Le port intérieur
Rêve
I
Tu plisses les yeux, petit frère, tes yeux astigmates, abîmés par la guerre et par l’errance, et, dans la mauvaise lumière, tu essaies de lire deux lignes écrites de travers sur une feuille de carton, un message. Le message à quoi ta vie est suspendue. Tu ne distingues rien. Des têtes s’interposent, un grillage garni de pointes. Il faudrait que tu te faufiles plus près encore. À quelques mètres grincent les chevaux de frise. Des maladroits se sont empêtrés dedans et ils se débattent. Personne ne leur porte secours. Bientôt ils seront morts.
La foule gémit. Le crépuscule est en train de gagner le port. L’air brûlant devient de plus en plus jaune. La poussière embrume les lointains du ciel et, de l’autre côté des barbelés, elle safrane la zone interdite, avec ses quais déserts et ses bâtiments en ruines. Des soldats se sont adossés à une camionnette pour jouir du spectacle qu’offre la gueusaille en émeute. Ils fument, ils discutent. Au-delà de ce groupe, on voit un triangle d’eau vert sombre entre deux hangars.
Rien ne bouge. Là-bas commence la route qui mène aux îles.
Le jour s’étiole, mais l’heure n’est pas à une contemplation romantique du paysage. Tu n’assistes pas à une représentation théâtrale, petit frère, tu es acteur, et ton rôle consiste à te démener férocement sur la moitié concentrationnaire de la scène. Le décor n’a aucun intérêt esthétique. Tu t’agites au milieu de onze ou douze cents haillonneux, des figurants qui te ressemblent, les épaves somnambuliques de la guerre noire. Hommes et animaux sont habillés de la même manière. Tu suffoques parmi les poumons et les membres. Un panneau d’affichage est à l’origine de la bousculade. Juste derrière les barrières, en effet, un fantassin a punaisé un morceau de carton d’emballage. Les caractères ont été tracés au pinceau, sans souci de calligraphie, avec une désinvolture cruelle. Tu en traduis un, deux, puis tu es emporté sur la gauche par le troupeau. Tu maîtrises mal cette langue, petit frère, tu as besoin de temps pour l’imprimer en toi et réfléchir au sens des mots, ceux que tu as réussi à.
Tu voudrais te replacer en face de l’annonce. Des vagabonds, des semi-humains et des animaux déguisés se pressent contre toi et te malaxent. Il faut se protéger à coups de hanche, en levant les coudes et en faisant mal. Il faut se réfugier sous ses os. Tu mets en pratique ce que tu sais, tu as beaucoup appris sur les champs de bataille. Autour de toi, les haleines sont rauques comme dans un corps à corps, les regards fuient. Chacun est seul. L’amitié n’existe plus depuis des lustres. Les remous augmentent. Sous les pieds tu sens un ventre inerte, des doigts. La muraille de barbelés se rapproche. Si on te poussait.
Si on te poussait contre elle, quelque chose surviendrait au bout de quelques minutes de souffrance, qui te métamorphoserait en une silhouette de viande sans avenir. À ton tour, après une période de soubresauts, tu fermerais tes yeux crevés et tu renoncerais aux gestes futiles. Et tu commencerais à attendre.
Tu consacres une seconde à des réflexions sur la vanité de la survie, mais de vieilles énergies instinctives se répandent au cœur de tes fibres, et tu pèses soudain aussi lourd qu’un soldat en tenue d’assaut, et aussitôt tu entames une trajectoire oblique, inclinant, dans une brèche de crasse, tes muscles durs. Tu t’écartes du danger, tu cèdes plusieurs décimètres à tes voisins de mêlée, puis plusieurs demi-mètres. Ensuite tu dérives vers la droite. Des êtres fétides te dépassent, des aigles mendiants, des bovidés. Les animaux sont toujours couverts de loques.
Un instant plus tard, un mouvement tourbillonnaire se produit, un ressac vicieux, et, de nouveau, les premiers rangs se déchirent le long des fils. Des hommes hurlent terriblement puis se taisent. Sous la pression de la foule, leurs blessures s’agrandissent et ils étouffent. Ils restent accrochés, aplatis sur leur dernière demeure, embrassant les épines, les hérissures. Certains s’affaissent. Tu aimerais les toucher le moins possible, mais les flux te projettent au contact des dépouilles. Tu es revenu à ton point de départ. Courte est la distance qui te sépare du panneau d’affichage. Pour ne pas échouer, toi aussi, dans les ronces métalliques, tu es obligé de. Tu prends appui sur un blessé encore conscient et, en guise de bouclier contre les écorchures, tu utilises son visage, un visage qui n’est pas le tien et qui supplie. Un instant s’écoule. La détresse du blessé n’a pas de limites, ton cauchemar dure depuis très longtemps et il n’a pas de limites. Vaille que vaille, tu conserves ton équilibre. L’émotion t’aveugle. Tes yeux donnent une image floue, injectée de bistre crépusculaire et de suie. La ville entière mugit derrière toi. Tu t’aperçois que tu as la bouche ouverte, grande ouverte, et que, comme tes compagnons de chaos, tu feules des sons de gorge qui insultent l’univers. Sans grammaire, dans le brouhaha général, tu cries ton dégoût de devoir vivre. Tu es arcbouté, secoué, le dos battu par une masse furibonde. On t’agrippe. On veut t’empêcher de voir, alors que tu es enfin parvenu à un endroit idéal pour la lecture.
La luminosité baisse à chaque seconde. Derrière la voiture des soldats, sur la paroi calcinée d’un entrepôt, il y a un slogan peint au rouleau, des syllabes blanches :
VÉTÉRANS DES ARMÉES DE LA MANTE, REGROUPEZ-VOUS !
Mais c’est ailleurs que tu.
Depuis des années, tu as cessé de prêter attention à ce genre de phrases, à ces vomissures de la nuit qui guette. C’est ailleurs que tu regardes, petit frère.
Tu peines comme un illettré, le menton tendu vers le morceau de carton, les pupilles agrandies par l’urgence.
Bateau.
Six heures.
Îles.
Départ.
Accès.
Un mot inconnu. Idée de restriction.
Avoir en main, présenter.
Documents.
Produire, provenance, émettre.
Commandement.
Un bateau partira à six heures pour les îles. Seuls seront admis à l’embarquement les titulaires des laissez-passer délivrés par le Commandement...
Ici s’arrête cette laborieuse analyse linguistique. Quel Commandement ? Tu n’as pas eu le temps de. La foule t’arrache à ton poste d’observation, elle te bouscule, elle te chasse loin sur la droite, hors de vue du panneau, elle te réabsorbe, elle te broie, et il est vrai que nul ne pourrait contrarier cette force brute, mais, en réalité, ce n’est pas cela qui a interrompu ton déchiffrage. Un mécanisme interne s’est déclenché à ton insu, au dernier moment, pour que tes yeux te trahissent et lisent l’information sans la transmettre. Tu n’as pas voulu découvrir l’élément qui impliquait ton salut ou bien ta perte. Car il n’y aura pas d’autre bateau ni d’autre voyage. Sur tes faux papiers figure le cachet du Commandement XII du Front oriental, et, si cette signature ne concorde pas avec celle de l’autorité qui gouverne aujourd’hui le port, tu n’auras jamais plus l’occasion de.
Partout autour de toi moutonnent des chairs âcres, des cuirs et des crinières qui luisent. La chute de la nuit s’accélère. Tu rames os pour os pour sortir de la cohue. Des jambes te heurtent et te heurtent. Torse nu, les seins mouillés de sang, un homme t’escorte pendant un tiers de minute. À ses yeux qui ne cillent pas, tu comprends qu’il est évanoui ou mort. Il chancelle parmi les gueux de toute espèce, parmi vous tous, il se frotte à toi, il n’arrive pas à s’écrouler, sa tête dodeline près de la tienne, lunaire, impavide.