Le port intérieur
Chapitre VII
La terre n’est plus qu’une idée abstraite. Un îlot aride, une dernière poignée de jonques déchirées, puis quelques mouettes qui font demi-tour, puis rien.
Tu vas et viens sur le bateau, espérant éviter Machado, avec en toi des hallucinations qu’aggravent de hideux calculs. Tu passes et tu repasses du pont supérieur aux entreponts, croisant souvent la police militaire. La veulerie gémit sous tes ongles.
Il n’y a pas une femme à bord. La population de la guerre est animale ou humaine, mais elle ne compte plus que des ruines masculines, d’anciens tueurs, d’anciens nettoyeurs de tranchées, des scélérats en uniforme et des traîtres.
VII
Quand le cargo s’immobilise tout à fait, quand le deuxième pont se remplit de clameurs, tu es appuyé contre la rambarde, à l’ombre d’une chaloupe, et tu regardes le sillage, les marbrures qui dans la mer grise ne cicatrisent pas. Tes mains raclent sur les écailles de rouille incluses dans la dernière couche blanche. Tu essaies de lire les cris, les échos. Une agitation anormale révulse les entrailles du navire. Tu ne bouges pas. Tu ne vas pas te renseigner. Tu sais que tu occupes un espace stratégique, à cause de l’air libre, de l’embarcation.
Moins d’une minute plus tard, l’arrière se peuple. Une masse hétéroclite reflue vers toi depuis les coursives. Visages et turbans défaits, regards qui se heurtent par hasard et se détournent, impuissants à nouer une communication. Personne ne parle. Aucun militaire n’est visible. Autour de toi montent les effluves de la terreur. Quand le cauchemar marine en nous, il acidule les viandes et leurs glandes.
Tu défends ta place et tu baisses les yeux le long de la coque. Une échelle verticale file en direction de l’hélice. Les derniers barreaux sont léchés par l’eau très calme. Le soleil ne scintille nulle part. Le temps est chaud et couvert. Au flanc des vagues minuscules ne ruisselle aucune écume. S’il fallait abandonner le navire, l’échelle ne serait pas d’une utilité décisive. Tu examines le canot pétrifié dans le ciel en face de toi, hors d’atteinte, suspendu par des câbles et des arcs-boutants que les marins dénomment bossoirs. La bâche de protection rend la barque peu accueillante, pour l’instant, mais une dizaine de personnes pourraient s’y installer en cas de naufrage. Un système démultiplicateur commande la descente jusqu’au niveau de la mer. Il y a deux palans, un par bossoir.
Les portes continuent à dégorger une cohue sans langage, des hères exténués dont le futur et l’aspect n’ont plus de sens. Ils gardent pour eux leurs réflexions et ils se contentent de surgir avec une physionomie où toute transparence a été rabotée, cireuse. Pour savoir jusqu’à quel point la laideur du présent les affecte, il faudrait être un expert de l’âme. On palpe les ondes qui disloquent les pensées derrière le masque, on renifle les odeurs de corps en débâcle, mais, sur les visages, rien ne transparaît. Il faudrait savoir plonger au-delà des pupilles, et c’est une vieille science intuitive que tu as oubliée, petit frère, que tu as perdue en vagabondant sur les chemins du meurtre de masse.
La pesée s’accentue contre ta hanche blessée. Tu te campes de trois quarts, comme quand tu te servais d’un lance-flammes. Tu questionnes quelques regards. Tu les analyses avec une gaucherie vorace. Dans l’encre des iris tu crois capter parfois un soulagement masochiste, des certitudes concernant la fin du voyage, puis la communication se brouille. Tu n’as plus la finesse que.
Mais ensuite tu croises les yeux de Machado, qui ont été braqués sur toi depuis plusieurs secondes. Ton compagnon de carnage s’est extrait de la coursive et il te regarde. En voilà un dont tu comprends sans peine les sentiments intimes, car tu lui prêtes toutes les boues conscientes et inconscientes qui te gouvernent. Et tu te persuades que tu entends, sous son crâne, bredouiller cette fange. Miséricorde pour toi, déserteur. À condition que. L’armée t’offre. Amnistie pour toi.
Vos yeux soudés ne tiennent aucun compte de la bousculade, ils se tourmentent et ils se mesurent. Maintenant vous vous contemplez comme des amants longtemps séparés, avec entre vous d’anciennes complicités qui n’arrivent pas à renaître. Les figures décharnées rauquent autour de vous, on entend des os qui plient, les poumons se désemplissent avec des râles, mais rien ne rompt cette passerelle de difficile silence qui vous rassemble, et sur quoi aucun des deux ne s’engage.
Machado est le premier à ouvrir la bouche. Il hurle dans le charabia du VIe bataillon, un idiome que vous savez être les seuls à. Il t’informe. Les militaires ont conclu une alliance avec les chrysalides. Ces fils de pute de militaires. Plusieurs chrysalides sont montées à bord, grosses comme des orques, indestructibles.
Une rafale d’arme automatique retentit à l’avant. Les esprits se couvrent d’une buée nerveuse. Les respirations se tendent. Ici, sur la poupe, on ne voit rien. On est réduit à deviner. Une deuxième rafale éclate, beaucoup plus longue, puis les échos se diversifient. La crécelle d’une crémaillère, des tirs de revolver. Quelque chose explose, une grenade. Des chaussures de soldats courent sur une surface métallique. La clameur de la foule croît, décroît, accompagnée d’un cliquetis de chaînes. Les militaires quittent le navire. Puis le bruit d’un moteur s’éloigne sur la mer.
Une forte bouffée de carburant envahit brusquement l’univers.
Machado reprend. Ces fils de pute ont livré le navire aux chrysalides. Ils ont mis à l’eau une chaloupe à moteur. Les chrysalides ont déjà barricadé le deuxième pont. Elles renversent des barils d’essence dans les escaliers.
Tu jettes un coup d’œil sur la barque.