Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 7 sur 35

Pages du PDF

Les ombres de l'enfance

Gigi - 30 septembre 1950

GIGI

 

30 septembre 1950

OceanofPDF.com

— Gigi ! Gigi ! Mais où il est encore passé, ce gamin ? Ça fait une heure que je le cherche ! Aldo ! Aldo ! Tu sais où il est, le petit ?

— Pourquoi tu cries comme ça, Maria ? Il va revenir ton fils, tiens, le voilà qui arrive.

Dgidgi, car c’est ainsi qu’on prononce, déboule, en effet, le garnement, d’une rue perpendiculaire à celle où se trouve la maison de ses parents, les cheveux en bataille, les chaussettes affaissées sur les sandalettes, le visage barbouillé.

— Luigi, mais dans quel état tu es ! Monte tout de suite !

Quand Maria appelle son gamin par son prénom, Luigi, c’est qu’elle est en colère, il faut filer doux.

Aldo, le père, qui range son matériel en bas, dans le grand garage, fait un signe de la main à son garçon, un signe qui veut dire : Ça va barder, mais en riant, parce que ça ne barde jamais qu’en paroles avec Maria, qui est en réalité la plus aimante et la plus indulgente des mamans. Dans la famille, tout le monde fait semblant de croire que quand elle crie elle est vraiment en colère, pour qu’elle continue à penser que c’est elle la « patronne ».

 

Aldo, Maria, Luigi, ça sent l’Italie. Tout comme Pierrino, et Rosana, les prénoms des deux autres enfants. Cependant la famille est française, par naturalisation, demandée et obtenue en 1938, juste avant la guerre.

 

Dès la fin du e XIX siècle il y avait eu une première vague d’immigration vers la France qui avait alors besoin d’une main-d’œuvre importante. En 1900, on dénombrait déjà plus de 300 000 travailleurs italiens sur le sol français. La deuxième vague allait se révéler plus importante, après la Grande Guerre, dans les années 1920, pour atteindre le nombre de 800 000 en 1930. La plupart de ces émigrés venaient du Piémont, de Lombardie, d’Emilie-Romagne, et s’installaient en Lorraine, ou dans le Nord-Pas-de-Calais. Ils quittaient leur pays pour des raisons économiques. L’Italie connaissait alors une grave crise qui engendrait des manifestations violentes, des grèves, des occupations illicites de terres. Les partis politiques se révélant incapables de faire face à cette situation délétère, Mussolini réussit à se faire reconnaître comme le seul recours face au désordre, tant et si bien que le roi Victor-Emmanuel III se résigna à l’appeler au pouvoir en octobre 1922. Par la suite, le rapprochement du Duce avec l’Allemagne nazie fournit à bon nombre d’Italiens une seconde raison, politique cette fois, de prendre le chemin de l’exil.

 

Aldo Solari et Maria Canaletto sont de la même région, le Piémont, de Vercelli exactement, tous les deux d’origine modeste, pères simples ouvriers, l’un dans la métallurgie, l’autre dans le bâtiment, menacés l’un comme l’autre par le spectre du chômage, et mères au foyer.

Ils n’avaient guère plus de vingt ans quand ils se sont mariés, de l’amour plein le cœur, de l’espoir plein la tête, du courage à revendre. Et du sang italien dans toutes les veines de leur corps, même s’ils avaient choisi de quitter leur pays.

 

Ils ont un peu dépassé la quarantaine, cependant l’amour, l’espoir, le courage et le sang italien sont toujours là. Il n’y a qu’à les voir, et plus encore les entendre, pour s’en rendre compte…

 

Ils ont quitté leur pays pour la France au printemps de 1931, tous les trois, parce qu’il leur était arrivé très vite le petit Pierrino, qui serait suivi de la petite Rosana deux ans plus tard.

Leur point de chute était une bourgade de Meurthe-et-Moselle, Mercy-le-Bas, qui conjuguait alors les avantages de la ruralité et l’activité d’une petite ville, avec un bon nombre de commerces et d’entreprises qui employaient déjà beaucoup d’émigrés, venus seuls ou en famille. Les Italiens avaient la réputation d’être de bons bâtisseurs et de bons mécaniciens, recherchés par les entrepreneurs et les garagistes.

Aldo a tout de suite été embauché comme maçon, et logé par son employeur dans une petite maison que Maria a eu tôt fait d’aménager, grâce à quelques achats et l’aide d’Italiennes déjà familiarisées avec ce nouvel environnement, rencontrées dans les magasins et vite devenues des amies. Leurs atouts principaux, à ces jeunes femmes, étaient leur vitalité, leur faconde, leur gaieté naturelle en dépit d’une certaine nostalgie de leur pays et de leurs familles, leur facilité à s’intégrer et se faire aimer par la population locale. Si elles continuaient à employer leur langue entre elles, elles cherchaient aussi à apprendre celle de leur pays d’accueil le plus rapidement possible. Celles qui avaient des enfants d’âge scolaire en profitaient pour se familiariser avec cette langue française, moins chantante que la leur, peut-être, mais qu’elles trouvaient tout de même belle et prestigieuse. Leurs hommes faisaient de même sur les chantiers ou dans les entreprises, mais ceux qui travaillaient sur des échafaudages ou sur les toits continuaient à chanter en italien. Aldo connaissait par cœur le répertoire des airs et des sérénades et entonnait immanquablement Quel mazzolino di fiori quand il accrochait le bouquet au faîte d’une toiture terminée. Bon nombre d’Italiens étaient aussi des musiciens amateurs de qualité, en particulier joueurs d’accordéon, de saxo ou de batterie, qui les soirs d’été s’installaient sur le devant des portes avec leur instrument. Les amis, les voisins s’approchaient, tous riaient, chantaient ensemble, et parfois même dansaient dans la rue. Certains accordéonistes reconnus pour leur talent étaient sollicités pour jouer dans les bals, fréquents et très populaires à cette époque, ce qui leur permettait d’arrondir leurs fins de mois. Tout émigrés qu’ils étaient, ils avaient leur fierté et ne se présentaient jamais qu’en tenue soignée, chapeau, chemise blanche, nœud papillon, chaussures basses. Quelques-uns, ayant formé un groupe reconnu et très apprécié, eurent la surprise et l’honneur d’animer le bal donné à Mercy-le-Bas à l’occasion du mariage de la nièce de monsieur Albert Lebrun, président de la République française…

 

A leurs parents, Aldo et Maria pouvaient écrire, sans avoir à enjoliver les choses, que même hors de leur pays toujours aimé ils étaient heureux. En 1934, ils ont pris le train vers l’Italie, Vercelli, pour présenter à leur famille la petite Rosana, et le superbe garçonnet qu’était devenu Pierrino. Quel grand bonheur que ces retrouvailles, quelle émotion aussi. Les hommes parlèrent politique, évoquèrent les relations équivoques entre Hitler et Mussolini, s’interrogèrent sur un avenir qui manquait de clarté, en conclurent que les enfants avaient bien fait de choisir la voie de l’exil.

— Gigi, mais d’où tu viens ? Qu’est-ce que c’est ce rouge sur ta figure ? Du sang ? Gigi, tu t’es battu ?

— Non, maman, c’est des mûres, j’ai mangé des mûres.

— Des mûres, y en a plus maintenant, c’est fini, les mûres.

— Si, maman, y en a encore, on en a trouvé.

— Tourne-toi voir un peu ! Qu’est-ce qui pend derrière toi ? Mais c’est ta culotte ! Gigi, tu as déchiré ta culotte !

— C’est dans les ronces, maman.

— Mais il me fera mourir, ce garçon-là ! Gigi, tu feras mourir ta maman ! Allez, file dans la salle de bains ! C’est pas l’heure pour se laver, mais il faut, tout de suite.

Quand elle dit « la salle de bains », Maria se redresse, et elle en a plein la bouche.

 

Chez l’entrepreneur en bâtiment de Mercy-le-Bas, Aldo donnait toute satisfaction. De simple ouvrier de base, il est passé chef d’équipe. Tu vaux encore mieux que ça, lui disait le patron. Mais au-dessus de chef d’équipe dans une entreprise de cette taille, il n’y a plus rien d’autre que patron. Alors…

Alors il n’y avait plus à envisager qu’une seule perspective, celle de monter sa propre entreprise, devenir le patron. Mais l’ambition ne suffisait pas, on ne s’installait pas à son propre compte sans en avoir les moyens, du moins en partie. Quelques années devraient passer encore avant de se lancer.

 

En 1938, dans la perspective d’une véritable implantation en France, Aldo et Maria entamèrent les formalités afin d’obtenir la nationalité française, après une profonde réflexion et non sans quelques scrupules. Le renoncement à leur nationalité d’origine n’allait-il pas passer aux yeux de leurs familles pour une sorte de trahison ? Voulaient-ils ainsi se démarquer des « macaroni », des « spaghetti », des « calzone » ? Eux savaient que non, que même avec une carte d’identité française en poche, ils seraient encore et toujours des Italiens de cœur. Ils ne pensaient pas seulement à eux, mais aussi et surtout à leurs enfants. Pierrino parlait davantage en français, avec eux. Il ne connaissait que quelques mots d’italien, qui étaient pour lui des mots de plaisanterie, de fête, ou de colère, par exemple quand son père lâchait un « Porca Madonna ! » quand un de ses outils lui échappait. Et ce serait bientôt pareil pour Rosana.

Quand Aldo et Maria reçurent à la mairie de Mercy-le-Bas, des mains du maire, les documents qui faisaient d’eux et de leurs enfants, officiellement, des citoyens français, ils hésitèrent tous les deux entre la joie et les larmes, comme les quelques compatriotes associés le même jour à la même cérémonie, pour finalement se laisser aller à un mélange des deux. Ce soir-là, les Français tout neufs qu’ils étaient tous désormais se réunirent pour un repas au cours duquel ils ne mangèrent, ne parlèrent et ne chantèrent qu’en italien.

 

Monter sa propre entreprise. Aldo y pensait de plus en plus sérieusement. Mais la guerre, encore, toujours la guerre, allait retarder, et peut-être anéantir, son projet. Une guerre dans laquelle des réfugiés italiens, naturalisés ou pas, virent piquer des avions italiens sur leurs convois en déroute…

La famille Solari fut évacuée en Haute-Loire, où les hommes aux compétences utiles étaient affectés à des entreprises nationales privées de leur main-d’œuvre. Un bonheur adoucit cependant cette période difficile, la naissance, en juin 1942, d’un troisième enfant, le petit Luigi.

— Gigi, bello, bellissimo !

Le gamin est debout dans la baignoire, Maria l’enveloppe d’une grande serviette et de tout son amour. Son enfant préféré ? Peut-être pas. Elle dirait non. Les autres sont si grands déjà, elle a le sentiment, amer, qu’ils lui appartiennent moins, surtout Pierrino, alors que son Gigi, à huit ans, est encore tout à elle.

Oubliés, la culotte déchirée, le visage barbouillé, Maria ne pense plus qu’à une chose, bichonner son tout-petit. Toucher, caresser, frictionner, embrasser toutes les parties de son corps.

— Mama, je peux m’essuyer tout seul.

Ça le gêne, à son âge, d’être tripoté comme un bébé, il a huit ans ! Il ne déteste pas, mais ça le gêne. Si Rosana déboulait dans la salle de bains elle se moquerait de lui. Oh, le chouchou à sa maman !

Mama, ça veut dire je te fais plaisir, fais-moi plaisir aussi, laisse-moi m’essuyer tout seul, j’aime pas que quelqu’un me voie tout nu, même pas toi, mama.

Maria a compris le message à travers les mimiques de son petit.

— Alors, essuie-toi tout seul, et habille-toi, tiens, j’ai tout préparé. Et après tu descends. Je te rappelle que demain matin c’est la rentrée.

 

Sitôt après la guerre, un maçon de Mercy-le-Bas, Italien naturalisé français comme Aldo, devenu l’un de ses amis, avait tenté le coup de monter sa propre affaire, dans une partie de la Lorraine beaucoup plus rurale que le Pays-Haut, la Meuse. On trouvait là-bas, avait-il fait savoir, non seulement du travail, mais aussi des maisons à bas prix, pour qui était capable de les retaper. Aldo avait fait le déplacement, découvert le pays, constaté la réussite de son ami, et visité avec lui quelques endroits où la famille Solari pourrait connaître une pareille chance.

Mais ce n’est qu’en février 1946 qu’ils sautèrent le pas et vinrent s’installer dans cette maison qui semblait les attendre, à Villiers. Il s’agissait d’une ancienne ferme reconstruite en 1920, de dimensions moyennes, qui n’intéressait pas les héritiers des derniers exploitants disparus. Un agriculteur du village louait les terres, mais la maison était inhabitée depuis presque dix ans. Après une visite au notaire du chef-lieu de canton, les formalités d’achat avaient été rondement menées. La maison était saine, robuste et vaste.

Aldo travailla comme un fou pendant deux ans, parce qu’il lui fallait être à la fois sur les chantiers qui lui assureraient ses ressources, et dans sa propre maison, transformant la grange et l’étable attenante en remise pour son matériel et le bas de la maison en garage.

Maria avait deux exigences, elle voulait un balcon et une salle de bains avec baignoire. Elle voulait vivre « en haut », de manière à pouvoir battre plus facilement le rappel de sa tribu. Quant à la salle de bains, c’était pour elle qui pourtant n’était pas avide de luxe un symbole de réussite, un début de consécration.

La famille Solari fut bien vite adoptée par la population de Villiers, une fois passé le temps de l’inévitable circonspection et de la surprise que dans les campagnes profondes motivait toute façon de vivre différente. Parler fort, chanter sur le lieu de travail, crier du balcon pour appeler les enfants. Mais ils étaient français, l’homme était travailleur, la femme propre et avenante, les enfants gais et polis, il n’y avait rien à redire.

 

— Gigi, demain c’est l’école. Tu as huit ans, mon garçon, tu n’es plus un tout-petit, tu vas être bien sage et travailler, écouter le maître comme il faut. D’accord, Gigi ?

Il fait oui de la tête, parce qu’il a la bouche pleine, d’une grosse bouchée d’une grande tartine de confiture.

— J’ai vu le maître hier, il passait devant, il m’a vue, je suis descendue pour le saluer, il m’a parlé. Il m’a dit que tu es un bon petit garçon, ça me fait plaisir quand on me dit ça.

Gigi n’a que huit ans mais il est déjà charmeur, Maria le sait. Si elle lui adresse un compliment, c’est pour qu’il lui fasse son numéro, qu’il la regarde en avançant un peu la bouche, et en ouvrant tout grands ses yeux. Ses yeux bleus, mais d’un bleu ! Aldo a les yeux noirs, Pierrino aussi, Rosana les a marron, comme Maria. Mais lui, Gigi, il a les yeux bleus…

Cent fois déjà, peut-être plus, elle lui a dit qu’il pouvait dire merci à son grand-père Alberto Canaletto, son papa à elle, parce que c’est grâce à lui.

Gigi s’en fiche un peu, de la couleur de ses yeux, ce n’est pas lui qui les voit, sauf dans le miroir de la salle de bains, mais quand même il préférerait les avoir foncés comme le reste de la famille, il lui semble que ça irait mieux avec ses cheveux, noirs et frisés, les mêmes que ceux de Pierrino et de leur père, qui chez ce dernier commencent à grisonner sur ses tempes. Ceux de Maria et Rosana, noirs aussi, ne sont pas frisés, juste un peu ondulés, c’est bien joli. Mais puisque sa « mama » aime tellement les yeux bleus, il en joue pour elle, et elle marche dans la combine…

 

Maria culpabilise un peu de cette faiblesse. Elle se parle à elle-même quand elle est seule dans sa cuisine.

On le gâte trop celui-là. On a gâté aussi les deux autres, mais moins, pourtant on les aimait autant. On était peut-être un peu trop jeunes quand on les a eus. Je m’en occupais moins, ils jouaient ensemble. Ils se souviennent de la guerre, ils avaient huit et dix ans quand on a été évacués, c’est peut-être pour ça qu’ils ont toujours été raisonnables et sages. Ils ont grandi trop vite. J’ai pas vu passer le temps. Pierrino, il a vingt ans. Rosana, la bellissima, dix-huit. Heureusement qu’on a eu ce petit Gigi, je peux bien en profiter maintenant, on a la vie plus facile. Je voudrais pas qu’il grandisse aussi vite que les autres.

Le mois dernier, Pierrino, citoyen français, a été appelé sous les drapeaux. Un an au service de la patrie. Il a été envoyé à Châlons-sur-Marne, pas très loin, il reviendra de temps en temps quand il aura fait ses classes.

— Moi aussi, maman, j’irai soldat ? a demandé Gigi.

— Mais oui, toi aussi tu es français, tu sais bien, je t’ai montré le papier.

Le papier, c’est l’acte de naturalisation de « l’enfant Luigi Solari », demandé et obtenu non pas dès sa naissance, mais à l’arrivée de la famille dans un endroit stable et durable.

L’incorporation de son grand fils n’arrange pas Aldo, il n’aurait pas apprécié qu’il soit réformé, mais il va devoir se passer de lui, alors que l’ouvrage ne manque pas, au contraire. La réputation de l’entreprise Aldo Solari et fils est maintenant solide. Pierrino a eu une scolarité un peu chaotique, entre la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Loire et la Meuse, où il a passé son certificat d’études avec une année de retard. L’école ne lui convenait guère, il attendait avec impatience de pouvoir « travailler avec papa », il a donc fait son apprentissage sur le tas.

Rosana, en passant de l’école au collège, est passée du même coup de la fillette à la jeune fille, puis à la lycéenne qui ira jusqu’au baccalauréat dans le secrétariat et la comptabilité. Bonne aubaine pour Aldo, qui reconnaît aisément avoir du mal avec la gestion de sa paperasse. Les devis, les commandes, les factures, les formalités diverses qu’impose son travail occupent et gâchent souvent ses soirées. Sa fille, qui tape très bien à la machine, lui apporte déjà de l’aide quand elle rentre de l’internat le samedi. Il lui arrive aussi de solliciter le secrétaire de mairie du village, qui n’est autre que l’instituteur, quand le vocabulaire administratif lui pose problème.

Maria est fière de sa fille. Une étudiante… qui sera diplômée l’année prochaine, et qui déjà est sûre d’être embauchée, et pas n’importe où, chez le notaire du bourg dont la secrétaire va prendre sa retraite. Mais son statut de lycéenne et d’interne à Verdun lui a apporté une forme d’indépendance qui dérange un peu sa mère, qui ne sait plus tout d’elle, ne connaît pas toutes ses copines, et curieusement n’ose pas la questionner sur tout. Pierrino, lui, jusqu’à son départ à l’armée n’a jamais quitté ses parents d’une semelle, a toujours dormi à la maison, toujours dépendu de sa maman pour tout, son linge, ses vêtements, ceux qui étaient à changer, les propres qu’elle lui préparait bien repassés sur son lit. Ça occupe une mère, tout ça, mais ça lui donne du pouvoir, et des droits. Par exemple de demander, quand il sort, où il va, avec qui. Quitte à ne pas recevoir de réponse, mais de toute façon elle sait où il va, et avec qui, ses copains qui ont comme lui un scooter, ou une mobylette, elle les connaît tous, ils viennent souvent à la maison, ce sont des bons petits gars, comme son Pierrino. Quand il ne répond pas à ses questions, elle marronne un peu, bien sûr, mais que voulez-vous, c’est un garçon, presque un homme. Le jour où il y aura du sérieux, il lui parlera, à elle la première, elle en est sûre.

Bref, à Pierrino elle peut dire, même sans espérer de réponse : Ne me dis pas que tu n’as jamais embrassé une fille, mon fils, je ne te croirais pas ! Mais demander à Rosana si elle a déjà embrassé un garçon, non, elle ne pourrait pas. Et puis il vaut mieux, parce que si elle disait oui…

Quant à son Gigi, son petit, inutile de le préciser, elle connaît tout de lui, il est tout à elle, rien qu’à elle.

 

— Gigi, tu as fini le goûter ? Va chercher tes affaires d’école, je veux voir si tout est bien rangé.

Le gamin se lève et va chercher son cartable, il l’ouvre et s’apprête à en sortir le contenu.

— Montre-moi tes mains. Mais, Gigi, tu as de la confiture sur les doigts ! On se lave les mains pour toucher les affaires d’école ! Va vite dans la salle de bains.

Quand il revient, les mains propres, sa mère a remplacé le vieux cartable par une gibecière, en cuir fauve, toute neuve.

— Mama !

Gigi se jette dans les bras de Maria.

— Tu vas bien travailler, avec un cartable comme ça.

Bien travailler, peut-être, il y a de bonnes chances, mais frimer aussi, c’est sûr, à huit ans Gigi est déjà un bon petit frimeur…

OceanofPDF.com