Les ombres de l'enfance
Entre adultes - 1966
ENTRE ADULTES
1966
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— Madame Solari, s’il vous plaît, voulez-vous m’accompagner, nous avons une nouvelle entrante, je vais l’ausculter, et vous aurez peut-être quelques soins à lui faire aussitôt.
— Je vous suis, docteur.
Le docteur Etienne, nouvellement installé au bourg, consacre, en plus de son cabinet, deux demi-journées par semaine aux pensionnaires de la maison de retraite, où il intervient aussi en cas d’urgence.
Cette madame Solari n’est autre que Dilette, qu’ici on appelle Odile, Odile Solari, puisqu’elle est devenue l’épouse de Luigi. Certains la voyaient bien en institutrice, eh bien non, elle a choisi une autre voie. Les problèmes qu’elle a connus dans son enfance, les scènes qui se sont déroulées dans l’enceinte même de l’école et qui l’ont profondément blessée en sont-ils la cause ? Pas vraiment. C’est surtout à Louise, sa grand-mère, qu’au moment de choisir une orientation, après le brevet, elle a pensé.
Louise qu’elle voyait marcher, manier ses outils de jardinage, se baisser pour récolter ses légumes, avec des soupirs, des pauses plus nombreuses, Louise qui commençait à se voûter, un peu, dont les cheveux étaient devenus blancs, dont de fines rides, de moins en moins fines, plissaient le front, les contours des yeux, de la bouche, surtout quand elle souriait, dont les mains commençaient à se déformer et à la faire souffrir.
Dilette a eu tout simplement l’envie de rendre à Louise ce qu’elle avait reçu d’elle, cette attention, cette tendresse, cette compréhension. Elle serait donc infirmière, le plus près possible d’elle, afin de pouvoir l’aider, la soutenir, l’assister dans la vieillesse où bientôt septuagénaire elle entrait alors, à petits pas, mais inéluctablement.
Rien de tout cela n’a été dit entre elles. Pas de grands mots, du genre dévouement, sacrifice, devoir.
— Alors ma Dilette, maintenant que tu as ton brevet, vers quoi tu vas te diriger ? As-tu une idée ?
— Oui, grand-mère, je voudrais faire l’école d’infirmières.
— Oh, tu crois ? Ça ne doit pas être facile tous les jours… Mais c’est un beau métier ! Ils en auront de la chance, les malades que tu soigneras…
Trois années d’études, quelques stages dans les différents services de l’hôpital de Verdun, et cette affectation demandée et obtenue au bourg tout proche.
— Vous qui êtes d’ici, madame Solari, vous la connaissez sans doute, notre entrante, elle se nomme, voyons son dossier… madame Armande Lochard.
— Madame Lochard ! Oui, docteur, je la connais, en effet.
— Vous dites ça d’un ton… Qui donc vais-je devoir affronter ?
Il n’y a dans l’établissement que peu de chambres particulières, réservées aux pensionnaires qui peuvent s’offrir ce luxe, relatif, ou dont l’état nécessite qu’ils soient seuls. Pour le commun des résidents, ce sont des chambres à plusieurs lits, deux, voire trois, chaque espace comprenant aussi quelques commodités essentielles, fauteuil, armoire… Les personnes encore suffisamment valides peuvent déambuler dans les couloirs, prendre leurs repas dans le réfectoire, se détendre et se promener dans le parc, ou même faire un petit tour dans les rues du bourg si elles en sont jugées capables.
C’est Simone, avec l’aval de ses sœurs et de son frère, qui a pris la décision et fait toutes les démarches pour « placer » Armande, qui n’en pouvait plus. Elle le répétait elle-même sans cesse : J’en peux p’us… Il y avait de quoi.
Edouard est mort en juillet 61, à soixante et un ans, tombé raide dans un champ, un après-midi de moisson, par grande chaleur, arrêt du cœur. La faute à personne, la fatalité.
— Tu auras toujours ta place ici, a dit le père Duvier à Claude, qui avait alors dix-huit ans, je payerai la location à ta mère, mais peut-être qu’un jour tu voudras récupérer les terres de ton père et te mettre à ton compte, si tu te maries par exemple…
— J’me marierai pas.
— Comment tu peux dire ça d’avance ? Un beau jour tu vas en pincer pour une fille et tu ne penseras plus qu’à ça, te marier !
— Non. J’me marierai jamais.
Drôle de vie pour Claude dans ces années entre la mort du père et le placement de la mère. Il avait l’amertume à fleur des lèvres, à fleur du cœur, l’envie de crier, d’engueuler Armande qui geignait sans arrêt, l’envie de foutre le camp, n’importe où mais ailleurs, et pourquoi pas de s’engager, dans la Légion par exemple. Il avait envie de violence, de bagarre, de danger. L’armée, la Légion ? On ne voulait pas de lui. Le conseil de révision, passé l’année de ses dix-neuf ans, l’avait réformé, en raison de sa situation familiale particulière, et un peu aussi des problèmes psychologiques décelés par les médecins. La guerre d’Algérie venait de prendre fin, la patrie avait moins besoin de ses fils. Une humiliation de plus. Alors chaque matin il prenait le chemin de la ferme des Duvier, et chaque soir il transportait de la cuisinière à la table la tambouille que la mère avait réussi à cuire, tant bien que mal, avant de s’asseoir en face d’elle. Il voulait se barrer, se casser, et faute de pouvoir le faire il restait là. Pour sa mère. Et pour quelqu’un d’autre. Même sans espoir.
Et pourtant quand en ce début d’après-midi où il s’est éclipsé de la ferme pour venir dire au revoir à sa mère, quand il l’a vue monter dans la voiture de Simone, avec sa valise et ses deux sacs, après qu’elle l’a embrassé, sans un mot, sans un signe d’émotion, il en a eu gros sur le cœur. Il s’est revu partant pour le petit séminaire, l’enfermement, quelques années plus tôt. Mais lui en était revenu, tandis que la mère, elle, finirait sa vie à la maison de retraite. Consentante, soi-disant, résignée, plutôt. Dès que la voiture s’est éloignée, il est retourné dare-dare à la ferme, mais ce soir, à l’heure du souper, comment allait-il se sentir ? Soulagé ? Rassuré ? Pas sûr…
— Tu devrais t’acheter la télé, lui a conseillé le père Duvier, qui à plusieurs reprises l’a convié à revenir après le souper pour regarder des matchs de catch ou Intervilles, avec le célèbre Guy Lux, pour qu’il rigole un peu.
La télé, Armande n’en voulait pas, elle disait que ça lui casserait la tête. Il va l’acheter, lui, et sans tarder, avec sa paye, sans toucher à l’argent de la location, ni aux économies d’Armande, parce que la maison de retraite ça coûte. Et puis la mobylette il en a marre, il va s’acheter une moto, ou pourquoi pas une voiture, d’occase pour commencer, il va se renseigner pour passer le permis de conduire. Il va en mettre plein la vue à ceux qui le prennent pour un pas-grand-chose, ses copains qui continuent à l’appeler Bouboule, comme quand il était un enfant, alors qu’il est un homme maintenant. Oui, c’est vrai, il a regrossi, la table des Duvier est généreuse, et manger il aime toujours ça, faute d’autre chose… Alors Bouboule, tant pis… En mettre plein la vue aux copains ? Ils se fichent bien de lui les copains maintenant, la moto ou la voiture ils l’ont tous, eux, et leur boulot, et les filles. Alors Bouboule tu viens au bal avec nous dimanche ? Au bal ? Pour quoi faire ? Quand il avait seize dix-sept ans, il a essayé. Vous dansez, mademoiselle ? Non, merci. Et quand il y en avait une qui acceptait, jamais la plus belle, les copains rigolaient. La moto, la voiture, pour quoi faire ? Le dimanche, il travaille le matin, le bétail ne connaît pas les dimanches, et l’après-midi il va à la pêche, ou il dort, ou il rêve… Drôle de vie…
— Madame Lochard, c’est ici.
La porte est entrouverte, Armande est affalée sur le fauteuil, tout près du lit qui a été préparé pour elle. Sa valise et ses sacs ne sont pas encore déballés. On lui a dit au secrétariat qu’elle serait seule, mais pour peu de temps, les deux autres lits seront occupés dans quelques jours.
Le docteur entre le premier, suivi d’Odile, à laquelle n’échappe pas le bref regard contrarié d’Armande sur elle. Mais vite elle le reporte sur le médecin, en se redressant sur son siège. Il la salue, lui prend la main, lui adresse quelques paroles de bienvenue et de réconfort. Puis il l’invite à s’allonger pour quelques premiers examens rapides, rythme cardiaque, respiration, tension.
— L’infirmière va vous faire une prise de sang, simple formalité. A bientôt, madame Lochard.
— Je suis pas malade, docteur, vieille, seulement, et fatiguée, mais pas malade. Des prises de sang, j’en ai jamais eu besoin, moi.
Le docteur sourit. Ce genre de patients, il connaît, il ne faut pas les brusquer, mais les apprivoiser, comme des enfants, petit à petit, pour leur faire avouer les faiblesses qui les amènent ici, parfois à des âges pas trop avancés. Soixante-neuf ans, pour cette madame Lochard, on ne peut pas dire que ce soit le grand âge. Mais dans quelles conditions a-t-elle vécu ? Tout est là.
Odile s’est emparée doucement du bras d’Armande.
— A quoi que ça sert de me piquer ? Je le connais mon sang, il est bon !
— Ne bougez pas, voilà, comme ça… C’est déjà fini. Restez un peu allongée.
— C’est toi qui vas t’occuper de moi ? Y a qu’une infirmière ici ?
— Non, on est deux.
— Alors pourquoi que c’est toi ?
— Parce que c’est tombé comme ça dans le service. Reposez-vous, madame Lochard, quelqu’un va venir vous aider à ranger vos affaires. Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez.
Etendue sur son lit, Armande réfléchit. La Louise, quel âge ça lui fait ?… Elle a plus que moi, sûr, mais combien ? Elle a dû dépasser les soixante-dix, largement… Et moi je suis déjà ici comme une indigente… Ils ont eu des malheurs, les Chauvy, on peut pas dire le contraire, mais la Louise et la p’tiote s’y retrouvent bien maintenant. J’dis la p’tiote, la v’là infirmière, en blouse blanche comme les docteurs. La maison de retraite c’est pas pour la Louise, elle aura son infirmière à domicile. Est-ce qu’elle avait seulement besoin de travailler, la gamine, maintenant qu’elle s’appelle Solari… Ah, ils aiment l’argent, les Solari, autant qu’ils sont, et ils aiment que ça se voie ! Les belles maisons, les voitures, les toilettes… Et pourtant l’Odile Solari, comme elle s’appelle maintenant, elle sort d’où, de qui ? D’un inconnu, d’un pas-grand-chose, d’un maquisard…
Elle savait, Armande, qu’Odile travaillait comme infirmière à la maison de retraite, donc qu’elle risquait d’avoir affaire à elle. Simone le lui avait dit, ajoutant même qu’on n’entendait parler d’elle qu’en bien. Les « histoires » des années passées, du temps de l’école, les bagarres entre Bouboule et Luigi, le choc de Dilette apprenant ses origines, Simone, comme tout le monde, les croyait, sinon totalement oubliées, du moins absorbées, apaisées. Armande elle-même n’y faisait plus guère allusion. Mais elle n’avait rien oublié, et le temps avait fait son œuvre à l’envers. Chaque déconvenue, de quelque ordre qu’elle soit, difficultés physiques, contrariétés diverses, même dans des domaines totalement étrangers, comme dans son jardin, ou ses clapiers, ravivait ses rancunes, ses aigreurs, et la persuadait que chez les autres, et surtout les Solari, tout allait toujours mieux que chez elle.
Elle s’attendait à se trouver en présence d’Odile, mais quand elle l’a vue apparaître au côté du docteur Etienne, elle a senti le fiel lui remonter à la bouche.
Quelle patiente serait-elle devenue sans cela ? Combien de femmes et d’hommes, au caractère affirmé, et même davantage, des forts en gueule, voire des dictateurs en famille, soudain plongés dans un univers où ils n’étaient plus rien que des assistés, perdaient leur audace et leur assurance, devenaient semblables à des moutons, soumis et obéissants, et ne tardaient pas à tomber dans une douce hébétude, au point parfois de perdre la notion du temps et d’oublier ce qu’ils avaient été. Odile, bien malgré elle, allait participer à en préserver Armande, que l’adversité avait toujours tenue debout et stimulée.
Armande, c’était à prévoir, apprécie très modérément ses deux voisines de chambre. L’une parce qu’elle est trop discrète, donc supposée fière et méfiante à la fois, voire cachottière, l’autre parce qu’elle ne l’est pas assez… C’est une ancienne paysanne d’un village proche de Villiers, elle aussi veuve et partiellement handicapée, de dix ans plus âgée qu’Armande, qui connaît bien les familles Lochard et Souret, et par conséquent leurs déboires, plus nombreux que leurs réussites. Elle ne croit pas mal faire à en parler avec sa voisine, en donnant au passage son avis.
— Vot’ mari, madame Lochard, l’Edouard, c’était un brave garçon, mais pas un vrai paysan, il ne savait guère s’y prendre… De là à aller travailler chez les autres quand on a son propre bien. Et vous qui avez eu trois gamines de suite… pas de chance… mais dites voir, vot’ gamin, qu’est venu trop tard, qu’est-ce qu’il devient ? Toujours chez les Duvier ? Le v’là tout seul maintenant dans la maison. Il paraît qu’il est un peu sauvage, vot’ fils, un peu ours, comme on dit… C’est vrai ce qui s’est raconté jusque par chez nous, qu’une fois il s’est battu avec le fils du maçon italien, quand ils étaient encore à l’école, à cause de la petite-fille de madame Chauvy ? Une famille qu’a pas eu de chance, vraiment. Elle a l’air bien gentille, la petite, et bien mariée avec ça, parce que ces Italiens-là, ils sont très bien, paraît-il.
Armande répond à peine, hausse les épaules, mais commence à perdre patience.
— J’suis v’nue ici pour me reposer, pas pour rabâcher le passé.
Rabâcher le passé, pourtant, ne lui déplairait pas, et ferait passer le temps, mais si c’était celui des autres, pas le sien. Parce que le sien, elle le connaît assez, elle n’a pas besoin qu’on le lui rappelle. Vot’ fils, un peu ours… les Solari, des gens très bien… la petite bien mariée… Mon pauvre Bouboule !
Le personnel de la maison de retraite, comme Bouboule au temps de la toilette dans la bassine et de la boule à zéro, a vite appris à reconnaître le pas de madame Lochard, Clac Pchch Clac Pchch, dans les couloirs où elle déambule souvent. Elle se dirige parfois vers l’infirmerie dont la porte n’est que rarement fermée. Elle s’arrête, jette un coup d’œil. Si Dilette est là, seule, elle avance jusqu’au seuil.
— Ah, madame Lochard ! J’ai reconnu le bruit de votre canne. Vous avez besoin de quelque chose ?
— Non, je passe comme ça, j’me dégourdis un peu.
Elle s’enhardit de jour en jour, entre carrément dans l’infirmerie, essaie d’entamer la conversation.
— J’t’ai tutoyée, quand je suis arrivée ici, j’aurais p’t-être pas dû.
— C’est normal, je suis une enfant de votre village.
— Mais t’es d’venue quelqu’un, maintenant. Une infirmière, c’est pas rien.
Un autre jour après la même entrée en matière elle va plus loin :
— Et t’es mariée, en plus. T’es une madame.
Odile ne répond pas, elle continue à travailler, ranger des produits dans les placards. Armande ne bouge pas. Odile la sent derrière elle, elle se retourne. Armande sort lentement de l’infirmerie, Clac Pchch Clac Pchch… La prochaine fois, elle s’y prendra autrement. Plus sec.
— Je voulais te dire, tu t’es trompée pour mes médicaments.
— Comment ça, trompée, madame Lochard ?
— Mes cachets, le matin, ceux pour la tension, c’est des blancs qu’y m’faut, pas des bleus.
— Je le sais, je vous en ai mis des blancs, deux, comme les autres matins.
— Non, tu m’en as mis des bleus, j’vois clair quand même.
Odile pose les instruments qu’elle s’apprêtait à nettoyer et s’approche d’Armande.
— Madame Lochard, je suis infirmière, je connais mes responsabilités, je suis sûre de moi, j’ai déposé deux comprimés blancs ce matin sur votre table de nuit. Si je m’étais trompée, comme vous le prétendez, vous n’auriez pas attendu cette heure-ci pour me le faire savoir. Qu’est-ce que vous voulez, madame Lochard ?
Armande, visiblement, hésite, face au regard droit de l’infirmière.
Mais elle ne sait pas capituler, elle ne l’a jamais fait. Et elle ne sait répliquer que par le mépris.
— T’es bien d’venue une Solari, depuis que t’as épousé ton Luigi, arrogante comme eux !
— Ah je comprends, madame Lochard ! Vous ne m’avez jamais pardonné ce qui s’est passé à l’école, entre votre fils, Luigi et moi, alors que nous étions encore des enfants. Qui a fait ces révélations sur ma famille ? Qui en a le plus souffert ?
— Et mon gamin, tu crois qu’il a pas souffert aussi, lui ? Deux années en pension, mené à la dure.
— Je n’en suis pas responsable, madame Lochard, Luigi non plus.
— Tu sais pourquoi il ne vient pas me voir ici, le Claude ? C’est parce qu’il a peur de tomber sur toi, c’est la Simone qui me l’a dit.
— Peur de quoi ? Je suis ici pour travailler, pour donner des soins à ceux qui en ont besoin, comme vous. Pour rien d’autre. Alors rassurez-vous. Ce qui vient de se dire restera entre nous. Et faites savoir à votre fils qu’il peut venir vous rendre visite en toute tranquillité.
Elles ne parlent plus. Elles se regardent. Armande baisse les yeux la première. Elle comprend qu’elle a perdu, qu’elle n’est pas la plus forte, qu’elle ne le sera plus. Dilette réalise que cet affrontement a fait remonter à la surface toutes ses blessures, ses émotions, tout ce qui est resté sensible en elle, mais que maintenant elle peut, elle sait les dominer. Elle se calme. Elle a gagné. Sur Armande, mais elle n’a aucune satisfaction à cela. C’est sur elle-même qu’elle a gagné.
Bouboule est venu à la maison de retraite, avec sa mobylette, un dimanche après-midi, à l’heure où les infirmières disposent de leur temps entre les soins du matin et ceux du soir à dispenser à leurs patients, il a pensé : Comme les commis de culture aux animaux de ferme. Il avait peur, peut-être de rencontrer Dilette, mais aussi de découvrir où et comment vivait sa mère. Premier étage, chambre 6. La porte entrouverte, et là, sur le lit le plus proche, sa mère, étendue tout habillée. Jamais il ne l’avait vue dans un lit, à plus forte raison en plein jour ! Jamais ! Même quand elle souffrait, elle mettait un point d’honneur à rester debout, ou à la rigueur assise. Le blanc des draps, la propreté du sol, la vague odeur de médicaments, et surtout le fait de voir sa mère allongée l’ont saisi et cloué sur le seuil.
— Ah, c’est toi, mon garçon !
Comme prise en faute, Armande s’est redressée dans son lit.
— Ben entre !
Il est entré, s’est avancé vers elle, ils se sont embrassés, à leur façon, approximative et rapide. La vieille dame du lit voisin s’est réveillée, et sans doute curieuse s’est tournée vers eux.
— On va descendre dans le jardin, on sera plus tranquilles pour parler, a dit Armande.
Parler de quoi ? De la maison. Tu te fais à manger le soir ? Du travail. Vous faites quoi ces jours-ci ?
Et puis il s’est lancé.
— La Dilette, elle s’occupe de toi ? Elle te cause ?
— Un peu, pas beaucoup. Elle est d’venue fière, tu verrais ça… Et toi, le Luigi, tu le vois des fois ?
— Pareil, pas beaucoup. C’est comme avant, on s’évite. Vaut mieux.
Un long silence a suivi. Ils ne savaient pas quoi se dire, ou alors trop bien.
— Si y avait pas eu toutes ces histoires-là, t’aurais p’t-être pu la marier, toi, la Dilette.
— Parle pas de ça, j’suis pas venu pour ça.
— Qui que c’est qu’en a parlé le premier ? C’est bien toi, non !
Oui, c’était lui, mais maintenant que la conversation était lancée sur un sujet si sensible, si douloureux, il faisait marche arrière.
Ils sont restés une petite demi-heure encore dans le jardin, sans se parler, à regarder droit devant eux, ou à faire sembler de s’intéresser, à un oiseau, à un pensionnaire qui passait avec sa canne…
Puis Claude s’est levé, Armande aussi.
— C’est pas la peine que tu me remmènes dans ma chambre, je connais le chemin.
Il reviendrait, pas très souvent, parfois avec l’une ou l’autre de ses sœurs, il reverrait Dilette, ils se salueraient, sans plus. Bonjour, Dilette. Bonjour, Claude.
— Il était froid son bonjour. Elle attendait p’t-être que tu l’appelles madame !
Il ne répondait jamais à ce genre de remarque.
Marier la Dilette ! Elle avait cru au père Noël, la mère…
Bouboule dans sa solitude revenait pourtant toujours là-dessus.
Il n’y pensait pas, bien sûr, au temps de l’école. Ce n’était pas de l’amour qu’il éprouvait pour elle, à cet âge-là. L’amour, il ne savait même pas ce que ça voulait dire. Il était jaloux, tout simplement. Jaloux de ce crâneur de Luigi qui se prenait pour le protecteur et le défenseur de Dilette.
Mais au fil des années il avait deviné, compris, ressenti, ce que pouvait être l’amour. Cependant, il avait compris aussi qu’il n’y aurait jamais d’amour entre lui et Dilette, parce qu’il était gros, et laid, et qu’il avait de drôles de parents, alors qu’elle était belle, et douce, et fragile. Il avait agi comme un imbécile, et pour l’éloigner de Luigi il lui avait fait du mal. Sa connerie, il l’avait payée cher.
Armande avait sa part de responsabilité, mais lui expliquer tout ça, maintenant, ça servirait à quoi ? Dilette s’appelait désormais Solari. Point final.
Il avait cru, pourtant, longtemps, pendant des années, qu’après tout ce qui s’était passé, Dilette ne reviendrait jamais vers Luigi.
Et pourtant si. Ils sont mariés. Et chaque fois qu’il va rendre visite à sa mère, celle-ci remet le sujet sur le tapis. Elle est pas aimable… Elle me regarde de travers… Faut qu’je surveille et qu’je compte mes cachets… Et toi elle te regarde de haut, elle te prend pour un rien du tout…
La brouille entre ceux que Maria considérait avec légèreté et amusement comme des petits amoureux a duré longtemps. Six années.
Une curieuse brouille, faite de colère, de regrets, d’indifférence feinte mais de gêne et d’émotion forte quand le hasard les mettait en présence l’un de l’autre. Le hasard seulement, parce qu’ils s’efforçaient de se voir le moins possible, parce qu’au contraire ils se fuyaient, aidés en cela par leurs études. Mais quand ils étaient au village, pour les vacances, ils n’échappaient pas à des rencontres.
A l’église, par exemple. Dilette accompagnait Louise pour les messes, pour lesquelles Maria, à défaut d’y entraîner régulièrement Aldo, réquisitionnait Luigi, qui ne pouvait guère se défiler, surtout pour les fêtes, Pâques, Noël, ou les communions. La plupart des garçons, quand ils avaient fait la fameuse communion, à l’imitation de leurs pères se dispensaient volontiers des offices. Mais Maria avait ses principes, et la présence à la messe n’était pas seulement pour elle une manifestation de foi, mais aussi une forme de civilité et de savoir-vivre, avec une petite pointe de fierté, car elle se savait admirée, toujours nette et élégante.
Louise avait son banc attitré et toujours un bon quart d’heure d’avance, qu’elle mettait à profit pour prier pour ses défunts, son homme, sa fille, son gendre. Elle savait qu’assise près d’elle sa petiote ne priait pas, mais pensait fortement aux disparus, y compris André, l’inconnu.
Dilette reconnaissait le pas de Maria, qui portait des talons hauts. Quand Luigi l’accompagnait, il jetait un coup d’œil vers le banc de Louise, et elle sentait le regard du garçon sur elle. A la fin de l’office, Louise sortait la dernière et se dirigeait vers le cimetière. Maria discutait avec d’autres femmes, et Luigi regardait encore Dilette qui faisait semblant de l’ignorer.
Ce manège, qui pouvait aussi se révéler dans d’autres situations, toujours banales, n’échappait ni à Louise ni à Maria. Elles se saluaient à l’occasion, par exemple quand elles se trouvaient ensemble à s’approvisionner auprès du boulanger ou de l’épicier qui desservaient le village, mais Maria sentait chez la grand-mère de Dilette un peu de réticence, de fraîcheur, et leurs paroles se limitaient à quelques mots banals de politesse.
Elles n’avaient pas tout à fait le même point de vue sur la situation.
Ce sont encore des enfants, pensait Maria, ça passera. Elle comprenait la froideur de Louise, et aussi l’indifférence, qu’à juste titre elle jugeait feinte, de Dilette dont elle connaissait les épreuves, mais elle souffrait de voir les yeux de chien battu que son Gigi avait pour elle. Oui, il s’était mal conduit, mais enfin il n’avait pas quinze ans, un enfant encore… Allons, un peu de patience, ça s’arrangera.
Des enfants, se disait de son côté Louise, oui, par l’âge, bien sûr. Mais Dilette n’était plus une enfant, elle n’en avait jamais été une, avec tous ces chocs. Après tout, c’est pas un crime ce qu’il a fait le petit Solari, il n’est pas le premier. Il s’en remettra, lui. Elle aussi, je l’espère, mais chat échaudé craint l’eau froide, il lui faudra du temps.
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