Le port intérieur
Chapitre IV
Elle possède un visage extraordinairement photogénique, le visage même de la terre, et, au coin de la rue du Tarrafeiro, devant l’Agence de porcs et volailles CHAU LEI, elle rote, puis elle disparaît.
IV
Quoi, le vent, demanda Breughel.
Vous croyez qu’on va avoir un typhon ? dit Kotter.
Je ne sais pas, dit Breughel. Peut-être seulement une tempête tropicale. Sévère ou non. Il existe toute une nomenclature pour.
Kotter se renfrogna. Il ne réfléchissait pas à des questions de vocabulaire météorologique.
Il y eut un silence.
Quand allez-vous m’exécuter ? demanda Breughel.
Kotter allait et venait dans la pièce. Il se baissait pour prendre des cahiers, des carnets, des liasses qu’il visitait en diagonale et qui parlaient toujours de la même chose, du décor sordide, des rumeurs de la nuit, de la chaleur, de l’opéra du Guangdong, des Chinoises inaccessibles, de la mort de Gloria, de la débâcle mentale de Gloria, et aussi de cette monacalité miséreuse de Breughel, de cette quête de la déchéance que Breughel accomplissait ici, étranger à tout, au lieu de retourner en Europe pour y mourir dans sa culture et dans sa langue. Un choix qui pouvait s’expliquer seulement par une tendance maladive au mépris de soi et au meurtre de soi.
Ou par le fait que Breughel conservait des attaches à Macau, sentimentales et physiques.
Parmi les écrits qui captaient l’attention de Kotter, il y avait des listes de mots d’ordre dont ni l’origine ni les motifs ne.
CHRYSALIDES DU TROISIÈME SOMMEIL, REGROUPEZ-VOUS !
VIE SAUVE POUR TOI, SOLDAT, SI TU DÉNONCES UN DÉSERTEUR !
POUR UN PIRATE SOUMIS À LA TORTURE, UN VILLAGE VITRIFIÉ !
INCENDIAIRES DES LUNES SAFRANES, REGROUPEZ-VOUS !
ENFANT DE LA HUITIÈME ARMÉE, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !
INCENDIAIRE DES LUNES SAFRANES, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !
Kotter, sans rien dire, parcourait ces ruines barbares de la grandiloquence. La foi en l’avenir était parvenue là au dernier degré de sa combustion suicidaire.
Qu’est-ce que c’est, cela, finit-il par demander.
Cela quoi, dit Breughel.
Chrysalides du neuvième rouleau, pirates des mers vif-argent, cita Kotter.
Il se reportait à une des listes qu’il tenait. Elles se ressemblaient toutes. Elles étaient nombreuses.
Ah, oui, dit Breughel.
Qu’est-ce que c’est, dit Kotter.
Comme Breughel manœuvrait pour ne pas répondre, Kotter alla vers lui et le frappa.
Ce fut le signal de départ d’une nouvelle rixe imprécise.
Puis Breughel reprit ses esprits. Il avait atterri entre le lit et la chaise, au milieu des photographies de Gloria Vancouver qui avaient été dispersées quand il s’était débattu, quand il avait paré les coups de Kotter et même, à son habitude, tenté de neutraliser et de vaincre Kotter en plaçant une prise de jiu-jitsu que sa mémoire lui avait suggérée, une torsion du cubitus avec désossage final du coude. En réaction à cela, l’adversaire s’était contenté de tiquer, puis il avait cogné.
Qu’est-ce que c’est, redemanda Kotter.
Des phrases de Gloria, des phrases comme. Comme parfois elle en prononçait, bégaya Breughel. J’ai brodé autour. J’ai essayé de les inclure dans des histoires.
Je vois, dit Kotter.
Si vous voulez en lire une, proposa Breughel en pointant l’index sur un carton.
Il restait replié au pied du lit, un peu tuméfié ou écorché ici et là, le souffle court.
Oh, moi, vous savez, la lecture, dit Kotter.
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