Le port intérieur
Chapitre V
Je réglai mes dettes. Et ensuite, quand nous cherchions un taxi sur le boulevard portuaire, il força sa voix pour vaincre les plaintes lugubres du vent sous les arcades et il me dit Excusez-moi, Kotter, cet après-midi, je vous avais pris pour un imbécile, un imbécile dangereux mais impressionnable, manipulable. Puis, plus bas, il ajouta Alors que.
V
La conductrice était une femme de trente-cinq ou trente-huit ans, aux pommettes aiguës, avec des oreilles petites et rondes, sans ornement. Il n’y avait en elle rien de dodu et rien de tendre. On imaginait que sa peau avait bruni au cours de la dernière période de sa vie et qu’elle continuerait à se dessécher et à s’assombrir, mais sans perdre une miette de sa beauté naturelle. Quand elle se retourna pour faire répéter la destination qu’elle n’était pas sûre d’avoir bien saisie, car Breughel avait placé au hasard les tons (on dénombre six ou sept tons dans la langue du Guangdong, peut-être neuf), on vit autour de son cou un foulard noir qui lui donnait une allure d’anarchiste. Elle parlait avec une éraillure légère que Breughel adorait et qu’il prêtait toujours, dans ses romans, à ses héroïnes sans dieu ni maître. Son regard se dissimulait sous des verres bleutés, des lunettes comme en possèdent les pirates dans les métropoles. Breughel effleura abstraitement cette camarade inconnue, il se maria à elle en pensée, avec un romantisme frustré dont nul témoin ne pouvait se douter, puis il égrena une nouvelle fois la poignée de syllabes qui posait problème. La femme corrigea à haute voix les erreurs phonétiques que Breughel avait commises, et ensuite elle leva les yeux vers son rétroviseur, enclencha une vitesse et embraya.
Au-dessus du taximètre, la pendule de bord indiquait trois heures quarante-deux.
Il faudra faire à pied un bout de chemin, dit Breughel. Je ne pouvais pas lui demander de nous arrêter sur une route déserte, avec le cimetière comme unique point de chute possible. Pas à cette heure-ci.
C’est vous qui voyez, Breughel, dit Kotter.
Il s’était retenu de manifester son étonnement quand Breughel avait nommé l’endroit où ils.
La conductrice empoigna un micro et bavarda quelques secondes par radio avec le central des taxis de nuit, peut-être pour signaler sa direction, peut-être pour s’informer des progrès du typhon vers le territoire, ou peut-être pour le simple plaisir d’entendre du cantonais non flétri par un étranger. Ses doigts émergeaient de mitaines de coton pas très propres, détricotées entre l’index et le majeur.
Il faisait frais à l’intérieur de la voiture qui à présent roulait le long des installations portuaires, puis remontait l’avenue Almeida Ribeiro, puis s’engageait sur le pont de Taipa. La circulation était clairsemée. Devant l’hôtel Lisboa, les gyrophares d’une patrouille éclairèrent l’enchevêtrement des cyclopousse. Les jambes nues d’hommes endormis dépassaient.
La conductrice avait inséré une cassette dans son poste. On reconnaissait sans mal Les sanglots de San Pak devant l’offrande du lotus. La lamentation de San Pak était parfois interrompue par les grésillements de la radio, quand le central entamait ou achevait une conversation avec tel ou tel véhicule de la nuit.
Le taxi avait atteint le milieu du pont.
Kotter luttait contre la somnolence. Les vitres fermées et la musique l’incitaient à s’amollir.
Il se mit à inspecter le panorama, le front de mer somptueusement illuminé du côté de l’hôtel Lisboa, depuis le gratte-ciel de la Banque de Chine jusqu’aux projecteurs du port extérieur, et, sur l’autre rive, à Taipa, les masses plus isolées que dessinaient l’université, l’hôtel New Century, le Hyatt, les résidences neuves. On distinguait aussi, dans la distance, quelques lampes qui brillaient en Chine populaire.