Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 1 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Dilette - 30 septembre 1950

Henriette Bernier

 

LES OMBRES

DE L’ENFANCE

Roman

 

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DILETTE

 

30 septembre 1950

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— Allez, petiote, on a encore bien travaillé aujourd’hui, on a bien gagné le goûter. Va donc me chercher la brouette, que je mette mes paniers et mes outils dedans.

La gamine fait oui, de la tête, et trottine jusqu’à la remise toute proche. Soulever et pousser la brouette que ses mains et ses bras d’enfant ne peuvent pas empêcher de chavirer l’amuse. Elle s’amuse mais elle ne rit pas. Elle ne rit jamais. Elle plisse juste un peu le nez et les yeux, c’est tout. De même que quand elle court, elle ne fait que de petits pas rapides, jamais de grands élans.

Louise soulève et dépose l’un après l’autre dans la brouette deux gros paniers remplis de pommes de terre. Les dernières. Elle les a toutes arrachées elle-même, à la fourche-bêche, comme elle les avait plantées, et binées, et aspergées de produit contre les doryphores, comme elle fait tout chez elle, par la force des choses, étant donné qu’elle vit seule. Pas tout à fait, puisqu’il y a la petite, mais question travail elle ne peut encore rien lui demander sinon des bricoles, plutôt une manière de l’occuper et de lui faire plaisir. D’ailleurs, la gamine s’est déjà saisie de la fourche-bêche qu’elle tire derrière elle en se retournant tous les trois pas pour voir les ondulations que les dents de l’outil dessinent dans le sable de l’allée. Elle est gentille, la petiote, comme dit Louise elle « va au-devant », elle n’attend pas l’ordre. Le café à moudre, les œufs à ramasser, le grain à donner aux poules, les miettes à récupérer sur la table après les repas pour les petits oiseaux, les pinces à linge à tendre à Louise quand elle étend sa lessive… Le tout sans mot dire, ou presque. Pas rieuse, pas parleuse non plus.

 

Louise Chauvy, « la Louise », comme la nomment tous les habitants du village, est la grand-mère de la petite, Odile, surnommée Dilette.

Louise est veuve. Son mari, Arsène Chauvy, travaillait au chemin de fer, sur la voie, d’abord simple manœuvre, puis chef d’équipe par ancienneté. Un brave homme, de l’avis général, qui fréquentait peut-être un peu trop le bistro, mais jamais au point de ne pas retrouver le chemin de la maison ou de s’y mal conduire, en paroles ou en gestes. Le seul jour où il n’est pas rentré tout seul, c’est quand les gars de son équipe, un après-midi, l’ont rapporté à dos d’homme à la Louise. Alors qu’il effectuait avec eux un travail de remblaiement destiné à consolider une voie, il s’était soudain affaissé, puis avait tardé à reprendre un peu de connaissance. Le médecin que l’un des gars s’était empressé d’aller chercher au bourg n’avait pas pu rassurer la pauvre Louise. Le cœur de son homme qui n’avait pourtant guère plus de cinquante ans était à bout de souffle. Et de fait Arsène avait quitté ce monde quelques jours plus tard. C’était avant la guerre, en 38. De l’eau a coulé sous les ponts depuis. Douze années, pas moins, ont passé.

 

Ce fut un coup rude pour Louise. Mais les valeurs qui l’avaient toujours guidée dans la vie, travailler, pouvoir marcher la tête haute, ne rien devoir à personne, valeurs partagées avec Arsène dont les frasques ne tiraient jamais à conséquence, l’avaient aidée à remonter la pente. Elle n’était pas sans ressources, ni matérielles ni affectives. Elle possédait sa maison, modeste certes, héritée des parents de son homme. Elle percevait une pension, modeste elle aussi, de la compagnie des chemins de fer, et grâce à son jardin, son verger et sa basse-cour, elle limitait ses dépenses.

Et puis elle avait sa fille, Marguerite, dite Margot, qui faisait sa fierté, comme elle avait fait celle de son père. Elle aurait aimé une famille plus nombreuse, mais la nature en avait décidé autrement, en ne lui accordant que cette naissance unique alors qu’elle désespérait d’être enfin mère.

 

Margot avait seize ans à la mort de son père. Elle n’avait jamais quitté ses parents, et partageait son temps entre sa mère qu’elle secondait pour les tâches ménagères et une vieille dame du village, couturière de son état, qui l’avait prise en apprentissage dès sa sortie de l’école dans le but de la voir lui succéder. Elle était vive, aimable et rieuse, et de plus très jolie avec sa chevelure rousse et frisée et sa frimousse piquetée de taches de son.

La découverte du deuil avec tout ce que cela comporte d’incompréhension, de paroles, de gestes rituels, de scènes difficiles à supporter, en plus du chagrin, l’avait fortement marquée, et même au début révoltée. Pourquoi son père ?

Puis le temps avait fait son effet, et la jeunesse aussi, qui heureusement n’entend pas qu’on la sacrifie. De son côté, Louise encourageait sa fille, lui disait qu’elle était heureuse quand elle la voyait rire, qu’elle ne faisait pas de mal, au contraire, que là-haut son père n’aurait pas aimé la savoir toujours triste. Ainsi peu à peu Margot avait retrouvé ses petits plaisirs d’adolescente, les promenades du dimanche avec les copines, les fous rires pour des riens, les comparaisons de leurs toilettes, de leurs coiffures, les essais de maquillage, les premières paires de bas, les premiers bals.

Dans quelques années, pensait Louise, elle se mariera, pourvu que ce soit avec un gars de par ici, que je ne la perde pas trop… On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve…

 

Mais l’avenir, dans ces années-là, ne réservait hélas rien de bon. La guerre. Ensemble, Louise et Margot avaient été embarquées dans l’aventure de l’évacuation, puis du retour, de l’occupation, des difficultés de toutes sortes. Pas parmi les plus éprouvées, elles en étaient conscientes. Des familles attendaient, parfois en vain, dans une incertitude angoissante, des nouvelles de maris, de fils, de pères, tous des hommes jeunes, prisonniers en Allemagne, quand ils n’avaient pas été tués dès les premiers assauts. Elles n’étaient pas non plus au nombre des malheureux que les restrictions affamaient, notamment dans les villes. Dans ces circonstances aussi la nature remplissait son rôle, en permettant aux jeunes de ne pas perdre toute leur insouciance, de ne pas leur faire oublier leurs désirs, leurs envies, leurs instincts, même s’ils avaient pour la plupart assisté à des scènes violentes ou couru des dangers.

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