il m’indiquait d’un morose mouvement de la main un espace géographique assez étendu, situant la cachette parmi les livres et les vêtements qui jonchaient le sol, je dis Tout à l’heure, Goetz, à l’occasion, rien ne presse, puis j’essuyai la sueur qui me coulait sur les paupières et sur les joues et je dis Vous avez les lèvres en sang, nettoyez-vous, et, tandis qu’il s’épongeait les lèvres avec un mouchoir sale, je le considérai sans émotion, soudain un peu ébahi d’avoir abouti là, dans cette pièce sombre, par 22o 16’ de latitude nord et 113 o 35’ de longitude est, et d’avoir pu si aisément maîtriser le compagnon de Gloria Vancouver, un individu plein de ressources, un écrivain obscur, imprévisible et dangereux, prétendait une des fiches le concernant, et, alors que déjà les gouttes de transpiration se reformaient sur ma figure, je poussai un soupir théâtral et je m’exclamai Vous auriez pu vous réfugier ailleurs que sous les tropiques, tout de même, puis je dis, car ma veste bien que conçue pour le tourisme dans les pays chauds me collait aux épaules et aux flancs, On se demande comment vous arrivez à tenir le coup sans climatiseur, et, après avoir marché jusqu’au frigo et en vain essayé de mettre en marche le ventilateur qui trônait dessus, j’ajoutai Sans climatiseur, sans rien, puis je me sentis gagné par une brève mais impérieuse envie de m’étendre et de me taire, par un vertige dont il fallait rendre responsables le décalage horaire, l’absence de sommeil pendant les quinze heures d’avion et, également, le fait que je n’avais pas cessé de me démener depuis l’atterrissage à Kowloon, fonçant en taxi de l’aéroport au Macau Ferry Terminal avec l’idée que je pourrais me relaxer pendant le trajet Hong Kong-Macau, mais ensuite ne réussissant pas à trouver le repos dans le jetfoil, somnolant avec difficulté entre deux Chinoises qui aspiraient des nouilles servies dans un bol de carton jetable, puis grignotaient des morceaux de seiche boucanée, m’assoupissant par périodes de quelques secondes puis me réveillant, à tout moment agressé par les annonces braillardes des haut-parleurs qui proposaient en cantonais, puis en anglais, puis en portugais, tantôt des cigarettes détaxées, tantôt des billets de loterie, tantôt des conseils à suivre en cas de naufrage, puis, dès mon arrivée, me mettant en quête d’un point de chute situé à peu de distance de chez Breughel, et ensuite, ayant pris une douche dans une chambre de l’hôtel Peninsula, ne perdant aucun quart d’heure ou demi-quart d’heure à contempler le vieux port, le Casino flottant et la Chine, ou à m’allonger sur le lit yeux fermés et âme close, sans perdre de temps me rendant chez Breughel, à l’adresse où nous avions appris qu’il se terrait, apparemment seul, et, après avoir fait l’acquisition d’un Smith & Wesson M. 39 de pacotille, cherchant d’abord la rue du Tarrafeiro, puis la venelle du Tarrafeiro, une sorte de couloir sordide entre des maisons qui atteignaient le dernier stade du délabrement, pour enfin me faire ouvrir et repousser Breughel dans son antre et engager la conversation avec lui, et, tandis que le roulis augmentait sous mon crâne, je grondai Déballez votre sac, Breughel, qu’on en finisse, puis je dis, ce que je dis toujours pour dédramatiser l’atmosphère, Qu’on en finisse dès le début, mais Breughel haussa les épaules et bougonna Je ne comprends pas ce que vous voulez, Kotter, fichez-moi la paix, et il croisa les bras et il se mit à froncer les sourcils en fixant avec obstination la chaise renversée, car, dans la courte échauffourée qui s’était produite, la deuxième chaise était tombée avec les vêtements qu’elle supportait, un pantalon de toile et une veste de jeans, ainsi que du linge de corps au bord de l’exténuation, et, comme il manifestait l’intention de ne pas desserrer les dents, du moins dans l’immédiat, je me déplaçai de nouveau vers la porte et donnai un tour de clé, et, après avoir relevé la chaise, je m’y assis, ne ramassant que la veste et ensuite l’explorant, détaillant à mi-voix le résultat de ma perquisition, Quelques patacas, deux stylos-feutre, un billet d’entrée pour un spectacle d’opéra chinois, un carnet rouge et noir, plusieurs tickets de caisse illisibles, et, ayant terminé l’inventaire, je demandai à Breughel Vous aimez l’opéra chinois, mais il ne s’exprima pas sur le sujet et appliqua en geignant la boule douteuse du mouchoir sur ses gencives, afin surtout de souligner ma brutalité et l’atteinte aux droits de l’homme dont il était victime, et je commençai à feuilleter le calepin rouge et noir, souhaitant naturellement y découvrir quelque chose ayant rapport avec Gloria Vancouver ou Machado, une note, une allusion, un numéro de téléphone, et je dis Écoutez, Breughel, nous n’allons pas jouer au chat et à la souris, ce serait du gaspillage d’adrénaline, une tension inutile pour l’un comme pour l’autre, et, après une pause, je dis Vous savez pourquoi je suis ici, alors, parlez, et il siffla entre ses dents, engendrant un son qui n’évoquait ni un chat ni une souris, mais plutôt une couleuvre, une couleuvre mal en point, et ensuite il murmura On se croirait dans un mauvais roman d’espionnage, et je rétorquai Pourquoi, mauvais, et, comme il avait repris une attitude butée, je me désintéressai provisoirement de sa bouderie et je parcourus quelques pages du carnet, constatant aussitôt qu’elles formaient un enchaînement de clichés brouillons destinés, sans doute, à s’inclure dans un roman ou dans quelque chose d’équivalent, et je lus par exemple Ces chinoises qui passent, promenant un visage aux harmonies magiques, qui vont jour et nuit à la rencontre de Breughel, dans la rue, dans les magasins... en tous lieux que Breughel traverse... les cimetières aussi... ces filles qui jamais ne croisent le regard de Breughel plus d’un centième de seconde..., ou encore, sur le verso de cette même page, Les multiples variantes noires de leurs chevelures noires... À la bibliothèque universitaire, les étudiantes qui arrangent leurs bras en matière d’oreiller... et qui dorment... sous ces masses brillantes déferlées..., et je sautai plusieurs phrases de ce genre et je lus Ce fut ensuite un long au-delà de la mort... pour nous deux, et, à la page suivante, de curieux slogans surréalistes, tels POUR L’ÉGRATIGNURE D’UNE CHRYSALIDE, SEPT MARINS CARBONISÉS JUSQU’À LA MOELLE ! ou, plus loin, INFANTE DU NEUVIÈME ROULEAU, PRENDS
CONTACT AVEC LES PIRATES !, puis je levai les yeux sur Breughel et je lui demandai s’il était en train d’écrire un nouveau livre, et si on avait ici une matière première qu’il avait l’intention de, mais Breughel m’interrompit en me baptisant Kotter une fois de plus, et il fit un geste comme en font les hommes qui refusent le combat et il dit Laissez-moi mourir, Kotter, puis il dit Je n’ai rien de plus à, et, après avoir repris sa respiration, il ajouta Vous êtes venu beaucoup trop tard, Kotter, Machado et Gloria ont quitté ce monde, maintenant je vais me recroqueviller et attendre, ma vie est terminée, Kotter, je ne désire plus que cela, me recroqueviller et attendre. Laissez-moi.
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