Le port intérieur
Monologue
Le vent projetait avec force des morceaux de nuit contre la porte. L’ampoule se balançait. Breughel avait tamponné les quelques gouttes de sang qui perlaient sur ses écorchures. Il s’était réinstallé sur la chaise. Au lieu d’agir, je perdais mon énergie à feuilleter des récits de rêves et à raisonner sur des éléments inconsistants, sur des emballages de pâtisseries achetées à Taipa, au New Century Hotel de Taipa, sans rien construire qui fût cohérent, et je m’obstinais à observer les attitudes de cet homme, avec l’idée que peut-être il jouait une comédie dont je distinguais mal les contours, ou que peut-être, au contraire, il avait renoncé à m’affronter et avouait sans cesse la vérité, n’accordant plus de valeur ni à l’existence ni au mensonge, cherchant le néant et considérant que j’étais l’instrument idéal de ce néant. Il avait ramassé les photographies de Gloria et il les avait remises dans l’enveloppe puis dans la boîte à chaussures d’où il les avait retirées tout à l’heure. Autour de nous vaguaient des odeurs d’huile de sésame et de gaz butane, puis une bourrasque distribua le contenu d’une poubelle sur toute la longueur de la venelle. Les pestilences se ruèrent dans la pièce. J’étouffais, je continuais d’étouffer sous cette lampe qui combattait l’ombre avec une couardise exécrable. À cause de l’heure, ou peut-être parce que la baisse de la pression atmosphérique déréglait leur instinct de prudence, des cafards se dandinaient entre les cartons en dédaignant les passages noirs. Je les voyais aller avec satisfaction au bas des choses, sans connaître ni sentiment d’échec ni peur de l’avenir. Au bout du chemin se rencontrerait toujours un motif de bienheureuse immobilité, un peu de nourriture ou un peu de mort. Je me mis à envier le bonheur des cafards. J’avais l’estomac creux. La fatigue du voyage s’était atténuée en fin de matinée, mais elle se répandait de nouveau dans mon organisme et elle me terrassait l’esprit. Breughel ne paraissait pas affecté outre mesure par la sauvagerie de notre dernier échange. Il alla uriner, puis il revint. C’était un être sombre. Il différait beaucoup des portraits que le Parti avait collectés pour le dossier qui lui était consacré. Le ressac de toutes ces années avait râpé la pellicule de politesse patiente derrière quoi il cachait, en Europe, sa figure. Le vieillissement avait raboté et durci sa physionomie, lui rapprochant et lui creusant les yeux et lui donnant, au fond, un aspect légèrement idiot, une face certes volontaire mais innocente, sans subtilité, qui ne coïncidait pas avec son profil psychologique, tel que le Parti avait pu le définir autrefois en observant sa personnalité réelle et en grattant sous la surface de ses livres. Le Parti s’était intéressé à lui et la raison n’en était ni l’idiotie ni l’innocence. On avait maintenant sous la lampe un intellectuel renfrogné, déguisé en gueux à l’ancrage, déguisé en mourant teigneux, et tout à coup je découvris que, dans les conditions de l’exil, il avait dû évoluer intérieurement jusqu’à devenir semblable à ses personnages. Je n’avais malheureusement pas eu le temps ni le courage de lire ses romans avant de venir. Breughel toussota. Il attendait. Il m’avait déjà demandé deux fois si j’allais l’exécuter avant l’aube. Je ne répondais pas. Mon cerveau tournait à bas régime, sans produire de conclusions. L’ampoule oscillait à chaque coup de vent. J’aurais aimé m’asseoir et manger un repas quelconque, puis aller m’effondrer sur des draps propres, dans une chambre avec air conditionné, à l’hôtel Peninsula ou ailleurs. Une pensée anémique palpitait sous mon crâne. En prévision de ma venue, Breughel avait noirci des centaines de pages, plus, même, soupesant peut-être chaque mot avec l’espoir de me voir dévier de phrase en phrase jusqu’à la fusion totale avec l’obscur. Or, j’avais boudé les incursions sur ce territoire dont je pressentais qu’il m’aurait été défavorable. J’avais peu lu, ou en diagonale, sans me laisser envoûter. Si un plan avait été tracé par Breughel à partir de là, à partir des textes que je devais lire, ce plan avait échoué. Breughel avait encaissé sa déception comme il encaissait les gifles. Il ruminait, il respirait avec maussaderie, sans doute regrettant que le sort lui eût envoyé un tueur insensible à sa prose, indifférent à la littérature, à l’écrit, mais il ne geignait pas et, s’il geignait, ce n’était pas comme quelqu’un que la défaite écrase. La sueur coulait sur ses paupières. Nous n’échangions aucun regard. Dehors, le vent persistait à siffler sans accalmie. Malgré les murs, on sentait dans l’espace la voracité des courants, on la sentait sur la peau des joues, dans les cheveux, autour des chevilles. L’ampoule à l’extrémité de son fil vibrait et, parfois, elle se balançait. De temps en temps, Breughel examinait le filament à travers ses cils. Il avait tantôt un air de déficient mental, tantôt un air de subversif prêt à en découdre avec la terre entière. Je dois dire ici, et je ne le redirai pas, que j’éprouvais de la sympathie pour cet homme. Avant de le tuer, il me fallait encore comprendre pourquoi il n’était pas retourné en Europe après la mort de Gloria Vancouver, et pourquoi il continuait à vivre dans un taudis chinois, sans contact avec les Chinois, sans attaches avec la culture chinoise et sans joie. J’avais cela encore à éclaircir. J’avais sommeil. Je me raclai la gorge, puis je dis Ma mission n’a jamais consisté à vous supprimer, Breughel. Je mentais à voix basse, avec sobriété, afin qu’il me fasse confiance. Les chuintements du vent dans les trous d’aération rivalisaient avec mes chaînes de phonèmes hypocrites. J’ajoutai Vous savez, Breughel, le Paradis se fiche de vous comme de l’an quarante, vous avez toujours été quantité négligeable, et ensuite je dis C’est Machado et Gloria Vancouver que je devais, puis je me tus. Le moteur du réfrigérateur se déclencha dans mon dos et bourdonna. Les bruits de la ville étaient assourdis derrière les hululements asthmatiques de la venelle. On percevait une sirène de police sur le port, des claquements de carabine dans un poste de télévision, mais guère plus. Le vent dominait tout. J’étais en train de regrouper les affaires sensibles de Breughel, son passeport portugais, ses clés, l’argent liquide que j’avais trouvé dans l’après-midi, sa carte de retrait automatique de la Banco Nacional Ultramarino, un carnet de chèques de la Hongkong & Shanghai Banking Corporation. Je fourrai tout cela dans mes poches. Breughel était à ma merci, désormais sans identité et sans ressources. Je pouvais le quitter pour quelques heures. Rien ne l’empêchait, bien sûr, de se barricader chez lui ou de se dissoudre dans Macau, mais si, comme j’en étais persuadé, il souhaitait survivre, il chercherait à récupérer ses papiers et à me revoir. Je devais lui laisser l’impression qu’il aurait la vie sauve. Je me tapotai la poitrine et les flancs et je dis, d’un air neutre, Je vous rendrai une partie de ce bazar demain, sous certaines conditions, évidemment, puis je lui annonçai que j’allais manger un morceau quelque part et me coucher. Il mâchonna une phrase mécontente et je dis Tout n’est pas réglé, Breughel, vous vous en doutez bien, et j’ajoutai Je reviendrai demain ou plus tard dans la nuit, ne vous éloignez pas de chez vous, et, comme je soupesais son pistolet déjà enveloppé dans une feuille de South China Morning Post, sachant que j’allais le jeter dans le container le plus proche, afin qu’il rejoigne les raclures de riz pâteux et les écailles de carpe et les légumes, il m’affirma que de nombreux petits restaurants étaient ouverts toute la nuit à proximité du Casino flottant et dans tout le quartier du port intérieur, sous les arcades ou ailleurs. Ensuite nous échangeâmes quelques opinions sur la nourriture cantonaise. Puis je l’incitai à ne pas quitter sa tanière et à somnoler de son mieux en attendant le matin et ma venue. L’ampoule de nouveau se balançait. Quelque chose grésilla dans la prise du réfrigérateur. Breughel se plaignit de ne plus avoir de clé. Il maugréait au sujet de la criminalité et des triades, parlant des voleurs et des hommes ruinés au baccara qui rôdaient dans les ruelles du vieux port, prêts à jouer du couteau pour se refaire. Il craignait soudain pour sa vie, et je dis C’est un risque à courir, Breughel, nous n’y pouvons rien. Puis je sortis.
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