Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 22 sur 37

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Le port intérieur

Chapitre III

III

Une vieille femme, devant le pont de débarquement IAO TAC, le numéro 23, écarte les chiffons sous lesquels elle a somnolé jusque-là. Elle se lève. Le vent l’incommode. Le vent maintenant souffle trop fort.

À pas délabrés, elle traverse la rue.

Les entrailles des containers mal fermés ou renversés commencent à s’éparpiller sous les arcades noires du port intérieur, rua das Lorchas, rua Visconde Paço de Arcos, rua do Almirante Sergio, rua da Ribeira do Patane. Les détritus tourbillonnent à hauteur d’homme ou à hauteur de lampadaire, et ensuite ils pleuvent sur l’eau croupie des bassins, ils tambourinent sur les feuilles des laides plantes aquatiques qui prospèrent là, et sur les pontons, sur le toit des sampans, sur les barques.

Au-dessus du port intérieur, la lune a mis fin à ses brèves coquetteries. Dans les embrasures des nuages, elle soulignait à quelle vitesse échevelée se contorsionnaient les vapeurs, puis elle s’évanouissait, non sans jeux d’écharpe et de manches. Mais ensuite le ciel a goudronné toutes ses brèches.

La ville rêve bruyamment.

Le vent feule.

Dans les quartiers décrépits, il secoue les mille et mille volets de fer cadenassés, les cages qui saillent devant les appartements, les grilles en nombre incalculable qui protègent les foyers chinois contre les voleurs et les assassins, puis, sous les arcades, il tarabuste les rideaux métalliques qui s’opposent aux cambrioleurs, les pliures en accordéon, il les étrille avec férocité, puis il va siffler sur les planches et les plaques de tôle qui ont été clouées devant les rez-de-chaussée inhabitables, devant les boutiques abandonnées, les magasins abandonnés qui puent la terre faisandée et le plâtre mort.

Une vilaine surface ondulée plane deux secondes au-dessus de la femme en guenilles, puis elle se cabre, puis elle termine sa dérive sur le capot d’un camion stationné en face du ponton de débarquement numéro 22 A, très près de la rue du Tarrafeiro. Le fracas est audible chez Breughel.

Sous les pilotis clapotent les eaux.

Les lumières du Casino flottant continuent à briller comme si de rien n’était.

Les lanternes tanguent à la proue des jonques.

Les enseignes dans tout le quartier s’agitent.

Dentista LEUNG YAN SO.

Farmacia chinesa IAN VO CHEONG KEI.

Restaurante MENG WA.

Artigos electricos VENG HENG.

Agencia Comercial SAN PUI KEI.

Garagem WONG KEI.

Dr. SUN SAI YING, médico.

Sur leurs gonds tremblent les portes pouilleuses.

Dans chaque anfractuosité, les démons rauquent de la sciure.

Un chant de désagrégation rudoie les formes humaines qui respirent et soufflent en faisant semblant de ne rien entendre.

Sur l’autre rive, la Chine populaire est très sombre.

La mendiante se courbe à contre-vent. Son pantalon claque sur ses jambes maigrissimes. Le tissu de sa veste sans col luit soudain étrangement sous un réverbère.

Puis elle disparaît.

C’est une femme millénaire qui marche. Elle va abriter son corps.