Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 1 sur 37

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Le port intérieur

Dédicace

À mes parents

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DIALOGUE

La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.

Mais, malheureusement, on ne réussit pas à se taire.

Un homme est là, très près, attentif à ce qui émerge. Il menace, il écoute. Il menace de nouveau, il écoute. On essaie d’éviter son regard. Toutefois, si les lèvres tremblent, ce n’est pas dans la crainte de la douleur et de la mort. C’est plutôt le vieil instinct du bavardage qui les agite. On a trop longtemps cru que parler tissait quelque chose d’utile sur la réalité, dans quoi on pouvait s’envelopper et se cacher, quelque chose de protecteur. Parler ou écrire. Mais non. S’exprimer n’aide pas à vivre. On s’est trompé. Les mots, comme le reste, détruisent.

Venons-en au fait, dit Kotter.

Quoi, dit Breughel.

Arrêtez de marmonner, dit Kotter. Racontez ce que vous avez à dire. Qu’on en finisse.

Oui, dit Breughel.

Commencez par Machado, le Brésilien, suggéra Kotter.

Il est mort, dit Breughel.

Il faut bien commencer par quelqu’un, pourquoi pas par lui, dit Kotter.

Il était malade, dit Breughel. Il est mort beaucoup trop tôt. Il nous a laissés en territoire chinois, Gloria et moi, exilés au bord de la rivière des Perles, dans une situation d’attente. Ensuite nous avons vivoté. Rien n’arrivait de ce à quoi je m’étais préparé, ni l’inquiétude ni le bonheur. Le provisoire s’épaississait. Puis le temps est devenu immobile.

Idéal pour vieillir sans peine, fit Kotter.

Pardon ? dis-je.

Rien, dit Kotter. Continuez, Breughel. La rivière des Perles.

La rivière des Perles, soupirai-je. Un delta superbe. Canton, Macau, Zhuhai, Hong Kong.

Je sais, dit Kotter. J’ai survolé en venant. Superbe, oui. Magnifique. On a beau chercher les mots pour peindre, pour dépeindre, on ne.

Oui, dis-je. Cette teinte de la mer près de la côte. Une nuance de vert inconnue en Occident.

Il y eut deux ou trois secondes vides. La pièce mal aérée ruisselait d’humidité. La plupart des objets répandaient des odeurs désagréables. L’évier, les livres, les vêtements sales et à moitié sales, le lit. Kotter de nouveau leva la main. Sur son poing gauche, la sueur luisait.

Donc, Machado, reprit Breughel. Un ami. Et je dis ami pour lui rendre hommage et parce que je le pense. Nous l’avions au cœur, Gloria et moi. Sans sa complicité, nous n’aurions eu aucune chance de nous en tirer. Le Paradis nous aurait rattrapés au bout de trois semaines.

Quel Paradis, interrogea Kotter.

Vous, dit Breughel. Ceux qui vous envoient.

Ah, dit Kotter. C’est comme ça que.

Oui, dit Breughel. L’appellation a été inventée par Machado. Nous ne parlions jamais ouvertement de vous, même à voix basse. Vous savez bien qu’il y a toujours une oreille non bienveillante qui traîne derrière les murs. Une intelligence hostile.

Exact, approuva Kotter. Il faut crypter.

Nous disions aussi le Parti, continua Breughel. Après tout, nous étions une espèce de cellule dissidente. Cela donnait une fausse dimension politique à notre histoire. Des harmoniques gauchistes vibraient autour de nous comme un halo.

Une cellule dissidente, des anges, maugréa Kotter.

Oh, des anges mineurs, dit Breughel. Qui redoutaient de se faire exécuter au rasoir ou au plomb avant d’avoir pu goûter à ce qui.

Allons donc, dit Kotter, comme vous y allez, Breughel.

Avant d’avoir pu goûter à l’amour, par exemple, aux illusions de liberté et de.

Calmez-vous, intervint Kotter. Continuez sur Machado. Son rôle dans votre exil.

Gloria et moi, nous avions l’intention de nous évanouir dans la nature. Mais c’est très compliqué quand on a des tueurs à ses trousses. Très hasardeux.

Des tueurs, vous exagérez, dit Kotter.

Ah, dit Breughel. Et vous. J’avais pourtant cru que vous.

Suffit, dit Kotter. Nous en sommes à Machado. Je vous écoute.

L’opération aurait échoué, dit Breughel. La disparition sans bavures. J’aurais tout fait capoter avec mes petites ruses naïves d’amateur. Lui, Machado, ce n’est pas pareil, il avait travaillé dans la clandestinité, au temps de la guérilla urbaine. C’était quelqu’un qui se débrouillait parfaitement dans les mondes parallèles. Vingt-quatre heures lui suffisaient pour obtenir un jeu complet de passeports falsifiés. Et le faussaire ne l’escroquait pas, ne l’égorgeait pas après la remise de l’argent. Il maîtrisait les techniques de l’escamotage. Gloria aurait pu agir, elle aussi. Elle avait une formation de. Elle avait été éduquée avec Machado, dans les mêmes circonstances.

Pas exactement avec lui ni en même temps, tatillonna Kotter.

Je n’en sais rien. Peu importe. Elle ne parlait jamais du Paradis devant moi, presque jamais. Elle gardait le silence sur ses responsabilités dans l’appareil. Ce que je veux dire, c’est qu’elle aurait pu s’occuper du problème. Mais des perturbations psychiques l’empêchaient d’être efficace. Je ne m’en rendais pas compte à cette époque, je venais de faire sa connaissance. Machado a compris vers quel désastre nous courions, et, par sympathie, il a décidé de plonger avec nous.

Des perturbations.

Oui. Le Parti l’avait remarqué, non ? Une fracture mentale qui s’élargissait en elle et qui. Sous une taie de vilaines visions surgies de nulle part, sa personnalité se remodelait en secret. Cela déjà avait étouffé sa perception du monde. Toute justesse dans son regard. Elle perdait patience pour un rien, elle s’était mise à raisonner de façon oblique et tortueuse, en expliquant longuement l’inexplicable, avec des arguments puisés dans des rêves. En la côtoyant jour après jour, on s’apercevait qu’elle mesurait mal les conséquences de ses actes. Ne me dites pas, Kotter, que le Parti l’ignorait.

Vous l’ignoriez bien, vous.

Le Paradis était cloisonné. Le Parti. Je n’avais jamais entendu parler de Gloria avant de la rencontrer. Je n’avais aucune raison de commencer par fouiller son passé d’un œil critique. Je n’ai pas pour vocation les enquêtes psychiatriques. Nous sommes immédiatement tombés dans les bras l’un de l’autre. La passion, Kotter, je ne crois pas que vous puissiez vraiment saisir. Décrite partout, dans des millions de livres, mais jamais vécue, finalement. Une passion très belle, lumineuse. Nous avons aussitôt envisagé de fuir. D’oublier le Paradis pour toujours. Je n’imaginais pas que. Elle, en revanche, savait tout sur moi, puisque sa mission consistait à me séduire. Il y a, paraît-il, un dossier complet sur chaque cible. Gloria avait étudié le mien.

Breughel semblait disposé à marquer une pause. Kotter insista. Physiquement il insistait, sans rien dire.

Machado aussi me connaissait par cœur, reprit Breughel. Il a plongé avec nous de l’autre côté du miroir. Il dirigeait chacun de nos gestes. Nous étions vulnérables, à portée de tir, et ensuite, en moins d’une matinée, Machado a déployé autour de nous un écran opaque. Il faut tout embrouiller en un temps très court, résumait-il. Il faut réduire les amarres à un fil, puis bondir hors de l’écheveau. Puis couper, donner un dernier coup de lame. Alors on peut recommencer à vivre. Si toutefois, complétait-il, on a des réserves d’or et de courage.

Breughel soupira.

Le courage, nous étions assez détraqués pour en avoir à revendre, tous les trois. Quant à notre situation financière, elle ne posait pas de. Gloria était riche.

De l’argent volé au Parti, dit Kotter.

Mais non, dit Breughel.

De l’argent volé, s’obstina Kotter.

Oh, dit Breughel, nous n’avons dévalisé personne. Nous ne sommes pas des pilleurs de vieilles dames. Gloria avait accès à des comptes anonymes. Elle en a profité. Si vous appelez ça du vol.

Elle a détourné une fortune, dit Kotter.

Oh, une fortune. Une grosse somme. Et sur cela.

Sur cela quoi, demanda Kotter.

Sur cela, Machado ne prélevait pour lui qu’un pourcentage insignifiant, juste de quoi s’acheter les médicaments et les drogues qui l’apaisaient quand venait la douleur, de plus en plus souvent et de plus en plus fort. Argent de poche avant de quitter la scène, disait-il. Il se savait condamné à brève échéance et il n’éprouvait qu’indifférence envers les dollars. Plus rien ne l’intéressait, sinon notre évasion. Il en chérissait le succès avec un attendrissement d’artiste.

Le Brésilien nous a accompagnés en lieu sûr, en Asie du Sud-Est, il nous a installés à Macau après avoir semé derrière nous plusieurs fausses pistes, des indications qui ne pouvaient mener nulle part les enquêteurs du Parti. En quelques heures, grâce à la filière personnelle de Machado, grâce à son réseau libano-brésilien, nous avions acquis la nationalité portugaise. Cela nous assurait un droit de séjour illimité à Macau, sans histoire jusqu’à la restitution du territoire aux autorités chinoises. Je sais que tu n’es pas vraiment débrouillard, m’a dit Machado en me remettant mes papiers et en m’énumérant les avantages et les inconvénients de ma nouvelle citoyenneté, tu es même assez idiot, dans ton genre, mais, d’ici à l’an 1999, tu auras eu le temps de changer, peut-être. Ou de prendre tes dispositions pour la suite des.

Vous parliez portugais, à cette époque ? demanda Kotter.

Oui, dis-je. Mais Gloria, surtout.

Normal, fit remarquer Kotter. Elle avait vécu trois ans avec Machado. Bain linguistique au quotidien. Excellent pour l’aisance, l’intonation.

Breughel se tut.

Ses lèvres vibraient. La bouche frémit aussi à cause de l’émotion, à cause des souvenirs.

L’air poissait.

On entendait la respiration intranquille de Breughel et celle, plus martiale, de Kotter. Puis le tueur du Paradis esquissa un geste agressif. Il voulait encore des mots. Breughel acquiesça.

Oui, dit-il. Pendant quatre mois, Machado a testé le système qu’il avait mis en place et qui garantissait notre sécurité. On était en droit d’imaginer que les limiers du Parti, du Paradis, se penchaient sur de mauvaises hypothèses et qu’ils nous situaient à l’opposé de l’endroit où nous avions abouti. Mais attention, avertissait Machado. Les durées sont trompeuses. Le temps ne compte pas. Il faudra rester vigilant pendant dix ans, cinquante ans. Jusqu’à la fin.

C’est vrai, observa Kotter. Le temps ne compte pas.

La sale maladie le décharnait, continua Breughel. Il se sentait partir. Il me confiait des instructions pour survivre, pour tenir bon quand il ne serait plus là. L’état psychique de Gloria l’alarmait autant que moi. Je te préviens, Breughel, murmurait-il. Tu te diriges avec elle vers des moments pénibles. Il est possible qu’elle se rétablisse, mais j’ai plutôt l’impression qu’elle va évoluer mal. Il faudra que tu prennes soin d’elle. Même si le pénible devient très pénible. Tu comprends ce que je te demande, Breughel ? Jure-moi que. Je jurais. J’étais sincère. Mon amour pour Gloria n’avait rien d’une tocade éphémère et, d’autre part, j’avais atteint un âge où on accepte avec fatalisme les contraintes qu’impose une existence non solitaire. On passe sa vie à plier l’échine devant le sens du devoir, devant des responsabilités absurdes, mais, quand vient la cinquantaine, soudain on découvre le calcul qui se cache là-derrière, cet espoir qu’on pourra mourir moins ignoblement que les autres, dans une déchéance amoindrie par l’absence de honte. Pourtant, on.

Revenons au Brésilien, conseilla Kotter.

Le Brésilien déclinait à vue d’œil, dit Breughel. Il commença à nous éviter. Il consacrait ses dernières forces à hanter les saunas de Macau. Il allait caresser des prostituées russes ou chinoises qui racolaient les clients dans les grands hôtels, à l’entrée des salons de jeu ou des bars. Je le rencontrais de temps en temps pas loin de chez lui, devant le temple A-Ma, livide, squelettique. Puis je ne le vis plus. Il m’avait annoncé qu’il se dissoudrait sans adieu. Je me rappelle l’expression. En douceur et sans adieu. Ensuite il ne fut plus avec nous. Il avait nettoyé toute trace de son séjour. Dans son appartement, il. Dans l’appartement qu’il avait occupé deux ou trois mois, des Philippines s’étaient installées.

Des Philippines.

Oui. Chaque région a ses peuples esclaves. Une quinzaine de femmes s’entassaient désormais dans ce logement conçu pour un couple.

Continuez, dit Kotter.

Tous deux, Gloria et moi, adorions cet homme.

Continuez, répéta Kotter.

Il est arrivé souvent à Gloria de m’appeler Machado, de me confondre avec Machado, à des heures diverses de la journée et même en pleine nuit, par inadvertance ou par cruauté. Elle me dévisageait ensuite d’un air malsain, comme ruminant une comparaison pour moi peu flatteuse, et moi, je me préparais toujours à l’entendre exprimer son désarroi, une appréciation toute en ma défaveur, et entre nous naissait une violente tristesse, le sentiment d’une perte irréparable, mais ensuite nous ne parlions pas, rien d’odieux, sur ce sujet, n’était prononcé ni par moi ni par elle. Je regardais Gloria en silence, tandis que des chuchotements inaudibles s’échappaient de ses lèvres. Puis elle se taisait.

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