Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 5 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 5

Il ne se passe pas un jour sans que Louise se remémore cette période hors du commun. Puisqu’elle savait que Margot et Dédé s’aimaient, elle n’avait pas eu la force de les empêcher de se voir. Elle se souvient des conseils de prudence qu’elle donnait à sa fille quand celle-ci courait rejoindre son amoureux, qui l’attendait dans une cabane de bûcheron désaffectée. Elle ne savait cependant pas grand-chose de ce garçon qui de son côté venait de temps en temps frapper à sa porte. D’une famille ouvrière des Ardennes, il n’en avait pas dit plus, il était ouvrier lui aussi, dans la métallurgie. Trop jeune pour être mobilisé au début de la guerre, il avait en revanche été réquisitionné pour le STO. Elle avait beaucoup de sympathie pour lui, et s’inquiétait pour la suite, car la situation ne pouvait pas s’éterniser. Elle se reprochait d’avoir permis cette idylle qui ferait peut-être le malheur de sa fille.

Et puis ce qui devait arriver arriva. Un jour, c’est en larmes que Margot revint de son rendez-vous, indifférente, dans sa stupeur, aux regards des quelques personnes qui la virent courir dans la rue. C’est en vain qu’elle avait attendu Dédé. Tout de suite elle avait pensé : ils sont partis. Elle avait alors couru jusqu’à la Ravinette et découvert le campement désert. Louise avait compris quand sa fille s’était jetée dans ses bras en pleurant. Comment la réconforter, la rassurer ? Dans les jours qui suivirent, le départ des maquisards fut largement commenté, sans qu’aucune question n’apporte de réponse. Du côté de la guerre, les choses commençaient à bouger.

Trois mois plus tard, Louise se rendit compte que le comportement de Margot avait changé. Elle ne parlait plus de Dédé, sans pour autant paraître moins triste, moins préoccupée, au contraire. Elle recherchait la solitude, s’isolait dans sa chambre dès qu’elle le pouvait, et s’y enfermait. Elle n’allait pas tomber malade, tout de même. Ou alors… ou alors c’était autre chose…

Un soir, à table, elle lui posa LA question.

— Margot, ma fille, dis-moi, avec Dédé, vous n’auriez pas des fois fait une bêtise ?

Une bêtise, les mères disaient comme ça, quand elles n’osaient pas prononcer les vrais mots.

Margot s’effondra, éclata en sanglots. Oui, avec Dédé ils avaient fait LA bêtise. Louise comprit tout, le désarroi de Margot, sa gêne, sa peur, la porte de sa chambre fermée. Mais elle pensa aussi à la honte, celle de sa fille, et la sienne. Les langues n’étaient guère indulgentes dans ce genre de situation, surtout si la « réparation » posait problème. Elle reconnut sa part de responsabilité, c’était à elle, la mère, de veiller au grain quand il était encore temps…

Elle prit Margot dans ses bras, l’embrassa, lui caressa doucement le ventre.

— Tu es de combien ?

— J’sais pas… Trois mois, peut-être un peu plus…

— C’est à peine si tu as grossi.

Elles ignoraient que les enfants non désirés peuvent le sentir et se positionner de manière à se faire remarquer le moins possible, parfois au point que des mères accouchent alors qu’elles doutent encore d’être enceintes, et même ne le savent pas…

— Maman, dis-moi que Dédé reviendra. Il reviendra, hein ?

Dédé n’est pas revenu. Margot a crié son prénom quand elle a donné naissance à sa fille, au mois d’août 1944. Une gamine de sept mois, une « petite grenouille », a dit la sage-femme, moins de deux kilos.

 

Depuis le débarquement des Américains en Normandie, de nombreuses opérations se déroulaient sur le territoire français, auxquelles participaient la Résistance et les maquis, qui perturbaient les arrières allemands. Comment savoir dans quelle direction, vers quelles aventures, s’en étaient allés les maquisards de la Ravinette, brutalement dirigés vers ces actions qu’ils attendaient, sans reproche mais peut-être pas sans peur ?

Comment annoncer à Dédé qu’il était le père de cette petite Odile sans savoir où il se trouvait, sans connaître l’adresse de sa famille ? La clandestinité imposait la discrétion aux maquisards, pour éviter d’éventuelles représailles, dans le présent ou l’avenir. Où était-il ? Que faisait-il ? Une autre question, qu’elles n’avaient pas le courage de formuler, hantait Margot et Louise : Etait-il encore en vie ?

Un mois, trois mois, six mois, un an, deux ans plus tard, alors que la guerre était finie, la paix signée, elles n’en savaient pas davantage. Avec l’aide d’un calendrier, Margot avait relevé la liste de toutes les communes des Ardennes, et envoyé autant de lettres adressées à monsieur Houlin André, espérant que l’une d’entre elles, la bonne, lui parviendrait. Quelques-unes lui étaient revenues, non décachetées, avec la mention « inconnu à cette adresse ». Peut-être quelques autres étaient-elles arrivées chez des Houlin, des homonymes, ou des proches, pourquoi pas ses parents, qui n’avaient pas répondu, troublés, ou inquiets, incrédules. Ou le sachant disparu…

Il avait fallu regarder la vérité en face. Margot serait une fille mère et Odile une enfant sans père. Celle-ci n’avait pas conscience de son statut, auquel pourtant Louise faisait souvent allusion devant elle, se parlant à elle-même, ou à Margot, ou aux femmes du village qu’elle venait à rencontrer, et même parfois à la gamine qui devinait sans la comprendre la peine de sa grand-mère qui soupirait : Pauvre petite.

« Petite grenouille » à sa naissance, deux années plus tard elle s’était transformée en une fillette mignonne et douce, mais toujours fluette sans toutefois être maladive. Elle avait fait tout ce que font les bébés pour en arriver où elle en était, tété, pleuré, gigoté, émis des sons, puis appris à marcher, commencé à parler, mais le tout au ralenti, au minimum. Elle comprenait, ne s’exprimait guère, Margot disait qu’elle parlait avec ses yeux, de la couleur des pervenches.

 

Il y avait peut-être au village et dans les environs quelques hommes connaissant Margot qui, malgré sa situation, l’auraient trouvée à leur goût, mais aucun ne se déclara nettement. A la Libération, Mauricette avait en vain tenté d’entraîner son amie dans les bals qui s’improvisaient dans des cafés ou des granges, où les soldats américains faisaient découvrir aux jeunes Françaises les musiques et les danses de leur pays. Louise n’y aurait pas trouvé à redire. Sa fille avait fauté, oui, mais avec un Français, un patriote, pas avec un Allemand comme certaines. Ce qui retenait Margot, c’était l’incertitude concernant Dédé, elle pensait encore parfois : Et s’il revenait… Mais aucune nouvelle, ni bonne ni mauvaise, n’est jamais parvenue jusqu’à elle.

 

Et puis un jour… Un jour, un homme s’est déclaré.

Un homme qui n’avait pas fait la guerre, ni le maquis, à cause ou grâce à une infirmité. Un ancien ouvrier forestier qui abattait et débardait des arbres pour des propriétaires, avec un vieux Berliet gazobois. Il faisait aussi le scieur à l’occasion. C’est comme ça qu’il s’était blessé, en poussant une grosse bille qui avait dérapé. Déséquilibré, il n’avait pas pu se rétablir, la scie avait entamé gravement son bras gauche, au point qu’il avait fallu l’amputer à hauteur du coude. Plus question de bûcheronner. Mais celui qu’on appelait désormais « le manchot » ne manquait pas de courage. Après la guerre, il avait récupéré un GMC de l’armée américaine qu’il réussissait à conduire de sa seule main droite, utilisant son moignon quand il fallait peser fort sur le volant, et s’était improvisé brocanteur, ferrailleur, récupérateur de tout ce qui pouvait se troquer, se négocier, se dénicher, dans cette période d’après-guerre où régnait la « débrouille ». Réputé grande gueule et grand cœur, de son vrai nom le manchot s’appelait Gabriel Maron, en 1947 il avait trente-huit ans, n’ayant plus ses parents il vivait seul, ne s’était jamais marié et pourtant adorait les enfants.

Comme tous les gens du village et des environs il connaissait la situation de Margot à laquelle il ne jetait pas la pierre, et dont il prenait la défense quand il entendait parler d’elle en mal, sans pour autant avoir des vues sur elle.

 

Un jour, voyant s’approcher le GMC, Louise s’était placée bien en vue et lui avait fait signe de s’arrêter.

— Dites voir, Gabriel, vous ne pourriez pas des fois me trouver des clapiers, mes pauvres lapins sont bien mal logés…

Quelques jours plus tard, le manchot était venu livrer à Louise des clapiers moins vétustes que les siens dont il avait assuré l’installation, avant de procéder au déménagement des occupants ravis de l’aubaine.

Margot ce jour-là travaillait chez la couturière qui continuait de la solliciter selon ses besoins. Odile avait suivi tous les faits et gestes du manchot en maintenant toujours une distance entre elle et lui qui, mine de rien, la regardait et, comprenant sa réserve, hésitait à lui parler, de peur de la faire fuir, se contentait de lui sourire. Elle n’avait pas bougé quand il s’était approché d’elle. Il lui avait demandé comment elle s’appelait.

— Odile.

Il lui avait tendu sa main unique, aussitôt acceptée, puis son bras pour la soulever, pour qu’elle puisse voir les lapins dans les étages des clapiers superposés. Elle avait ri, de son tout petit rire vite étouffé.

Un peu plus tard, alors que Gabriel était assis dans la cuisine de Louise qui lui offrait la goutte, elle était venue d’elle-même s’accouder tout près de lui, allant jusqu’à effleurer la manche vide de son paletot nouée d’une ficelle.

— J’aurais une gamine mignonne comme celle-ci, moi, je serais le plus heureux des hommes, avait-il dit à Louise en se levant pour regagner son camion.

 

Il l’avait dit spontanément, sans arrière-pensée sur le coup, mais la formule allait faire doucement son chemin. Dans toutes les têtes. La sienne. Celle de Louise. Et celle de Margot. C’est à la petite qu’ils pensaient tous en premier.

Après l’installation des clapiers, le manchot était revenu débarrasser Louise d’un tas de ferraille que son mari avait entassée, puis lui proposer une gazinière presque neuve qui prendrait le relais de la cuisinière à bois en été, puis lui dire bonjour, comme ça, en passant. Quand Margot était là, elle constatait la joie d’Odile à l’arrivée de Gabriel qui savait la faire parler et rire comme personne. Un jour, il lui avait apporté un chaton, tiré de sa main unique, avec des gestes d’une grande douceur, de la poche où il dormait. La fillette l’avait recueilli dans ses bras, tremblante de bonheur.

La jeune femme, la grand-mère, de plus en plus sérieusement pensaient : Pourquoi pas… L’homme aussi, et sans doute le plus intensément.

— Il y a un mot qu’elle ne prononce jamais, la petite, et pour cause, elle ne le connaît pas. Je veux bien lui apprendre, moi, ce mot-là, papa…

Ainsi fut faite, et acceptée, la demande du plus heureux des hommes.

 

Gabriel et Margot se sont mariés au mois de septembre 1947. Pas de longue robe blanche pour la mariée, ni d’œillet à la boutonnière pour le marié, mais marchant devant eux, un bouquet à la main, une petite fille rayonnante. Gabriel se partagea entre la maison de Louise et la sienne où il stockait son matériel. Le couple était à vrai dire un peu insolite, en tout cas inattendu, elle, jeune et belle, lui, aux allures d’ours mal léché.

Odile portait désormais le nom de Maron, Gabriel s’était empressé de l’adopter. On aurait pu penser que seul l’intérêt de l’enfant avait motivé cet arrangement, ce qui déjà aurait été louable, que la mère s’était sacrifiée, et la grand-mère tranquillisée quant à l’avenir. Mais contre toute attente il devint évident que ce bonheur n’était pas factice.

Margot prit goût à la fantaisie de cette nouvelle façon de vivre, faite d’imprévus, de rencontres, de scènes et de conversations étonnantes, entre celui qui savait tout trouver et ceux à qui il savait tout vendre. Elle accompagnait souvent son mari, s’intéressait à son étrange commerce, se prenait au jeu des discussions, des marchandages. Quand ils partaient tôt le matin, Odile restait avec Louise, mais si les affaires du jour le permettaient, elle faisait partie du convoi. Elle grimpait dans le GMC, puis sur les genoux de Gabriel, qu’elle « aidait » à conduire en tenant avec lui le volant. Le vieux camion avait le moteur bruyant, surtout dans les montées, mais pas au point d’étouffer les rires et les cris de joie de la gamine, qui demandait souvent à son « papa » d’aller plus vite, plus vite encore ! Et au retour Louise et le chaton, devenu un vrai chat, apprenaient tout de la virée du jour.

Quand Gabriel avait remisé son camion, et préparé la cargaison du lendemain, il venait mettre les pieds sous la table, et quand il s’approchait de l’évier, immanquablement Louise suspendait ses gestes pour regarder cet homme en pantalon de coutil, avec une ceinture de flanelle, aux cheveux légèrement grisonnants. Elle ne voyait alors que deux choses, qui pour elle résumaient la personnalité et faisaient la valeur de ce gendre inattendu, son bras mutilé et ses yeux posés sur la petite fille qui accourait pour actionner la pompe à eau, l’aider à laver sa main unique et se lancer à l’assaut de son cou.

 

Un matin de février 1948, Gabriel et Margot s’étaient mis en route de bonne heure pour aller assister du côté de Sedan à une vente de stock militaire. Les Américains, une fois accomplie leur mission de libérateurs, s’en étaient retournés dans leur pays, laissant sur place ceux qui avaient trouvé la mort dans les combats, et aussi de grandes quantités de matériels, que les « domaines » mettaient en vente. On pouvait y trouver des véhicules, des camions, des jeeps (c’est ainsi que dès la fin de la guerre Gabriel avait acquis son GMC), des toiles de tente, des vêtements, et même du matériel de cuisine.

Il n’avait pas été question d’emmener Odile ce jour-là en raison de l’heure matinale et du froid. Il avait un peu neigé au cours de la nuit, pas de gros flocons, juste un saupoudrage rendu glissant par le gel du petit matin.

La route qui menait vers Sedan longeait tantôt la Meuse, tantôt le canal, et s’en éloignait dans les montées et les descentes qui comportaient à certains endroits des virages assez prononcés.

— Faudra faire gaffe, avait dit Gabriel dès les premiers kilomètres, ça pourrait glisser. On mettra le temps qu’il faudra.

Dans un tournant descendant, il fut surpris par une plaque de verglas, le GMC fit une embardée qu’il tenta de contrôler. Mais quand il donna, de toute la force de sa main unique, le coup de volant qui devait le ramener à la raison, le vieux camion n’obéit pas. Margot voulut prêter main-forte à son mari, elle s’agrippa au volant, tira, tira, mais en vain. L’engin était devenu fou. Il tangua d’abord sur la route luisante de givre, puis soudain braqua, quitta la chaussée, dévala le talus qui la bordait, et finit sa course en plongeant dans le canal.

La route des Ardennes était assez passagère, en raison des nombreuses entreprises, métallurgiques ou textiles, dont l’activité reprenait après la guerre. Deux camionneurs, dont l’un montait et l’autre descendait, assez loin pour ne pas risquer eux-mêmes l’embardée, mais assez près pour réaliser le drame, s’étaient rejoints à l’endroit où le GMC avait amorcé sa chute. Ils avaient couru jusqu’au bord du canal, agité de remous par le choc.

Il y avait eu un grand remue-ménage pendant toute la matinée pour prévenir les gendarmes, alerter les pompiers, faire venir des plongeurs de Sedan, acheminer une grue pour sortir le véhicule. Les autorités s’étaient déplacées, et beaucoup de badauds aussi, accourus des villages voisins. Il n’y avait pas eu besoin de chercher les papiers des victimes pour les identifier. Gabriel Maron, le Gabriel, était connu dans les environs. Connu et estimé, pour la façon dont il menait son commerce, et aussi parce qu’il avait épousé une fille mère et donné son nom à l’enfant.

 

Ce n’est qu’un peu avant midi que le maire de Villiers, prévenu, s’était présenté au domicile de Louise. Il avait vu, derrière le rideau tiré de la fenêtre, la petite Odile avec son chat dans ses bras.

Puis la porte s’était ouverte, Louise était apparue, aussitôt figée. Quand le maire se déplaçait vers un administré à une heure comme celle-là, ce n’était jamais bon signe.

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