Le port intérieur
Monologue
Je me relevai.
J’étais couvert de feuilles mortes et de terre. Je brossai ma veste. La tempête m’encerclait. Les arbres cherchaient à me balafrer le visage. Le vent m’envoya contre un tronc en rugissant. Une sensation de brûlure me ruisselait le long du dos, autour du cou, entre les épaules. J’avais mal dans les cartilages des doigts.
Je haletais.
La pluie commença à crépiter et, sans transition, l’univers se liquéfia. De lourdes draperies obliques s’abattirent sur Taipa, sur les chantiers boueux et sur les cimetières. Le vent avait forci. Une branche cassa au-dessus de moi et elle ricocha sur l’esplanade funéraire, à côté de l’endroit où j’essayais à grand-peine de me maintenir en équilibre. Les eucalyptus se flagellaient mutuellement et pliaient. La chaleur restait épuisante. Elle avait décru d’un degré, pas plus. Un torrent se mit à dévaler le sentier escarpé qu’il me faudrait gravir si je voulais rejoindre la route. Des vaguelettes hirsutes giclaient de marche en marche. La nuit s’épaissit. Mon cœur cognait. Je n’arrivais pas à me calmer. Aucun muscle en moi ne se détendait. Dans les environs, le monde se fissurait et déferlait.
Je me mis à penser à Gloria Vancouver. Elle s’était réveillée et elle ne se rendormait pas. Le pavillon où elle était logée paraissait hermétiquement défendu contre les assauts, mais les fenêtres tremblaient, les portes vibraient dans leurs rainures.
Les portes vibrent dans leurs rainures.
La fenêtre tremble.
Gloria a les yeux grands ouverts sur la touffeur bruyante. Elle a renoncé au sommeil. Elle respire les odeurs de moisissure et les émanations issues de l’étage inférieur, soupe de riz glutineux et sueurs schizophrènes. Elle se dresse sur son séant, au centre du lit. Elle écoute le typhon qui s’empare de la nuit.
Un gecko a trouvé refuge dans la chambre. Il aplatit ses dix centimètres sur le moteur muet du climatiseur. Les veilleuses du corridor et l’éclairage de la cour aident à deviner sa forme humblissime. Par souci d’économie et pour des raisons de sécurité, l’électricité est coupée chez les malades pendant la nuit. Gloria manœuvre l’interrupteur qui commande le plafonnier, puis elle marmonne une protestation contre l’avarice des religieuses. Maintenant elle ouvre un tiroir et elle tâtonne. Elle saisit une lampe de poche que Breughel lui a offerte. Elle l’allume.
Elle a quitté son lit.
Elle se place sous le gecko. Elle contemple longtemps sa minceur, elle admire les deux granules de jais qui lui servent d’yeux, puis elle éteint la torche. Elle n’aime pas voir son reflet dans la vitre, sa figure illuminée par en dessous comme dans un film d’épouvante.
Elle s’approche de la fenêtre. Elle regarde la cour. Les arbres se contorsionnent. Le sol a disparu. Au-delà des eaux et des feuilles, le pavillon FONG KUOK CHAK a l’apparence d’une cascade artificielle. Sur la gauche, quand les branches s’écartent, on aperçoit les toits des bâtiments pour vieillards. Le bidonville est invisible. Très loin, sur les chantiers, les phares des grues transpercent l’espace noir. En cas de tempête, les flèches ne sont pas bloquées, elles s’orientent selon la direction du vent, et, dans la lumière des phares, le déluge ondule à l’horizontale.
Le déluge ondule, dit Gloria.
À l’horizontale, murmure-t-elle encore.
Elle s’adresse au saurien qui est figé au-dessus de sa tête. Elle épie ses réactions, simplifiant son discours pour qu’il comprenne. Elle parle dans un sabir mélodieux de portugais, d’anglais et de chinois. Aucune de ces langues n’est sa langue maternelle. Comme dans les livres de Breughel où les personnages, à un moment ou à un autre de leur naufrage, finissent par haranguer des bêtes insignifiantes ou obscures, Gloria offre au batracien sa voix, quelques remarques sur les débordements de non-lumière, ou sur l’épaisseur de la couche d’eau qui.
Toutefois, le gecko ne montre aucun signe d’intelligence et, au bout d’une minute, elle formule un dernier chuchotis en cantonais et elle se tait.
Ses connaissances de la langue du Guangdong, elle les a acquises dans les dortoirs, à la cantine, sous les grands arbres de la cour. Elle a eu pour institutrices de vieilles prostituées incontinentes, des agitées, d’anciennes mendiantes. Chacune possède un nom et une histoire, une tragédie personnelle qu’elle ressasse jour après jour ou qu’elle a scellée, une fois pour toutes, derrière son regard vide.
Elle-même, Gloria, se confie peu aux autres malades. Elle est internée sous une identité portugaise et son dossier médical contient les explications qu’a fournies Breughel, des fables qui ont été archivées puis laissées à l’abandon. Aucun médecin n’a eu l’occasion d’être surpris par les bizarreries atypiques de son cas. Personne n’a eu l’idée d’enquêter sur une supercherie possible. Il n’y a pas de suivi psychiatrique dans l’institution. On a accueilli Gloria par charité et parce qu’on avait l’assurance que les frais de son séjour seraient payés avec régularité. Les religieuses ne font aucune difficulté pour la maintenir dans sa petite chambre.
Son état est stable. Elle ne pourrait plus vivre dans le monde extérieur. Elle consacre son temps de veille à méditer, mais elle traverse aussi des phases de violence verbale. Quand elle délire, quand elle raconte ses rêves, la guerre civile sur terre ou ailleurs, quand elle hurle pour que les chrysalides ne se vengent pas, pour que les bateaux qui ont mis cap sur les îles ne flambent pas en haute mer, personne ne peut faire écho à son angoisse, la rassurer ou la contredire. Personne n’est près d’elle qui aurait connaissance des dialectes du Paradis. Sa plainte ressemble au sanglot spectral d’un chien ou d’un chat ou d’une fillette que des humains torturent. On ignore à quelle race appartient sa douleur. Les religieuses devinent que quelque chose d’insupportable se passe. Elles entrent dans la chambre, elles prennent Gloria à bras-le-corps. Ni la rudesse ni la douceur ne la tranquillisent. À l’étage, par sympathie, les malades sanglotent.
Gloria tend l’oreille. Une femme au rez-de-chaussée n’accepte plus le présent tel qu’il est. Elle appelle au secours. Malgré le mugissement des ténèbres, on perçoit ses cris.
Au même instant, dans la cour, une forme zigzague d’une ombre à l’autre et se colle au tronc d’un figuier, devant le pavillon FONG KUOK CHAK. Le gardien de nuit, peut-être.
Mais non. Le gardien n’affronterait pas ainsi le déluge et ne se déplacerait pas en essayant de se soustraire à la lumière des lampes de façade, comme un voleur.
Breughel, alors. Ce serait tout à fait son genre.
Breughel se rend le plus souvent possible à l’hôpital. Il accompagne la déchéance mentale de Gloria. En son amie s’est produit un saccage irréversible, mais rien n’a été brisé entre les deux êtres. Mensongère a été la présentation de ses rapports avec Gloria. Contraires à la vérité, cette lassitude et cette haine qui soi-disant croissaient à l’intérieur du couple. Devant Kotter, pas une note n’était juste. L’affection n’a pas été corrompue. La tendresse persiste. Breughel ne déplore pas sa rencontre avec Gloria, il ne regrette pas d’avoir fui avec Gloria loin des certitudes et des cultures qui charpentaient sa première vie, là-bas, dans l’autre monde. Il sait qu’avec Gloria et la folie de Gloria il a abordé un terrible ultime chapitre. Mais il aime Gloria plus que. Et il aime l’idée qu’en détournant sur lui seul la brutalité du Paradis il chemine sans déshonneur vers son paragraphe final. Ne perdons pas de vue l’angle littéraire sous lequel Breughel a toujours considéré son existence et celle des autres, ces quelques décennies de réalité diluée et ruminée qu’on appelle l’existence.
Breughel retrouve Gloria aux heures de visite, il la distrait, il lui relate ses allées et venues dans les ruelles du port intérieur, sur les marchés. Il décrit la foule des inconnus, ici une mendiante aux pieds difformes, martyrisés, et là les jolies filles infiniment nombreuses, avec leurs non-regards, leurs éructations sonores. Il reprend pour elle pas à pas les promenades qu’il a effectuées dans les cimetières de Macau ou de Taipa, il lui raconte les sépultures, les offrandes, il invente pour elle des séances d’opéra, Rencontre à la capitale en plein air devant le temple Tou Tei, L’orphelin de la famille Chiu sous un toit contre le temple Lin Kai, sous des édifices de bambous, dans les vapeurs torrides et les bruits de la circulation, avec le brouhaha du public qui ne s’atténue jamais. Il élabore des sujets d’opéra, des scénarios de films et de romans. Il la met en scène. De leur nuit intérieure à tous deux, commune, il fait surgir un détective qui a pour mission de les exécuter. Il le nomme Kotter. Parfois John Kotter, parfois Dimitri. Toujours Kotter.
En général, Gloria se tient taciturne, sur le bord de son lit ou sous les arbres, tandis que Breughel énumère des images, mais il lui arrive aussi de prendre la parole. Elle confie à Breughel un lambeau de rêve et elle se tait. Elle n’évoque ni le Paradis ni la section spéciale à laquelle elle appartenait et qui s’appelait Grand-mère. Elle ne fait jamais allusion à ses activités d’agent de Grand-mère. Même au fond de leur confusion mentale, les agents de Grand-mère conservent la manie du secret et du camouflage, et il faudrait bien plus qu’une brisure de la personnalité pour que leur prudence se fragmente. Entre Grand-mère et les siens, ce qui est organique peut se rompre ou se trahir, mais pas les liens idéologiques. Fidèle au Paradis chacun en son cœur reste.
Fidèle au Paradis Gloria en son cœur reste. Jamais elle ne se repentira, jamais elle ne pactisera avec l’ennemi.
Breughel la soutient dans cette résolution.
Ainsi s’écoulent quelques heures. Ensuite Breughel doit quitter l’hôpital.
Il rôde dans les environs. Trempé de sueur, il contourne l’asile des vieux, puis de nouveau il longe la maison de fous, avec ses haut-parleurs dans lesquels les religieuses dictent des instructions à la collectivité, puis, quand le crépuscule descend, il écoute les plaintes anxieuses, les cris inarticulés qui se multiplient dans les bâtiments, dans le pavillon LEUNG CHEUNG, dans le FONG KUOK CHAK, dans le SIU WA NGAI numéro 2.
Il n’a jamais la force de repartir pour Macau. Il s’attarde. Les moustiques le dévorent. Il attend que la nuit tombe. Parfois il entre dans le bidonville. Il marche sur les planches ou sur les buttes de terre qui séparent les fossés. Parfois il commande une grillade dans le restaurant qui est là. Quand il a mangé, il s’adosse à un poteau, sous la guirlande d’ampoules rouges. Il lève la tête, il examine le volume touffu des clôtures. Sur la droite, les haies sont digérées par les plantes parasites. On ne voit pas grand-chose des bâtisses où les insanes tentent de résister en même temps à la vie et à la mort. C’est alors qu’une habitante du bidonville foule les herbes de l’appentis, à côté de lui, à côté des bouteilles de gaz. Elle apparaît, éclairée par les reflets rouges de l’enseigne et des lampes. Elle porte une bassine de linge et, sur les reins, un bébé qui dort. On découvre ses traits sans défaut, son visage rond, sa bouche très fine, rendue inflexible par la vie dure. On aimerait partager avec elle un peu de temps, quelques centièmes d’une unité, errer jusqu’à ses yeux de mère ou de jeune femme.
On aimerait, pense Gloria, partager un peu le temps de ses yeux inflexibles. Quelques centièmes de son visage rond qui dort. Errer jusqu’à.
Sa rêvasserie, soudain, s’éparpille. On ne sait quoi s’est produit hors du champ de sa conscience, qu’elle a enregistré et qui, maintenant, la trouble.
Elle bouge. Une buée lui mouille le front. Elle jette un coup d’œil sur le gecko. Celui-ci entame un mouvement vers la niche où est encastré le climatiseur et, de nouveau, il se pétrifie. L’espace où il aurait voulu se faufiler est trop humide. La pluie mitraille le ventilateur, le capot.
Les murs vibrent.
On sent le vent à l’intérieur de la chambre. Un courant de bruine passe à travers les briques. Il humecte les joues de Gloria. Un filet tremble le long de la fenêtre. Il se ramifie, il atteint le sol. Les lampes de la cour, souvent occultées par les branches, ne fournissent pas assez de lumière pour que.
Gloria pose sa main gauche sur le mur, sur la table de nuit, sur le poste de radio dont les piles sont épuisées et qui ne diffuse ni informations météorologiques ni extraits de Pluie sur les feuilles des sterculiers. Le plâtre poisse. Le transistor poisse.
Le transistor aussi poissait. Tout était tiède.
Gloria approcha son visage de la vitre. Elle était vêtue d’une chemise de nuit très légère et très blanche.
Cela me permit de l’apercevoir.
Je m’appuyais contre un des arbres. J’étais comme ivre de chaos et de coups, immobile. Je scrutais les vitres. Les pavillons étaient lugubrement identiques. J’eus l’œil attiré par cette présence à peine discernable derrière les stries féroces et les écumes, et ensuite je la reconnus. Je mis un nom sur l’apparition. J’appelai doucement Gloria, Gloria Vancouver. Et je souris.
J’avais de la chance. J’aurais très bien pu me morfondre là, enveloppé de cataclysme, sous des fenêtres sans vie, sans que rien ne récompense ma patience.
Je faisais corps avec l’arbre. L’écorce était lisse. Je faisais corps avec les assauts du vent. Je me cramponnais à la barbarie du vent sans établir de frontière entre elle et les profondeurs de mes chairs. La pluie sifflait à la vitesse d’un coup de sabre. Des tonnes de transparence noire volaient à basse altitude et me heurtaient, puis elles m’ensevelissaient, et, dès que je retrouvais mes esprits, elles me molestaient de nouveau. Je faisais corps avec les ruissellements. J’avais en moi ces bruits de colère et de gouffres. L’eau gargouillait autour de mes chevilles. Les branches s’ébrouaient jusqu’à la limite de la cassure. L’aubier frissonnait sous mes ongles. J’examinais une à une les façades englouties, éclairées par les lampadaires. Chez les vieillards, une tôle s’était décrochée d’un toit et rampait, avec de longs grincements et des tonnerres, dans l’espoir d’enfin accéder à l’abîme.
Gloria respire par gorgées inégales.
Elle est plus nerveuse que tout à l’heure.
Elle regarde les bancs de ciment, les surfaces qui luisent, les arbres en train de tout faire pour ne pas périr. L’homme a changé de support. Il s’adosse à un autre figuier. Il est plus près. Il ne bouge plus. Sa silhouette est une excroissance végétale. Il évite la lumière. Sa veste ressemble au blouson de Breughel.
Dans le dortoir du dessous, la crise hystérique ne s’apaise pas. Quelqu’un commence à injurier le typhon. D’autres malades suivent son exemple et lancent contre le fracas des prières stridentes. On a l’impression qu’une bagarre généralisée éclate. Le pavillon LEUNG CHEUNG s’emplit de cris. Gloria, à son tour, clame une poignée de slogans que. Chrysalides nues, soldats immobiles sous les cendres.
En vain trépident les cordes vocales. En vain elles supplient. Les manifestations d’irrationnelle détresse n’inspirent aucun scrupule à l’ouragan. Quant aux religieuses, elles dorment ou elles somnolent dans le pavillon SIU WAI NGAI numéro 2. Elles ne se dérangent jamais pour interrompre les petites insurrections nocturnes. Elles sont habituées à. Elles ont décidé de ne plus s’émouvoir. Elles attendent le matin.
Les fenêtres s’incurvent sous la pesée du vent, les murailles ronflent. Dans le bâtiment neuf, on entend la verrière exploser vitre à vitre.
Gloria a cessé de crier. Elle nettoie la buée qu’elle a crachée et qui l’empêche de voir la cour. Elle reprend son guet.
La puissance du typhon augmente encore.
La pluie est si dense qu’on ne distingue plus les grues sur les chantiers.
Du côté des vieux, un arbre déraciné nage contre le courant. Il se noie. Il cherche une position. Il sursaute. Les branches giflent les vagues. On se débat ainsi quand on sait qu’on va.
Le signal 8 a sans doute été hissé. Le pont de Taipa a dû. Craignant l’interdiction de circulation entre Macau et les îles, Breughel a dû. C’est lui qui.
La silhouette d’homme. La cour. À disparu. Est un décor de désastre.
Gloria ne regarde plus rien. Les yeux sans reflet, elle s’assied en face de la fenêtre. Elle respire. Ses pieds nus sont posés sur le carrelage chaud. Elle est assise sur le bord du lit. Elle écoute ce qui va et ce qui vient. Elle entend des pas dans le couloir. Elle pense à Breughel qui. Avec affection elle pense à Breughel. La porte s’ouvre. Elle ne se retourne pas. Elle sait que Breughel. Elle pense à Breughel. Elle pense aux îles. Elle secoue très doucement ses cheveux. Elle les écarte très doucement. Elle dégage son cou, son épaule, de façon imperceptible, pour que Breughel.
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Antoine Volodine
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