Les ombres de l'enfance
Chapitre 9
En chemise et en chaussons, bien calé sur sa chaise, Claude tend son assiette à sa mère qui le sert généreusement. De la soupe aux vermicelles, il aime ça. Après il y aura un bon morceau de fromage, et pour finir ce grand plat d’œufs au lait qu’il a vu sortir du four et qui attend son tour sur le coin de la cuisinière.
— Encore c’coup-ci, tu l’as pas raté, dit Armande à Edouard.
— Comment ça, pas raté ? C’est comme d’habitude, court, tu le dis toi-même, faut être propre pour la rentrée. Pas vrai, gamin ?
Claude acquiesce. Pour l’instant, les œufs au lait lui importent plus que sa coupe de cheveux. Et puis d’abord il ne sera pas le seul avec la boule presque à zéro, et en plus, demain, il fera sa deuxième rentrée à l’école, les autres le connaissent, c’est des nouveaux que les grands aiment surtout se moquer.
Ils ne sont plus que trois à table chez les Lochard, les filles ont pris leur envol, l’une après l’autre, comme elles l’avaient prévu. L’une après l’autre aussi, elles se sont auparavant occupées de leur petit frère, Simone presque comme une mère, à l’exception de la tétée, étant donné qu’Armande a eu du mal à se remettre de ses couches. Elle pourrait en avoir des enfants, maintenant, si elle se mariait, elle saurait s’y prendre. Après avoir travaillé et vécu trois ans « en maison » comme elle le désirait, c’est-à-dire au service d’une famille aisée, elle a pris la gérance d’un petit commerce de mercerie. Pierrette est mariée avec le fils du boulanger, ce qui fait qu’elle sert au magasin, en tablier blanc. Monique n’a pas encore vingt ans, elle a eu son certificat haut la main, elle apprend la coiffure et prend pension chez une vieille dame qu’elle assiste. Elles vivent toutes au bourg, proches et solidaires comme au temps de leur enfance.
Une enfance qui ne s’est pas déroulée sur du velours, mais qui leur a donné l’énergie nécessaire pour se construire elles-mêmes une vie meilleure que celle de leur mère qu’elles n’accusent pas, ne rejettent pas. La preuve, il ne se passe jamais plus de deux ou trois jours sans que l’une ou l’autre ne vienne lui rendre visite, et surtout en profiter pour lui apporter de l’aide, balayer sa cuisine, cueillir ses haricots, emporter un ballot de linge qui reviendra propre et repassé.
Entre le père et la mère maintenant, il n’y a plus que le fils, le fils unique, doublement unique étant donné qu’il n’a que des sœurs, qui ne sont plus vraiment des sœurs pour lui, puisque les voilà devenues des jeunes filles, et même des femmes. Alors tous les regards, toutes les attentions sont pour lui.
— Mange pas si vite, lui dit Armande, on t’en laissera, va…
Mais dès qu’il a fini, elle lui demande s’il en veut encore.
A part pour marcher parce qu’il était singulièrement lourd, il a toujours paru en avance sur son âge. C’était un gros bébé tout rond de partout, un « goulu », qui après avoir tété jusqu’à la dernière goutte le lait abondant de sa mère a aussitôt accepté toutes les nourritures qui lui étaient présentées et qui lui profitaient, le mou comme le dur, le salé comme le sucré.
Bouboule. C’est elle qui l’a affublé de ce surnom, quand il a commencé à marcher, à dix-huit mois, parce qu’il était vraiment drôle à se dandiner, rondouillard de tous les côtés. Bouboule. Ce n’était pas méchant dans sa bouche. Un mélange de moquerie et d’une sorte de connivence reconnue, parce qu’elle aussi on aurait pu l’appeler comme ça. Sa façon de lui parler, de s’occuper de lui, de penser à lui, est aussi à double sens. A sa bonne volonté à son égard se mêle toujours une pointe de reproche, ou de raillerie. Ce n’est pas tout à fait « qui aime bien châtie bien », elle ne lui donne guère de gages de sa tendresse, mais elle n’a jamais non plus levé la main sur lui. C’est oui tu es mon petit gars, je suis ta mère, mais tu m’as joué un drôle de tour en débarquant à l’improviste et tu m’as bien fait souffrir en venant au monde…
Bouboule… Edouard n’emploie jamais ce surnom. Et rarement son prénom. Claude. C’est Armande qui l’a choisi. Pourquoi ? Il en fallait bien un… Edouard dit « mon gamin », « mon p’tit gars », ou « l’arsouille » quand il fait des bêtises.
— Tiens, mon p’tit gars, viens donc avec moi jusqu’au ruisseau, j’ai posé une nasse.
Et le « p’tit gars » met sa main potelée de Bouboule dans celle de son père.
— Dis, donc, « l’arsouille », il manque encore un bouton à ta culotte, quand ta mère va voir ça…
Ils ont fini de souper, le plat d’œufs au lait a été parfaitement récuré à la petite cuiller. Claude se lève aussitôt pour débarrasser la table, ranger le pain dans la huche, le litre de vin dans le buffet, ramasser les miettes dans le creux de sa main et aller les jeter dehors. Armande empoigne sa canne, se lève, et Clac Pchch Clac Pchch, se dirige lentement vers l’évier pour laver la vaisselle.
Elle se retourne avant de se mettre à l’ouvrage.
— Edouard, tu devais lui refaire son sac d’école, il serait temps.
C’est vrai, quand Bouboule est revenu de l’école le dernier jour de l’année scolaire passée, la bandoulière de son cartable pendait lamentablement, victime d’un jeu brutal ou d’une bagarre. Pendant que son père la rafistole de son mieux, le gamin passe en revue le contenu du sac éparpillé sur la table. La couverture du livre de lecture a besoin d’être changée, il va chercher le rouleau de papier bleu et la remplace en s’efforçant de bien plier les coins au carré, puis il y colle une étiquette et entreprend d’y écrire son nom. Il allait commencer par un B, comme Bouboule ! Mais non. Il s’appelle Claude, Claude Lochard.
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