Les ombres de l'enfance
Chapitre 22
Dilette a maintenant treize ans. Son apparence est encore davantage celle d’une fillette que d’une adolescente, c’est tout juste si deux petits seins timides commencent à pointer sous ses corsages et ses tabliers. Louise ne peut s’empêcher de lui rappeler presque quotidiennement sa ressemblance avec Margot.
— A ton âge, elle était quand même un peu plus grande et un peu plus développée que toi, mais à part ça tu es son portrait. Ton teint, tes yeux, tes cheveux… Comme elle t’aimait, ta maman !
Louise qui avait dû dans l’urgence révéler et expliquer tant de choses avait compris que ne pas en faire un sujet tabou, mais au contraire répondre à toutes les questions et entretenir le souvenir des disparus, était nécessaire pour la petite. Ta maman. Ton papa, Gabriel. André, ton père.
Elles étaient parvenues toutes les deux à parler des chers absents avec une forme de sérénité bien sûr souvent teintée d’une forte émotion. Mais la grand-mère savait aussi rappeler des souvenirs drôles, en particulier quand il s’agissait de Gabriel.
— Il te faisait tenir le volant du camion, c’était pas prudent quand même, mais ça nous amusait de te voir avec tes petites mains… Et tu faisais la fière, et tu riais, tu riais !
— Grand-mère, parle-moi de mon père André.
De sa mère et de Gabriel elle se souvient, même si le temps les rend parfois flous, si elle a besoin de l’aide de Louise, ou des photos tirées de son tiroir pour se remémorer quelques détails. Mais son père, elle ne l’a jamais vu en vrai. La seule petite photo, où il pose avec Margot, que sa grand-mère possédait et lui a donnée, n’est pas très nette. Elle emprunte la loupe dont Louise se sert souvent pour lire les petits caractères du journal pour scruter le visage de son père, tenter d’y trouver quelque petite ressemblance, en vain, elle ne parvient pas à le faire exister.
— Je ne sais pas grand-chose de lui, ta mère non plus, mais ça ne les a pas empêchés de s’aimer.
— Mais Gabriel, elle l’a aimé aussi. Moins ? Plus ? Autant ?
— L’amour ne se mesure pas, mais on peut aimer plusieurs fois, et fort, la preuve… En aimant Gabriel, Margot n’a ni oublié ni trahi André.
Ce passé tragique est devenu une richesse et une fierté pour Dilette, mais elle aurait voulu qu’il lui soit révélé par sa grand-mère, et non pas dans un déballage comme celui qui a eu lieu dans la cour de l’école, il aurait alors été leur grand secret à elles deux.
Grand-mère, toi qui savais, pourquoi tu ne m’as rien dit ?…
Elle ne lui posera jamais la question, parce qu’elle en devine la réponse. Je ne voulais pas te faire de peine, j’attendais que tu sois plus grande, je t’aurais expliqué ton passé, plus tard. J’ai sans doute eu tort, je ne savais pas comment m’y prendre. Je regrette, ma petite, pardonne-moi.
Oui, grand-mère, je te pardonne. Je n’ai plus que toi. Et Gigi.
Bouboule a continué à questionner ses copains, en particulier au sujet de Dilette.
C’est ainsi qu’il a appris que monsieur Goblin était intervenu auprès de madame Chauvy pour envoyer sa petite-fille au cours complémentaire.
— Elle y va comment ? Pas à pied quand même !
— Bien sûr que non, quatre bornes aller-retour ! Comme la Jeannette Hubert y va aussi, au CC, c’est sa mère qui les emmène toutes les deux en auto et va les rechercher le soir, et sa tante qui les prend en pension pour manger à midi. Madame Chauvy lui donne plein de choses à la place, de son jardin et de ses clapiers. Mais y a des jours où elles y vont à vélo, quand il fait beau. Comme elles sont les seules à vouloir aller plus loin que le certif, elles se prennent pas pour rien, elles font les demoiselles.
Le certif, lui, il l’a raté, malgré l’acharnement des curés. Il prétend qu’il l’a fait exprès, mais en réalité c’est pour lui une humiliation de plus.
— Elle veut faire quoi, la Dilette ?
— Je sais pas, institutrice, peut-être, ça ne m’étonnerait pas.
— Institutrice, elle se mouche pas du pied… C’est sûrement la mère Chauvy qui la pousse, pour qu’elle devienne quelqu’un, après toutes ses histoires.
Bientôt Bouboule n’a plus qu’une idée, revoir Dilette, lui parler. Les jours de beau temps, quand il va chercher les vaches au pré pour la traite à l’étable, il aperçoit parfois sur la route les deux collégiennes qui pédalent avec ardeur. Mais c’est Dilette seule qu’il veut rencontrer. Comment s’y prendre ? Et voilà qu’une fin d’après-midi c’est un seul vélo qu’il aperçoit au premier tournant de la côte… Jeannette est à l’hôpital, on va l’opérer de l’appendicite. Il ne se pose aucune question, il court à toute vitesse sur le chemin pour arriver tout juste à l’embranchement avec la route, dans le second virage. Dilette le voit soudain surgir, son bâton de vacher à la main. Prise de panique, elle envisage d’abord de foncer tout droit, mais de peur qu’il la fasse tomber, elle freine, et s’arrête. Comme il a changé ! Grandi, musclé. Il n’a plus grand-chose du Bouboule dont tous se moquaient. Mais quel regard, direct, dur, presque menaçant…
— On dirait que je te fais peur, Dilette, mais je te veux pas de mal, au contraire. Je veux seulement qu’on parle un peu, tous les deux.
— Je n’ai rien à te dire.
Il s’approche un peu plus, pose une main sur le guidon du vélo.
— Lâche ça, laisse-moi partir !
— Ecoute-moi d’abord. Si c’était le Gigi qui t’avait arrêtée, tu l’écouterais, lui ! Ton Gigi ! Mais maintenant il se fiche pas mal de toi. Tu veux savoir ce qu’il fait ? La « quique », ils appellent ça, avec ses copains. Ça veut dire qu’ils font des choses avec les filles, qu’ils veulent faire comme les grands, qu’ils…
— Tais-toi ! Menteur ! Menteur ! Lâche mon guidon, laisse-moi partir !
— C’est un salaud, ton Gigi, fallait que tu le saches.
Dilette tremble, des larmes jaillissent de ses yeux.
— Tu mens, tu n’es qu’un sale menteur !
— Tu le sais pourtant que je suis pas un menteur, t’en as eu la preuve, un jour à l’école, rappelle-toi ! Tout ce que j’ai dit ce jour-là, c’était vrai.
Il lâche le guidon, Dilette se remet en selle, son vélo zigzague, elle peine à retrouver son équilibre.
Quand enfin elle file tout droit, elle entend crier derrière elle.
— J’te veux pas de mal, Dilette, j’te jure, j’te ferai jamais de mal !
Louise attend sa petite-fille sur le seuil de sa maison, elle a préparé son goûter, elle se réjouit à l’avance de cette fin d’après-midi qu’elle va passer à la regarder manger, puis ouvrir ses livres, ses cahiers, se mettre à écrire, à lire, à apprendre. Ce qu’elle aime surtout, c’est lui faire réciter les poésies, elle met si bien le ton… Ah la voilà !
— Mais qu’est-ce que tu as, ma p’tiote ? Tu pleures ?
Pour la seconde fois, Louise doit recueillir sa petite tout en larmes, la faire parler, pour savoir ce qui s’est passé, et trouver les mots pour la consoler.
— Non, ma Dilette, Gigi n’est pas un salaud, comme a dit le gamin Lochard, c’est plutôt lui qui en est un. Tu sais, il y a un âge où les jeunes garçons et les jeunes filles commencent à se regarder, ils entendent dire qu’un tel est amoureux d’une telle, ils ont envie de se prendre un peu pour des grands, mais rassure-toi ça ne va pas bien loin, ils ne font pas de mal, ils ont trop peur que leurs parents l’apprennent.
— Mais ils font quoi, grand-mère ?
— Pas grand-chose, je te dis, des chatouilles, ils rigolent ensemble, ils s’embrassent peut-être un peu, les plus dégourdis.
— Tu l’as fait, toi, grand-mère, quand tu étais jeune ?
— Dans not’ temps, les parents étaient bien plus sévères, et les enfants moins téméraires, on n’y pensait même pas, à part quelques-uns. Allez, ma p’tiote, viens, t’as même pas goûté… Y a pas de quoi te mettre dans un état pareil. C’est pas de l’amour ça, c’est de la curiosité de jeunots.
Le soir dans son lit Dilette réfléchit aux propos de Louise, devine qu’elle a volontairement minimisé les choses.
Non, ce n’est pas que de la curiosité, c’est aussi de l’amour, un peu, en tout cas pour moi oui. Je ne pourrais pas me laisser embrasser par un garçon que je n’aimerais pas. Bouboule est méchant, oui, mais je suis sûre qu’il ne ment pas. Il a voulu encore une fois se venger de Gigi, sûrement parce que les filles ne le veulent pas, lui. Mais de savoir que Gigi fait des choses avec les filles, ça me dégoûte, et ça me fait de la peine.
En même temps que l’amour Dilette découvre à son tour la jalousie.
Elle ouvre son tiroir, prend son carnet secret auquel elle n’a rien confié depuis longtemps. Et une à une elle en arrache les pages qu’elle déchire pour les jeter demain dans le foyer de la cuisinière.
Bouboule n’a pas pu résister au plaisir de raconter à ses acolytes sa rencontre avec Dilette, à sa manière, c’est-à-dire avec des exagérations et un langage qui camouflaient ses propres sentiments, à savoir le dépit et la jalousie. Faire mal pour se venger de son propre mal, en avait-il conscience ?
— Faut voir pour qui elle se prend maintenant, la petite-fille de la mère Chauvy ! Comme si elle ne se rappelait p’us ce que tout le monde sait ! Les frisettes, la jupe relevée jusqu’au milieu des cuisses, et le ton qu’elle a pris pour me parler, la bouche en cœur ! « Je n’ai rien à te dire ! » Moi si, j’avais quelque chose à lui dire, concernant son Gigi. Je lui ai tout balancé.
— La « quique » ?
— Et alors !
— T’aurais p’t-être pas dû, finalement, dans le fond c’est qu’une pauvre fille, même si elle fait un peu la pimbêche.
— Mais c’est pour son bien que je lui ai ouvert les yeux ! Mine de rien, c’est une bonne action ce que j’ai fait !
Une fin d’après-midi d’octobre, de son balcon qu’elle vient de balayer pour la troisième fois de la journée à cause du vent, Maria aperçoit Dilette, qui marche droit devant elle, et passe en accélérant le pas.
— Eh bien, petite, tu ne me salues plus ?
Elle s’arrête, gênée, et lève le nez vers le balcon où s’est penchée Maria.
— Si, bonjour, madame Solari, mais je suis pressée, je vais voir Jeannette.
— Tu as bien cinq minutes pour monter, il y a si longtemps que je ne t’ai pas vue. Allez, fais-moi plaisir, monte !
Comment résister à madame Solari qui l’a toujours accueillie avec tellement de gentillesse et de fantaisie, qui l’attend à la porte de sa cuisine, comme toujours souriante et parfumée, et qui l’embrasse chaleureusement.
— Je sais que tu vas au collège et que tu dois avoir beaucoup de devoirs, mais quand même, Dilette, tu pourrais venir me dire juste un petit bonjour de temps en temps. Mais je ne t’en veux pas. Je suis contente de te voir aujourd’hui. Alors, dis-moi, les études, ça marche ? Tu veux faire quoi au juste ?
— Je ne sais pas encore, madame Solari, je verrai après le brevet.
— Maîtresse d’école, ça t’irait bien, c’est un beau métier. Gigi, il sait ce qu’il veut faire, lui, travailler avec son père et son frère dans l’entreprise, mais comme spécialiste de la mécanique, maintenant pour ça il faut un diplôme. Dommage qu’il ne soit pas là, il serait content de te voir. Vous êtes déjà un peu des petits amoureux vous deux, non ? Ne rougis pas comme ça, Dilette, je te taquine, c’est pour rire. Allez, on parle d’autre chose. Madame Louise va bien ?
— Madame Solari, il faut que je m’en aille, Jeannette m’attend. Excusez-moi.
— Tu reviendras ? Promets-moi. Un jour où Gigi sera là, je l’enverrai te chercher et je ferai un gros gâteau qu’on mangera ensemble pour le goûter, tu viendras, hein ?
Maria regarde Dilette redescendre l’escalier et s’éloigner, sans s’être retournée comme elle le faisait toujours pour un petit geste d’au revoir. Qu’est-ce qu’il y a avec Gigi ? C’est parce qu’elle va faire des grandes études et lui seulement de la mécanique qu’elle ne s’intéresse plus à lui ? Ça m’étonnerait, quand même… Ou alors ils sont ce que j’ai dit, des petits amoureux… Maria sourit. C’est mignon, à cet âge-là, encore innocent, ça se trouble et ça rougit pour un rien.
Mais les mœurs changent, elle le sait pourtant et s’émeut parfois de certaines situations, de certains comportements qu’elle juge osés, dangereux, que ce soit dans la réalité ou dans les films. Aldo a fait installer chez eux un poste de télévision qui ravit Gigi. Ne regarde pas, lui ordonne-t-elle parfois, quand elle juge les images déplacées, avec ce mélange de culture italienne fortement marquée par la religion, cette confiance aveugle qu’elle accorde à son gamin, comme elle l’a accordée à Pierrino et à Rosana, parce que ses enfants à elle ne peuvent pas être tentés par le péché.
Conseiller à Maria d’être vigilante, moins sûre d’elle et des siens, serait la froisser. Elle sait ce qu’elle doit faire, et quand. Cette certitude fait partie de sa personnalité, tout en excès mais si belle, si généreuse, si joyeuse.
Pauvre Maria, elle va tomber de haut.
Vacances de la Toussaint. Gigi a rapporté un superbe bulletin scolaire vantant aussi bien ses aptitudes que son comportement et son heureux caractère. Elève intelligent, actif et très sociable.
Maria l’a envoyé chez monsieur Goblin pour le remercier puisque c’est grâce à lui qu’il a pu entrer au collège technique.
L’instituteur a définitivement rangé sa blouse grise, combien en a-t-il usé au cours de sa carrière, il ne saurait le dire. Il s’est plu à Villiers, au point qu’il a prolongé sa carrière de deux ans. C’est une jeune femme qui le remplace maintenant, pleine de bonne volonté et de bonnes intentions, mais elle sort tout juste de l’école normale et découvre son premier poste et ses premiers élèves qui la déconcertent un peu. Monsieur Goblin l’a rassurée.
— Ce sont des petits campagnards, avec un parler et des manières souvent un peu rustiques, vous avez dû vous en apercevoir. Ils sont volontiers cabochards, mais vous verrez, ils vous adopteront et vous respecteront, leurs parents aussi.
— Vous n’avez jamais eu de problèmes avec eux ?
— Des problèmes, si… forcément, mais rien de grave, des bricoles, comme on dit par ici.
Pour le moment, la jeune institutrice n’a pas encore emménagé dans le logement de fonction, elle prend pension au bourg. Monsieur Goblin habite donc encore « à l’école », mais il va bientôt aller rejoindre à Verdun sa vieille maman qui ne peut plus rester seule dans son appartement. Il y a fort à parier que les gens de Villiers le reverront souvent.
— Alors, Gigi, il t’a dit quoi, monsieur Goblin ? Il était content ?
— Oui.
— Tu lui as bien expliqué tout ce que tu as appris déjà, tout ce que tu sais faire, comment déjà tu travailles un peu avec papa, et ton frère ? Il t’a félicité ? Tu sais ce qu’il m’a dit à moi, la dernière fois que je l’ai rencontré ? Madame Solari, il m’a dit, je garderai le souvenir de votre Gigi comme celui d’un de mes meilleurs élèves. Mot pour mot. Ça te fait plaisir ?
— Oui, maman.
— Bon, il n’est pas tard, j’ai le temps de faire un gâteau, va chez madame Chauvy, va chercher Dilette pour le goûter, vous parlerez de vos études. Je ne la taquinerai pas, cette fois-ci.
— Pourquoi tu dis ça, maman ? Pourquoi tu la taquinerais ?
— Pour rien, parce qu’il faut bien rire un peu. Allez, va, va, Gigi, va la chercher ! Et salue bien sa grand-mère !
Avant de pousser le portail de la maison de Louise, il s’arrête un instant. Il n’a pas envie de voir Dilette, de parler avec elle comme si de rien n’était, alors que même si elle ne sait rien de ses dévergondages il a honte. Il craint que ça se devine, à sa voix, à ses yeux, parce qu’il aura du mal à la regarder en face. Sa mère a parlé de taquineries, et si elle s’avise d’en faire, comme ça, pour rire, sûr il piquera un fard.
Il ne peut pas non plus faire demi-tour. Alors il se résigne, il pousse le portail, longe le jardin, frappe à la porte. C’est Dilette qui lui ouvre. Elle reste figée sur le seuil.
— Ta grand-mère n’est pas là ?
— Non. Qu’est-ce que tu veux ?
— Je viens te chercher, maman a fait un gâteau, elle t’invite pour le goûter.
— Je ne veux pas y aller.
— Pourquoi ?
— Tu n’as pas une idée ?
— N… non.
Il rougit.
— La « quique », ça te dit quelque chose ?
— Qui est-ce qui te l’a dit ?
— Tu vois, tu te trahis toi-même.
Elle se veut froide, mais elle se sent fondre. Elle tourne la tête pour cacher son envie de pleurer.
— Dilette… C’est pas ce que tu crois…
— Je ne crois rien, parce que je ne sais pas ce que ça veut dire, la « quique », mais je me doute, et ça me dégoûte.
— Qui est-ce qui te l’a dit ?
Elle ne répond pas, elle rentre dans la maison et claque la porte.
Gigi l’appelle, dit qu’il veut lui expliquer. En vain, la porte reste close.
Maria s’étonne.
— Et pourquoi elle ne veut pas venir ? Pas à cause de ses devoirs, avec la semaine de vacances elle a le temps ! Gigi, qu’est-ce qui se passe avec Dilette ? L’autre jour, j’ai dû insister pour qu’elle monte me dire bonjour, et elle s’est sauvée bien vite sans se retourner ! Gigi, dis-moi… Mais qu’est-ce que tu as, mon petit ? Mais tu pleures ! Gigi !
Il se jette dans les bras de sa mama et il pleure à chaudes larmes. Puis toujours blotti contre elle il lui dit la vérité. Ou presque. Pas tout à fait tout, il a trop honte.
Maria est stupéfaite. Elle tombe des nues. Son Gigi… Pierrino, il a eu quelques petites aventures avant de rencontrer Julie, mais il n’était plus un gamin, et elle savait lui parler pour qu’il se tienne bien, qu’il se respecte ! Quant à Rosana, ça allait de soi, pas de bêtises avant le mariage. Mais Gigi… Même pas quinze ans… Mais vite elle réagit, elle redevient la mère possessive et protectrice, elle desserre l’étreinte de son garçon, l’oblige à la regarder en face.
— Gigi, tu as été entraîné, c’est pas possible autrement. Dis-moi par qui ! Ils vont m’entendre ceux-là, tu peux me croire. Alors, c’est qui ?
— C’est… on était plusieurs… c’était seulement pour rigoler… j’savais pas… j’voulais pas…
Aussi étonnée qu’elle soit, à la réaction de son Gigi elle comprend sa honte, sa culpabilité, mais elle ne peut pas se résoudre à le mettre sur le même rang que les galopins.
— Tu ne veux pas les dénoncer, c’est bien toi, ça, Gigi, toujours à vouloir protéger les autres…
Elle doit maintenant passer à l’étape suivante.
— Essuie tes yeux, Gigi, regarde-moi, écoute-moi. Tu me déçois, tu me fais de la peine, je ne suis pas près de te pardonner. Mais je ne dirai rien à ton père, parce que s’il savait ça il ne serait pas fier de son fils, peut-être bien qu’il te retirerait tout de suite du collège technique et qu’il t’enverrait travailler quelque part comme commis. Tu peux me dire merci !
Gigi lui saute au cou, l’embrasse. Mama ! Mama !
— Allez, file, maintenant, garnement, prends ton vélo et va rejoindre ton père et ton frère, tu sais où se trouve leur chantier. Tiens, emporte le gâteau, vous le mangerez ensemble.
Elle le regarde descendre l’escalier, court sur le balcon pour le voir pédaler, peut-être pas complètement heureux, mais au moins soulagé.
Elle hoche la tête en souriant. Mon Gigi, mon tout-petit, même pas quinze ans…
Mais la petite ?
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