Les ombres de l'enfance
Chapitre 16
Trois mois plus tard a lieu le double mariage. Les parents de Maria et la mère d’Aldo ont pris le train pour la France, la Lorraine, avec plusieurs changements pour arriver à Verdun où les attendaient leurs enfants accompagnés de Gigi. Embrassades, rires et larmes mêlés, longues étreintes. Maria et Aldo retrouvaient spontanément leur langue qu’ils n’avaient plus que très rarement l’occasion de pratiquer. Depuis leur installation en France, ils n’étaient allés eux-mêmes à Vercelli que quatre fois, dont la plus récente à l’occasion de l’enterrement du père d’Aldo, début 47. Quant à Gigi, il passait successivement dans les bras de ses grands-parents sans tout comprendre de leurs exclamations, à part les « que grande ! » et les « que bello ! » dont ils l’inondaient. Serrés tous les six dans la voiture, le gamin à l’avant entre son père et son grand-père Canaletto, Maria à l’arrière entre sa mère et sa belle-mère, ils se sentaient plus soudés, plus italiens que jamais, et se seraient peut-être mis à chanter si n’avait pas pesé sur eux le souvenir du grand-père Solari.
La maison, avec le balcon et la salle de bains, les installations et les véhicules d’Aldo, preuves de sa réussite, Pierrino et Rosana, vite accourus, Julie et Jean-Pierre, le bonheur évident de leurs descendants, tout émerveille les grands-parents, tout les comble de joie et de fierté. Alors que dire du déroulement du double mariage, des toilettes, des chapeaux et des bijoux des filles et des femmes, des costumes et des chemises empesées des hommes…
Gigi a revêtu ses habits neufs de communiant, mais sans le brassard et le chapelet, la médaille remplacée par un nœud papillon, la montre plaqué or bien en vue.
La communion, c’est spécial, un peu et même pas mal irréel, le Bon Dieu, les prières, le paradis, c’est solennel, il faut être sérieux, ne pas rire, se comporter en enfant modèle, en petit saint.
Le mariage, c’est bien autre chose, le bonheur, l’amour, les baisers, la jarretière de la mariée, la nuit de noces. Il a surpris sa mère et sa sœur dans des conversations aussitôt stoppées. Oh, Gigi, qu’est-ce que tu fais là ? Ça ne te regarde pas ce qu’on dit là !
Que va-t-il donc apprendre aujourd’hui ?
Une autre chose le tracasse un peu, sa « cavalière »… Julie a choisi pour lui une petite cousine, la seule fille à peu près de son âge. Quand elle est arrivée avec ses parents, il n’a fait que l’apercevoir.
Maintenant que le cortège se forme, elle vient se placer près de lui.
— Je sais que tu t’appelles Luigi, moi, c’est Chantal. T’as quel âge ? Ah, seulement ! Approche-toi plus près, tout à l’heure faudra qu’on se donne le bras.
Chantal. Elle est plus grande que lui, pas trop mais quand même, un peu grosse, une bouille ronde, pas très jolie… Ses cheveux sont bouclés, mais on voit bien que ce n’est pas du naturel, qu’on lui a mis des bigoudis, on dirait qu’elle a plein de petits boudins sur la tête. Elle est en robe longue, une robe bleu ciel en tissu brillant. Elle fait des manières, elle secoue un peu la tête, ça ne lui va pas du tout. Gigi pense à Dilette, ses jolies boucles, son fin visage.
Bras dessus, bras dessous avec Chantal pour le cortège. Puis main dans la main pour la quête, pendant que l’aumônière circule jusqu’au bout de chaque banc et revient vers eux. L’église est pleine, de tous les habitants du village et des amis et connaissances venus des environs. Beaucoup sourient aux deux enfants. Au milieu du quatrième banc sont assises Louise et Dilette. Luigi n’ose pas lui faire un signe, ni même un sourire. Ni lâcher Chantal, qui fait des mines, balance leurs deux mains jointes.
Tout au bout de l’avant-dernier banc, il y a la mère Lochard, et son fils, qu’elle s’entête à emmener aux offices. Bouboule fouille dans le porte-monnaie de sa mère pour en extraire une pièce, pas une grosse, hein, fais attention. Quand ses yeux croisent ceux de Luigi, il lui tire la langue, comme un malpoli qu’il est.
Voilà ensuite Luigi assis près de Chantal pour le repas, servi dans le garage d’Aldo débarrassé des véhicules et décoré de fleurs. Il en a assez, surtout parce que sa cavalière lui adresse sourire sur sourire, et elle s’est même permis de lui dire qu’il était « mignon »… Le plus discrètement possible, il s’éclipse et va rejoindre son grand-père Canaletto qui regarde cette campagne si différente de celle des environs de Vercelli. Avec ses quelques mots de français et les quelques mots d’italien de Luigi, ils essaient, difficilement, de se comprendre, mais s’ils n’y parviennent pas peu importe, ils sont ensemble, « el Nono » et « el Bambino ».
Et maintenant le bal, dans la grande salle de la mairie-école, ouvert par les deux couples de mariés, applaudis par toute l’assistance, les parents, les amis, qui « sont de la noce », auxquels se joint, c’est l’usage, le village tout entier, à l’exception des éclopés, des gens en deuil, et de ceux qui sont brouillés avec les familles en fête. Les Solari sont bien vus de tous, juste un peu de jalousie chez certains, on n’y échappe guère quand tout vous réussit…
— Tu voudrais aller voir un peu le bal ? a proposé Louise à Dilette. La musique, c’est joli, et tu pourrais regarder de près les belles toilettes. Moi, ça ne me dit guère, mais je veux bien t’y emmener une petite heure pour te faire plaisir.
Non. Dilette a dit : J’en ai pas envie. Pour voir Luigi danser avec la fille qui lui tenait la main… Ça, elle ne l’a pas dit à sa grand-mère, elle l’a gardé pour son carnet, et sur la page de ce soir elle ne dessinera pas de cœur.
Luigi ne danse pas. Pour le moment, il regarde les couples qui virevoltent. Pour lui, le plus beau est celui que forment ses parents, son père dans son costume rayé gris, avec la cravate et la pochette en soie, ses cheveux d’argent, sa mère dans sa robe noire très chic avec le grand col blanc et ses bijoux en or, pas en plaqué, en vrai or. Ils ont raconté à leurs enfants l’ambiance de leur jeunesse, les bals improvisés sur les trottoirs ou dans la rue, à Mercy-le-Bas, avec tous les amis italiens fous de musique. Gigi entend des gens qui commentent les exploits de ses parents. Y a pas à dire, Aldo et Maria Solari sont des as de la danse ! Pour la valse, quelle élégance ! Et pour le tango, donc, ah, c’est beau le tango quand c’est bien dansé, avec des figures. La salle entière applaudit au tango renversé d’Aldo et de Maria.
Bientôt les mariés, les jeunes, les vieux, les enfants, tout le monde danse, avec plus ou moins de grâce, de souplesse, d’entrain.
— Luigi, tu es mon cavalier, tu dois m’inviter à danser !
Impossible d’y échapper. Chantal l’entraîne. Qu’est-ce que c’est comme danse ? Pas une valse, personne ne tourne. Un tango ? Non plus. Une sorte de marche, alors, les danseurs font des pas un peu dans tous les sens. Luigi se sent ridicule. Est-ce que ses parents le voient ? Ou Pierrino, qui va se moquer ?
Chantal le serre un peu plus. Si bien que maintenant, contre lui, en haut de sa poitrine, il sent sa poitrine à elle. Mais pour un garçon et une fille, la poitrine ce n’est pas du tout pareil. Pour un garçon, c’est plat, et dur. Pour une fille, c’est un peu mou, et doux… Les nénés. Il sent les nénés de Chantal, il en est tout troublé. Et voilà qu’il se passe quelque chose plus bas, que son… sa… Vivement qu’elle soit finie, cette danse. Ça y est, la musique s’arrête. On en fera une autre tout à l’heure, dit Chantal, un tango, c’est bien.
Gigi sort de la salle, s’assoit sur une marche, un peu sonné, un peu honteux. Il entend la voix de sa mère qui a raccompagné des gens jusqu’au portail, elle les remercie d’être venus.
— Gigi, qu’est-ce que tu fais là tout seul ? Viens ! On va danser tous les deux, tiens, voilà justement un tango qui commence, tu seras mon petit amoureux !
Gigi dans les bras de sa « mama », bien serré. Il a la tête au niveau de sa poitrine, toute ronde, toute douce. Mais la poitrine d’une maman c’est bien autre chose que celle d’une fille. Ce n’est pas des nénés. C’est de la tendresse, on vient s’y blottir quand on est heureux, ou quand on a envie de pleurer. C’est un abri, un refuge. Le tango est fini. Gigi sourit à sa mère, à sa façon, les lèvres un peu tendues, le regard chaviré.
— Eh bien, mon Gigi, ça te fait de l’effet, le tango !
Et revoilà Chantal qui vient droit vers lui.
— Luigi, tu es mon cavalier, tu dois m’accompagner.
— T’accompagner où ?
— Tu verras, viens !
Chantal l’entraîne derrière les « cabanes » de l’école…
— Embrasse-moi, Gigi ! Si tu n’oses pas, ça veut dire que tu n’as jamais embrassé une fille. Alors ? Tu l’as déjà fait ?
Mentir ou avoir l’air bête ?
— Oui, je l’ai déjà fait ! Qu’est-ce que tu crois ?
— Menteur !
— Menteur ? Tu vas voir, tiens !
Il la prend dans ses bras, dans le noir il l’embrasse au hasard, à moitié sur la joue, à moitié sur la bouche, vite.
— C’est comme ça que tu embrasses, toi ? Attends, moi je vais te montrer !
Elle se colle contre lui, elle cherche sa bouche, il se débat, elle insiste, il capitule. Un vrai baiser comme les grands, ou du moins ça commence à y ressembler. Et voilà que plus bas, comme tout à l’heure en dansant…
Alors il se dégage. Si quelqu’un nous voyait…
— Tu veux toucher mes nénés ?
Affolé, Luigi s’enfuit en courant, laissant Chantal derrière les « cabanes ». Il a les jambes en coton. La peur. La honte. Et aussi l’envie…
La fête touche à sa fin. Les mariés se sont éclipsés, à la faveur d’une panne de courant survenue comme par hasard, qui a duré juste le temps de leur fuite vers leur nuit de noces. Plus tard dans la nuit les jeunes gens iront les dénicher. Luigi n’a pas l’âge de les suivre. Il sera dans son lit, à revivre les émotions qu’il vient de découvrir. A rêver d’une cavalière qui s’appellerait Dilette.
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