Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 2 sur 37

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Le port intérieur

Fiction

Sur ces entrefaites, l’année de la Chèvre s’écoula, puis l’année du Singe, puis celle du Coq. Breughel habitait un temps désormais indistinct, mais il n’avait pas encore rompu avec l’idée d’une mesure de la durée, ni avec les vocables qui servaient à dater, avec ce genre de. Le voilà justement qui révisait le nom chinois des douze animaux fondamentaux du calendrier. Il venait de les réciter dans l’ordre, ayant commencé par Lao Shu, le Rat, et il essuyait la sueur qui lui trempait le front, lorsqu’il sentit sur sa tempe l’extrémité d’un tube qui semblait avoir un calibre supérieur à 32 centièmes de pouce, et dont la présence à cet endroit avait un caractère vaguement inquiétant.

Breughel bougea, il se déplaça dans la pièce, non sans reconstituer d’urgence certaines postures qu’il avait jadis apprises, quand il était jeune et actif et qu’il pratiquait avec régularité des techniques de combat à mains nues contre matraque, contre tesson de bouteille ou contre sabre d’abordage, mais dont il avait ensuite négligé d’entretenir le naturel, l’automatisme, les enfouissant sous une décennie de paresse physique et de scepticisme, et, après une minute où la confusion domina, il se rassit. Un homme que, par commodité, nous nommerons Kotter, de nouveau appuyait son arme sur la tempe gauche de Breughel. Considérons une fois pour toutes que le diamètre du canon avoisinait les 38 centièmes de pouce, et n’en parlons plus.

Vous avez quelque chose à nous dire, déclara Kotter.

Oh, moi, dit Breughel.

Il n’était pas mécontent d’être là, sur un siège stable, pour se remettre des vicieuses bourrades qu’il avait reçues dans la cage thoracique, et qui avaient provoqué en lui une impression de fatigue, de torpeur, même. Il soufflait comme un buffle. Il ne réagit pas quand Kotter lui passa un lien autour du cou. La cordelette ne le serrait pas, mais elle lui ligotait la tête au dossier de la chaise. Kotter devait avoir ses raisons pour agir de cette manière. On peut penser, par exemple, qu’il désirait interdire toute ultérieure démonstration pathétique de jiu-jitsu, sans pour autant priver Breughel de son droit à la parole.

Allez, dit Kotter.

Lui aussi soufflait. Ses vêtements, mal adaptés à la température, créaient des auréoles et des plis moites. Un blouson d’instituteur en vacances, une chemise verte, des jeans.

On entendait ces expirations dont la violence lentement décroissait.

À cela s’ajoutèrent soudain des bruits venus de l’extérieur.

Derrière la porte, en effet, dans la ruelle qu’une chaleur malodorante écrasait, une vieille femme s’affairait, l’objectif étant d’écouter une cassette d’opéra chinois. Elle avait réparti ses os les plus amples sur un tabouret microscopique qui la haussait à environ dix centimètres du sol. Puis elle manipulait un petit magnétophone bon marché qui lui résistait modérément et qui ensuite se plia à sa volonté, somme toute raisonnable. Gongs et cymbales annonçaient le début de l’acte. Alors elle se calma.

Pour lui-même, Breughel l’appelait madame Fong, mais il ne connaissait pas son nom. Ainsi que d’autres voisines de Breughel, elle achevait sa vie dans la solitude et l’indigence, et, envers ce démon étranger, malgré les amabilités formelles qu’il prodiguait, elle nourrissait une sourde hostilité raciste. Sa relation avec Breughel, depuis des mois, était construite sur des non-regards et sur une indifférence affichée. Si le tueur perdait son sang-froid et si madame Fong entendait une détonation, des cris, un râle de détresse, elle ne modifierait pas sa manière d’être. Elle se forcerait à croire qu’une fête privée avait lieu entre barbares, avec querelle anodine et pétards. Elle ne s’y intéresserait sous aucun prétexte et, par la suite – s’il y avait une suite –, son témoignage n’apporterait rien aux enquêteurs.

Breughel s’astreignit à oublier cette osseuse pauvresse en pantalon noir, ainsi que les policiers aux yeux effilés, très durs, qui prendraient soin de son cadavre. D’un regard fourbu, il enveloppa la pagaille qui submergeait la chambre, puis il crispa les paupières, comme si la pénombre le blessait.

À cet instant, il flaira l’odeur de polyéthylène du pistolet que brandissait Kotter. On eût cherché en vain le mélange d’huile et d’acier qui imprègne les environs d’une authentique arme à feu. L’objet était factice. Un jouet, peut-être. Oui. Sans doute un jouet que Kotter s’était procuré avant de venir, dans une droguerie de Macau ou de Hong Kong.

Une reproduction en plastique, toute neuve.

Découvrir qu’il était à la merci d’un 9 mm inoffensif vexa un peu Breughel. Toutefois, il garda pour lui ses réflexions et, au contraire, il respecta la chronologie rituelle de l’angoisse précédant la mort, telle qu’il l’avait souvent décrite dans ses ouvrages romanesques, en un temps où il savait casser un bras à un agresseur et où il attachait encore de l’importance à la publication et au destin de ses livres. La sueur sur ses flancs devint froide, et. Déjà il commençait à hoqueter des pensées ultimes.

Sous son crâne scintillaient maintenant des courts métrages, des petits films hâtifs et muets. Les photographies se succédaient, en superposition constante. À la vitesse de la lumière défilèrent les bonheurs de son enfance, plusieurs chiens, des chats, des adultes, des marionnettes, de vastes et somptueux pugilats avec son petit frère, la couleur résineuse des cadeaux sous le sapin de Noël, et, aussitôt après, car le temps pressait, il sauta quarante ans et un mariage pour aborder la période la plus récente de son existence, celle au cours de laquelle il avait aimé Gloria Vancouver.

Maintenant, sur cet écran surchargé, Gloria apparaissait.

Il la revoyait sur une plage de Méditerranée, s’approchant de lui pour le séduire, conformément aux ordres qu’on lui avait donnés, puis le lendemain de leur première nuit, sur la même plage, elle s’enduisait d’ambre solaire et elle lui parlait, et, sans transition, alors qu’ils avaient trahi ensemble le Parti, le Paradis, elle se trouvait déjà avec lui à l’autre bout du monde, devant le vert bouleversant du port de Hong Kong, et ils se taisaient tous deux, bouleversés, tandis que Machado mitraillait Victoria Harbour avec un Olympus, et il la revoyait plus tard dans une ambiance d’aéroport, Manille, peut-être, ou Taipei, ou Bangkok, et elle tendait nonchalamment ses faux papiers portugais à une fonctionnaire de la frontière, et plus tard encore il assistait à la séquence finale et il y jouait un rôle de figurant, au second plan, c’était en Corée, un après-midi de printemps en Corée, elle était séparée de lui par une centaine de mètres et il l’observait de loin, dans la foule, sans se mettre à courir vers elle, il la fixait, l’esprit vide, et elle était allongée sur l’asphalte d’une avenue centrale de Séoul, comme endormie au milieu de la circulation, entourée de Coréens et de sang. Entourée de sang.

Cette dernière scène s’incrusta en lui avec une telle intensité qu’elle annula Kotter, la chaise, le pistolet en matière synthétique. Il flottait entre néant et amour, désincarné, hors de toute durée, transpirant à peine.

Puis un homme tirailla sur la ficelle qui lui ceinturait le col. C’était une ficelle hérissée de barbules, d’une espèce commune en Europe mais rarissime ici, dans les boutiques de la Chine du Sud. Le tueur avait dû la transporter avec lui dans ses bagages. La pression s’accentuait sur les cartillages du cou, irritante, irritée, à la limite de l’écorchure.

Mais Gloria.

Gloria s’enduisait le ventre d’ambre solaire, les jambes, et il lui parlait. Le souvenir étant privé de son, rien n’était restitué de cette conversation. On devait se contenter du paysage, des circonstances. Peut-être, comme souvent dès les premiers jours, se racontaient-ils des rêves. Gloria excellait à composer des récits à thèmes oniriques. Il était assis à côté d’elle sur les galets.

J’étais assis à côté de toi sur les pierres. Je songeais aux ivresses de la nuit précédente, à notre vertige, et j’hésitais à en conclure que nous avions signé une alliance durable. Des aveux avaient été balbutiés, mais on ne sait jamais avec certitude, au début, si la fièvre est une manifestation théâtrale ou une porte qui s’ouvre sur des légendes vierges. Tu avais été sincère, tu m’avais dévoilé les intentions du Parti que tu n’appelais pas le Parti ni le Paradis, mais les îles, comme s’il s’agissait d’un rivage d’espoirs exotiques dont nous aurions à jamais la nostalgie, tu avais décrit la manipulation dont je devais être, par ton entremise, la victime consentante, mais je ne savais pas encore jusqu’où je pouvais te croire. J’ignorais si tu avais feint splendidement l’amour ou si tu t’étais vraiment dépouillée de tout mensonge. Ta jeunesse me rendait vulnérable. Je ne me sentais pas digne de toi et je me tenais anxieux près de toi, redoutant l’humiliation, l’éclat de rire qui détruirait mes illusions et me laisserait ridicule devant les vagues, avec vingt ans de plus que toi et de la tristesse, du dégoût, de la honte. Je redoutais le pire. Nous avions beaucoup à apprendre l’un de l’autre.

Breughel ôtait ses lunettes de soleil. La crête des vagues se teintait de mauve, le ciel brûlait. Jamais il n’avait eu pour maîtresse une femme aussi dangereuse, aussi belle, aussi étrange, aussi mystérieuse, aussi subtile et aussi.

Je vous écoute, reprit Kotter. Machado, Gloria Vancouver, l’argent. Vous savez ce qui m’amène.

Les personnes dont vous parlez sont mortes, dit Breughel. L’argent est parti en fumée. Tuez-moi, Kotter. Vous n’avez rien à craindre, la voisine ne vous dénoncera pas. Tirez. Je suis prêt.

Allons, allons, gronda Kotter. Pas d’enfantillages.

Il cherchait un mouchoir dans son blouson colonial. Aucune de ses poches, nombreuses, n’en recelait.

Dehors, la cassette d’opéra tournait, avec des distorsions et des pleurs.

La voix suraiguë des actrices chinoises peut frôler le sublime, sans conteste, mais les tympans non asiatiques de Kotter n’étaient pas encore capables de s’en rendre compte. Cette voix sinuait au-dessus des flaques et des ordures qui parsemaient la ruelle, la venelle du Tarrafeiro où maintenant logeait Breughel. Elle vint s’enrouler autour du tueur et elle suscita chez lui une grimace, et ensuite elle se déroula autour de Breughel. Celui-ci se remémora plusieurs spectacles. L’espace d’une seconde, il revécut de longues et très longues séances devant des temples, sous des charpentes de bambous, dans la touffeur que les moustiques aggravaient, sous des ventilateurs géants, la nuit.

Je ne comprenais rien de ce qui se produisait sur les planches. Des généraux à visage peint se querellaient avec des princesses éblouissantes, se fiançaient, se mariaient, complotaient en habits de parade, la tête surmontée de plumes interminables, magnifiques, le dos hérissé de drapeaux. Je t’entendais qui. Tu susurrais des commentaires à mon oreille. Car tu étais là, contre moi, toute proche. Mentalement inaccessible mais physiquement proche. Je cherchais ton corps. Je posais ma main sur ton bras. Nous étions en sueur. Tu inventais un scénario halluciné dont les thèmes ressemblaient à ce qui te torturait durant tes songes. La guerre noire, les déserteurs, le voyage vers les îles, les chrysalides. J’essayais de suivre et j’approuvais, même si rien de commun ne se dessinait entre ton délire et le sujet de l’opéra. Avec émotion, j’enregistrais ce que tu me confiais. Je pressentais que, plus tard, je rédigerais cela, dans la solitude, afin de croire à nos retrouvailles, afin de croire que tu.

Il y avait de l’insouciance dans l’air. Le public bavardait, mangeait, allait et venait. Le bruit de la circulation s’additionnait au brouhaha des spectateurs. Parfois la rumeur enflait au point que seuls les gongs et les cymbales possédaient assez d’énergie pour la percer. Au début de chaque acte, une lanterne magique était activée, qui projetait sur un bandeau vertical le texte chanté par les interprètes. Puis l’appareil s’enrayait et l’accessoiriste avait soudain un accès de rage et l’éteignait. Tu me disais quels caractères tu avais reconnus et cueillis au vol. Tu faisais des progrès en chinois. Moi, non.

Rassemblez vos idées, Breughel, dit Kotter. On ne va pas rester comme ça sans rien dire.

Le canon du pistolet appuyait sur le temporal de Breughel. La ficelle lui sciait le cou juste sous la pomme d’Adam.

Je veux que vous me disiez où se cache Gloria Vancouver, exigea Kotter.

Ma mémoire ne fonctionne plus, se plaignit Breughel. C’est Macau, la chaleur, l’humidité. La privation de silence. J’oublie tout.

Son halètement devenait rauque, et tout à coup du tragique s’y introduisit, de la sincérité non geignarde.

Kotter n’était pas insensible. Il relâcha la cordelette.

Vous n’imaginez pas ce que. Vivre en permanence dans cette atmosphère détrempée, dit Breughel. Dans ce bruit. À toute heure du jour ou de la nuit, l’intelligence absorbe de l’eau, elle se dilue dans la vapeur et le vacarme. Les échos du vacarme. On ne se repose jamais, Kotter. Vous n’avez pas idée de.

Ses paupières d’homme de cinquante ans frémissaient. Elles restaient closes. Il était épuisé et moite.

D’un centimètre, Kotter déplaça son arme, afin d’éviter une goutte qui roulait. Il l’avait vue sourdre à la limite grise des cheveux et, maintenant, elle roulait.

J’ai rédigé, commença Breughel.

Quoi, dit Kotter. Qu’est-ce que.

Je vous attendais, dit Breughel. Quelqu’un comme vous allait bien finir par être ici, envoyé par le Paradis, avec un pistolet contre ma tête. Quelqu’un que j’ai baptisé Kotter. Dimitri ou John Kotter selon mon humeur. Ce nom, ça ne vous dérange pas ?

M’est égal, dit Kotter.

J’ai rassemblé des notes pour que Kotter les consulte après m’avoir assassiné. Car je suppose que.

Quel genre de notes, demanda Kotter.

Remarques sur Macau, fictions diverses, portraits de Gloria, récits de rêves, énuméra Breughel. Moments romanesques divers. Des rêves de Gloria ou de moi.

M’intéresse pas, dit Kotter.

Il avait modifié son angle de tir. Si, par extraordinaire, une balle fusait, elle parcourrait la ténèbre encéphalique et elle giclerait par l’œil droit. Ensuite elle irait se ficher dans le mur.

Pas envie de lire, dit Kotter. Pas le temps.

Breughel marmotta des regrets.

Dommage, dit-il. J’ai écrit tout cela pour.

Kotter, brusquement, s’exaspéra.

Et l’argent ? entendit-on, cependant qu’une vive traction s’exerçait sur la ficelle, de nouveau amenant chez Breughel une gêne respiratoire. Vous avez tout dépensé ?

L’asphyxie durait. Il y eut des soubresauts. Le spectacle ne contenait rien qui valût la peine d’être détaillé. On avait là seulement de la laideur et de la survie à l’état brut.

Quel argent ? fit Breughel, dès que cette phase censurée eut touché à sa fin.

Il interposait à présent une paume entre ses cartilages trachéaux et la ficelle. Kotter l’obligea à lâcher prise.

Et Gloria Vancouver, dit Kotter. Je ne vois pas trace d’elle dans cette cochonnerie.

Il montrait la chambre d’un signe de tête.

Elle vous a plaqué ? dit-il.

Breughel se massait le cou et les endroits du corps où la douleur, après avoir fulguré, stagnait. Kotter lui avait tordu les bras et, comme il continuait à se débattre, il lui avait meurtri la nuque à coups de crosse. Le pistolet comportait des parties métalliques, mais, surtout, Kotter savait frapper. On apprend cela dans les écoles du Paradis, dans les sections spéciales. Les points où les nerfs affleurent. Les zones fragiles.

Si vous ne coopérez pas, dit Kotter, je vous loge une balle de pistolet dans une rotule.

Breughel haussa les épaules.

Il paraissait très las, mais, en réalité, il ne craquait pas. On était loin de cet état de débâcle mentale qui parfois, lors d’un interrogatoire poussé, déclenche un flot ininterrompu d’aveux, un torrent d’autocritique et de vérité sans fard. On en était loin.

Vous avez entendu ? demanda Kotter.

Breughel ne bougeait plus. Il avait allongé les mains sur ses cuisses. On eût dit qu’il somnolait.

Quelle chaleur, souffla Kotter. On pourrait allumer le ventilateur. Non ?

Il pointait l’index sur une épave.

Bon sang, souffla encore Kotter. Et cette pagaille.

Sur la table trônaient une machine à écrire et un plateau avec une théière et un bol. Les papiers abondaient. Certaines pages étaient constellées de caractères chinois, d’autres non. Des cartons d’épicerie servaient à remiser des liasses ou des vêtements, des livres, de la nourriture. Sur le sol de béton, sous le lit, journaux et cahiers s’empilaient. Il y avait des cafards immobiles entre les tas, qui avaient dû mâchonner le poison des sucreries anti-cafards, omniprésentes. Tout exhalait un parfum de cellulose dégradée, de vieille pattemouille. Tout poissait.

Les feuilles manuscrites ou dactylographiées gisaient sous la luminosité avare, dans cette atmosphère de sauna pour gueux, et, amollies par les remugles, elles semblaient mornement attendre qu’un homme veuille bien choisir telle ou telle et s’emparer d’elle et la parcourir, l’explorer en tous sens et avec férocité, puis la restituer à l’ombre.

Machado a dû vous laisser tomber, lui aussi, estimait Kotter. Ce n’était pas un type qui aurait toléré ce capharnaüm. Il vous a laissé tomber, hein ?

Breughel ne répondait pas.

Du temps se dépensait en pure perte.

Kotter haussa les épaules, à son tour.

Bien que le pistolet en plastique persistât à s’orienter vers une rotule de Breughel, la droite, l’action ne progressait pas.

Derrière la porte, les violons à deux cordes et la mandoline en forme de lune faisaient relâche. Jing hu, er hu et yue qin sont les noms de ces instruments, mais qui s’en soucie ? L’orchestre, quoi qu’il en soit, observait une pause. Non secondée par les musiciens, la soprane discourait sur un mode intermédiaire entre le chant et la déclamation, par groupes scandés de quatre ou cinq syllabes.

J’adorais ce genre de passage. Ce jour-là, comme de coutume, je n’arrivais pas à y puiser le moindre phonème traduisible. La courbe mélodique du cantonais sautillait dans le silence de la ruelle. Elle envahissait l’heure torride, les recoins derrière les caisses à ordures, les tas de ferraille puante et de planches dont nul jamais ne songeait à se dessaisir. Les voyelles tintaient avec une clarté extrême, bariolée, sans cesse bondissant d’une hauteur à l’autre. Chaque demi-phrase était ponctuée par un claquement de cymbales.

Breughel écoutait. Il ne desserrait plus les dents.

À voir la moue hargneuse de Kotter, on se rendait compte que le tueur n’était pas satisfait de la tournure que prenait l’entretien. L’échange entre les deux interlocuteurs semblait tari. Chacun transpirait dans son coin. Rien de décisif n’advenait.

Maintenant, Kotter se dégourdissait les jambes. Il trébucha dans une assiette qui contenait des granulés pour les rats ou pour les cafards, puis il longea une chaise renversée, des tee-shirts.

La sueur assombrissait les flancs de sa veste. Des gouttes coulaient sur ses joues. Il se dirigeait vers la masse vert pâle du frigo. L’amer de ce déplacement était, à l’évidence, le ventilateur à quoi il avait fait allusion, peu de temps auparavant. Bientôt il fut là-bas. Il manœuvra l’interrupteur de l’appareil. La touche bascula avec une sonorité sèche, prometteuse. Mais ni le moteur ni les pales ne s’emballèrent.

Marche pas, cette saloperie, dit-il.

La soprane avait traversé son gué de mélodieux solo, elle avait atteint l’autre rive et, de nouveau, l’orchestre l’escortait, à l’unisson, de nouveau il cheminait avec elle, ne négligeant aucun bonheur de rencontre. Une flûte désormais participait à l’aventure. Son nom en mandarin est di zi, mais Kotter n’avait manifestement pas envie de.

Ça ne marche pas, hein ? demanda-t-il à Breughel.

J’aurais dû identifier l’opéra ou l’extrait d’opéra dont madame Fong et moi nous délections, séparés par une porte rouillée et par deux mille ans de traditions peu miscibles, elle accroupie sur son tabouret nain, au milieu des poubelles qui encombrent la venelle du Tarrafeiro, et moi sur ma chaise, encerclé par les morts inutiles et les souvenirs. J’aurais dû citer le titre de l’œuvre. C’est ainsi que l’on procède en littérature.

Mais la pression du pistolet sur ma tempe avait créé des turbulences en ma mémoire, et j’hésitais entre Mu Gui Ying accepte le sceau du commandement et La fleur de magnolia, n’excluant pas, en troisième hypothèse, La trahison de Wong Fui.

Je me maintins ainsi pendant plusieurs minutes, dubitatif et le verbe inexistant, et par tous les pores évacuant de la saumure animale.

Kotter se rafraîchissait le visage sous le robinet de l’évier.

Du reste, quand on pense à la seule chose qui compte pour moi, les rêves de Gloria, ce ne sont là que péripéties sans importance, petits détails.

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