Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 33 sur 37

Pages du PDF

Le port intérieur

Chapitre III

III

 

Breughel longea la gargote et son garde-manger et, d’abord, il n’aperçut que les deux jambes de Kotter et, à hauteur de tête, un rectangle de tripes suspendues, des nids de nouilles jaunes et beige clair, mais ensuite il vit les mains de Kotter et, plus loin, deux tenues policières et des genoux chinois qui émergeaient d’un short. Sur un tabouret proche du trottoir, Kotter avait posé sa veste. Il aurait été possible de s’en emparer par surprise, de compliquer l’histoire en y mêlant les forces de l’ordre, la loi.

Breughel fouilla du regard la nuit, le carrefour étroit dont le restaurant occupait un angle, puis les trente mètres de rue qui le séparaient du port, du boulevard et de la masse sans lumière du pont de débarquement numéro 23, le pont IAO TAC, et, ayant terminé cette exploration, il revint à la livre de tripes qui pendaient et il croisa les yeux de Kotter. Il fit un embryon résigné de salut. La désolation stagnait sur toute sa personne.

Il alla s’asseoir à la table de Kotter qui déjà remettait sa veste et transpirait.

Vous auriez pu mieux choisir, dit-il.

Comment savoir, dit Kotter.

Ils se tinrent une demi-minute muets l’un en face de l’autre, chacun sur la défensive, lorgnant à la fois la police et l’écran de télévision qui transmettait l’incendie final du hangar, avec l’envol en catastrophe d’un hélicoptère puis sa chute dans le brasier.

Où alliez-vous ? demanda Kotter.

Vers l’eau, dit Breughel.

 

IV

Breughel dit Vers l’eau et, par un tassement général du corps, il suggéra qu’il allait vers l’eau pour s’y jeter et non pour en contempler les remous, mais je n’avais plus la disposition d’esprit favorable, mes réserves de crédulité et de bienveillance s’étaient amoindries, et je haussai les épaules sans rien répliquer, au début, me contentant d’étudier la figure de Breughel, détaillant une fois encore ses orbites rapprochées, peu propices à l’expression de l’intelligence, et ses rides qui par endroits étaient beaucoup plus creuses qu’elles ne le sont d’habitude chez un quinquagénaire, puis le nez lourd, la bouche tuméfiée, les ecchymoses, les cheveux que la sueur et le vent avaient divisés en plumes grises, et notant, pour conclure, la présence d’une blessure ouverte près de l’oreille et de plusieurs écorchures sur le cou, puis je dis Ça va mal pour vous, Breughel, je ne crois plus à votre petit cirque, et je vis qu’il se méfiait et, après m’avoir demandé de quel cirque il s’agissait, il s’inclina vers l’avant pour m’entendre plus distinctement, car la télévision et les bourrasques couvraient les sons que fabriquait ma bouche. Toutefois je décidai de ne pas parler plus fort et même, au contraire, de réduire le volume de mon discours, et je dis J’ai failli être dupe, Breughel, et j’ajoutai qu’il avait superbement interprété son personnage, avec sa manière d’admettre la défaite à chaque étape intermédiaire du combat et avec sa fascination pour le sordide, pour une fin sordide, puis je chuchotai Mais, derrière le chagrin et la lassitude, derrière ce paravent, il y a les faits, Breughel. La vérité sur Gloria Vancouver. Breughel m’écoutait et, pour cacher le tremblement de ses mains, il les salit comme par inadvertance sur une souillure grasse de la table, puis il chercha un mouchoir et s’essuya. Il ne me quittait pas des yeux. Il évitait mes pupilles mais il regardait mes sourcils, mes lèvres, mes dents.

Alors je dis Je n’ai pas sommeil, puis Et, d’ailleurs, j’ai inscrit à mon programme une balade dans Taipa, et comme immédiatement il avait blêmi, essayant néanmoins de feindre qu’il ne blêmissait pas, je dis encore Vous me servirez de guide, Breughel, vous connaissez le chemin.

Il bégaya deux syllabes pâteuses et, aussitôt, un halo de haine l’enroba des pieds à la tête, une onde térébrante dont je percevais l’acidité sur certains points sensibles de mon organisme, tels le pourtour des ongles, la lisière des iris, et ensuite, afin de se donner une contenance, il adopta une posture déprimée, mais il ratait son avachissement. On voyait qu’il ne réussissait pas à dominer l’animale émotion qui lui contractait les viscères. Son sang charriait de l’adrénaline en surabondance. Ses paupières frémirent. J’avais vu juste. Gloria Vancouver avait trouvé refuge à Taipa. Le corps de Breughel l’avouait.

Au bout de huit secondes il dit Après tout, qu’est-ce que ça peut, puis il soupira, et déjà il se réintroduisait avec plus de succès dans sa composition de victime malgracieuse. Il bougonna une pensée sur l’importance, sur l’absence d’importance. Autour de lui, toute vibration malévole s’était dissoute.

Puis il dit Hé bien, d’accord, Kotter. Je vais vous montrer ce que. Puisque vous.

Je hochai la tête, ignorant, en fait, ce qu’il acceptait de me montrer et évitant de dévoiler le caractère infirme de mes constructions mentales, leur fragilité. Il valait mieux, pour moi, parler le moins possible.

Ensuite il dit Je me demande si, la nuit, puis, comme je ne répliquais rien, car je soignais mon immobilité, suggérant une espèce d’ironie victorieuse, il dit encore Je vais acheter un briquet pour faire de la lumière dans les passages sombres, et, comme je n’objectais rien, il s’adressa au restaurateur qui somnolait sur sa chaise et il lança deux ou trois phrases en cantonais, avec une aisance qui me stupéfia, car j’avais cru comprendre que son chinois était plus approximatif. Mais peut-être est-il facile de commander en cette langue l’addition et un briquet.