Les ombres de l'enfance
Chapitre 11
Les voilà maintenant rassemblés dans la cour de l’école, les dix-huit garçons et filles, un peu en avance pour ce premier jour. Du haut des quelques marches du bâtiment mairie-école, l’instituteur les regarde pendant quelques brèves minutes, avec un brin d’émotion malgré toutes les années d’enseignement qu’il a derrière lui, et le souvenir de sa toute première rentrée. Bien que sortant de l’école normale d’instituteurs, la tête pleine de savoir, il n’en menait pas large. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour s’apercevoir que la théorie et la pratique en matière de pédagogie ont souvent du mal à se conjuguer harmonieusement.
Il sourit en constatant que tous ces enfants, la plupart à l’initiative de leurs parents, ont « marqué le coup » pour ce jour de rentrée. Les garçons ont tous les cheveux frais coupés, la blouse grise avec tous ses boutons, sans taches ni déchirures, les filles des tabliers neufs, des rubans dans les cheveux, les chaussettes bien tirées sur les mollets. Mais lui aussi étrenne une blouse neuve et il est allé se faire coiffer au bourg quelques jours plus tôt…
Il tape dans ses mains et salue ses élèves d’un sonore « bonjour, mes enfants ! », auquel répondent de non moins sonores « bonjour, m’sieur ! », et un « salut, Nénesse » qu’il n’entend pas, à peine chuchoté par un recalé du certif contraint de « rempiler » pour une année.
Voyons, les petits nouveaux… Les jumeaux sont avec leur grande sœur au milieu du groupe des filles, mais Dilette ? Elle est où la petite Maron ? Là-bas, près du portail, seulette, avec son cartable à la main, son tablier rose et ses boucles rousses.
Pour la plupart des villageois, les enfants comme les adultes, elle est aussi un « cas ». Tout le monde connaît sa situation, mais pas elle, ou si peu. Elle n’avait que quatre ans à la mort de ses parents. Avant l’accident on l’apercevait parfois dans le GMC de Gabriel, mais jamais elle ne s’aventurait dans les rues du village toute seule, comme le faisaient pourtant tous les enfants, et même des marmots à peine assurés sur leurs petites jambes. Après le drame on ne l’a vue qu’à l’église, quand la Louise y allait, c’est-à-dire seulement aux grandes fêtes religieuses, ou quand la messe était consacrée à quelque défunt du village. Toujours blottie contre sa grand-mère, accrochée à sa main. Une petite sauvageonne, en somme, que personne n’osait aborder, donc n’abordait pas. Alors les enfants n’osent pas non plus aller vers elle, pas même les filles qui se contentent de la regarder et chuchotent entre elles : Elle est orpheline, la pauvre… Comment il faut parler à une orpheline ? Elles ne savent pas. En plus, elle est rouquine…
Un coup de sifflet du maître et c’est le silence.
— Les enfants, je vais faire l’appel, en commençant comme d’habitude par les petits du cours préparatoire. Odile Maron !
Il fait semblant de la chercher du regard. Elle n’a pas bougé. Il tend la main vers elle.
— Odile, viens !
— Elle a peur, m’sieur !
Qui a dit cela ? Luigi.
— J’peux aller la chercher, m’sieur ?
Il n’attend pas la réponse, il court vers la fillette, lui prend la main et l’amène au bas des marches, à l’endroit où les rangs vont se former au fur et à mesure de l’appel.
— C’est bien, Luigi.
L’approbation du maître stoppe les sourires et les murmures hésitant entre l’étonnement et la moquerie.
L’appel reprend, les petits jumeaux accourent, le maître leur caresse la tête, ils rient, et la fillette prend Odile par la main.
Cours élémentaire première année.
— Claude Lochard !
Bouboule. Le maître à l’ouïe fine a entendu le mot chuchoté, mais il n’a pas pu reconnaître le coupable, et ce n’est pas le moment, en plein appel, de lui demander de se dénoncer. Il se contente d’un regard menaçant dans la direction du groupe de garçons où quelques-uns rigolent sous cape.
Eh bien, soupire-t-il en son for intérieur, cette fois encore le père Lochard n’a pas raté son fils… Le gamin le regarde droit dans les yeux. Sans peur, sans méfiance, sans défi.
— Alors, Claude, la lecture et le calcul, ça va gazer cette année ?
— Oui, m’sieur.
Le maître remarque la courroie rafistolée du cartable, une poche de la blouse reprisée à grands points. Mais une bouille ronde et hâlée de petit campagnard bien nourri. Bouboule…
Deux autres du même cours suivent. Puis c’est le cours élémentaire deuxième année. Ils sont trois, deux filles et…
— Luigi Solari !
Il porte bien son nom, ce gamin, descendant de Ritals… Le regard vif et le sourire aux lèvres. Un peu frimeur déjà… Il déporte légèrement sa besace de côté pour que le maître la remarque. Toute neuve, tout en cuir, et du meilleur… Il n’ose quand même pas dire : Vous avez vu ça, m’sieur ?
L’instituteur ne peut pas réprimer un sourire.
— Premier en grammaire, cette année, on parie, Luigi ?
La grammaire n’est pas son fort, mais Gigi relève le défi.
— Promis, m’sieur !
Cours moyen, fin d’études, les grands. Le redoublant ferme le rang. Pas fier mais faisant semblant de l’être. Il va falloir la jouer à la fois fine et énergique avec celui-là…
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