Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 2 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 2

Un après-midi de novembre 1943, Margot remplaçait au lavoir sa mère qui souffrait de ses rhumatismes. Le linge avait bouilli le matin sur le fourneau, elle devait le frotter, le rincer et le tordre. Elle passait moins de temps chez la couturière, dont la clientèle avait considérablement diminué. Il était difficile de se procurer des tissus, devenus aussi rares que nombre de denrées alimentaires, au point que comme celles-ci les textiles figuraient sur la liste des produits soumis au régime des tickets. Les femmes qui s’y connaissaient un peu en couture, ou se sentaient assez hardies pour s’y lancer, n’osaient pas demander à la couturière de « refaire du neuf avec du vieux », par exemple tailler des robes ou des manteaux d’enfants dans des vêtements usagés, ou les « retourner » carrément, l’envers devenant l’endroit, et le faisaient elles-mêmes.

Margot n’était pas seule au lavoir. A son arrivée, elle avait entendu le bruit d’un battoir. C’était Mauricette, l’une de ses amies, ravie de l’aubaine. Les femmes, des plus jeunes aux plus âgées, connaissaient toutes la corvée de la lessive, qui leur pesait moins quand il y avait de la compagnie. Leurs discussions, leurs plaisanteries, leurs commérages, parfois aussi leurs prises de bec, adoucissaient le travail.

Les deux jeunes filles avaient d’abord échangé les mots d’usage, Mauricette à genoux dans son coffre, seulement redressée, sa brosse dans la main, tournée vers son amie encore debout.

« Bonjour, ça va ? – Oui et toi ? – C’est quoi ton linge aujourd’hui ? – Des draps et du linge de maison. – Moi aussi, c’est pas ce que je préfère. – Tant pis, faut y aller. »

Puis Margot s’était installée et elles s’étaient mises au travail. Mais elles n’avaient pas tardé à relancer la conversation, façon information cette fois.

— Il paraît qu’il y a des maquisards dans le bois de la Ravinette ?

— Des maquisards ? Comment tu sais ça, toi ?

— C’est Lucien, il est venu chercher un lapin chez nous, il a dit à maman que c’était pour eux, et qu’il ne fallait en parler à personne.

Lucien, un vieux bonhomme qui vivait, ou plus exactement vivotait, seul, bien vu de tous mais toujours discret, n’était sûrement pas le seul à savoir que le bois de la Ravinette, et peut-être d’autres lieux dans la campagne environnante, abritait en effet des maquisards.

En réalité les deux filles, pour avoir entendu des conversations chez elles, entre leurs parents ou avec des voisins, ne l’ignoraient pas non plus. Mais il en était toujours question à mots couverts, le sujet s’avérait plus que délicat, et contenait sa part de mystère et de danger. Le terme de maquis désignait à la fois les groupes d’hommes qui les composaient et les endroits où ils se cachaient. On en citait la présence ici ou là, comme à la Ravinette par exemple.

 

Les maquisards étaient des combattants de l’ombre, des hommes dont certains avaient répondu à l’appel de De Gaulle dès juin 40 pour former les Forces françaises libres, alors que d’autres s’y étaient engagés plus tard sur le sol national occupé. Ceux-là étaient pour la plupart des jeunes garçons réfractaires au STO. Leur but n’était pas seulement d’échapper aux occupants, mais aussi de lutter contre eux par des opérations destinées à les déstabiliser, les retarder, les affaiblir. Ils organisaient des actions de sabotage, tendaient des embuscades, participaient à des parachutages d’hommes et de matériel, aidaient les aviateurs britanniques et les juifs menacés. Si de nombreux maquis appartenaient à des organisations solides et devaient obéir à des chefs, il y avait aussi des groupes dits Corps Francs qui agissaient plus librement. Combien pouvait-il y avoir de maquisards sur le territoire français à l’automne 43 ? Les chiffres n’étaient pas précis, entre 25 000 et 40 000… De façon générale, ils bénéficiaient de la bienveillance des populations locales. Les campagnes, les petits villages, les fermes isolées se révélaient particulièrement propices à la clandestinité.

 

Ainsi donc, et ce n’était plus un secret pour la plupart des habitants, il y avait des maquisards à proximité de Villiers, le village meusien où vivaient Margot et Mauricette. Et aussi des gens pour les aider. Le fameux Lucien, qui parcourait souvent les champs, les prairies, les bois, à la recherche de champignons, et s’adonnait au petit braconnage à l’occasion, s’était un jour trouvé nez à nez avec une demi-douzaine de jeunes gaillards. Voyant à qui ils avaient affaire, ils avaient accepté la causette avec le brave vieux. Ils lui avaient avoué manquer d’activité et commencer à s’ennuyer ferme, lui expliquant leurs difficultés pour assumer leur quotidien. Un bouche à oreille prudent s’était peu à peu mis en place, si bien que quelques personnes, des paysans, des bûcherons, qui avaient des raisons de monter à la Ravinette, leur portaient des victuailles – pain, lait, vin, œufs –, toujours cachées dans les charrettes, parce que la rencontre de patrouilleurs allemands était toujours possible, même si le village ne semblait pas les intéresser.

Les deux filles s’étaient remises au travail, silencieuses. Les maquisards, à cause de ce qu’elles avaient entendu à leur sujet, les intriguaient, les effrayaient même un peu, elles n’auraient pas su dire vraiment pourquoi. Elles préféraient ne pas en savoir davantage.

Il y avait trois marches à descendre pour accéder au lavoir, trois marches de pierre sur lesquelles claquaient les sabots des femmes, et les brodequins des hommes, quand, chose rare, l’un d’entre eux s’y présentait.

— Voilà quelqu’un, dit Mauricette. On n’a pas entendu de brouette, qui ça peut être ?

Elles tournèrent la tête. C’étaient deux hommes, pas du village, des inconnus. Du haut des marches, ils regardaient les filles. Surprises, méfiantes, elles fuirent ces regards, se penchèrent à nouveau sur l’eau.

— Bonjour, mesdemoiselles.

Pas de réponse. Ils vinrent se poster en face d’elles. Elles levèrent les yeux. Ils souriaient. C’étaient des hommes jeunes, comme elles. Mais pas rasés. Mal coiffés, les cheveux coupés n’importe comment. Elles se tournèrent l’une vers l’autre, se comprirent sans rien dire. Des maquisards…

 

C’en était. Il s’agissait bel et bien de deux gars descendus de la Ravinette, qui, lassés de leur inactivité forcée, planqués mais déçus, auraient voulu, à défaut de devenir des héros, en sentir passer au moins un petit souffle. Sans rien dire aux autres – ils étaient une dizaine dans leur planque, une cabane sommairement construite –, ils avaient décidé d’aller faire un petit tour dans ce village dont le vieux Lucien et les hommes qui les approvisionnaient leur avaient dit que, pour ce qui avait trait à la guerre, pour le moment il ne se passait rien. Rien sinon l’attente. Jusqu’à quand ?

— Moi je m’appelle André, on me dit Dédé.

— Moi c’est Roland, et vous ?

— On vous fait peur ? On sait bien qu’on n’est pas très présentables, mais quand même… Alors ?

— Moi c’est Mauricette, et ma copine c’est Margot.

 

Cette descente au village des deux garçons entraîna des suites. Au sein de leur groupe, d’abord, divisé quant à leur situation, leur impatience, leur impression d’inutilité, leurs doutes. Tous n’étaient pas d’accord pour prendre des risques, même si tous se sentaient comme oubliés, livrés à eux-mêmes, sans contact extérieur depuis des semaines, sans directives, sans ordres.

Quelques rares villageois avaient vu André et Roland déambuler dans les rues, avant leur visite au lavoir. Avaient-ils deviné qui ils étaient ? Personne n’avait osé les approcher, à part un paysan qui les avait reconnus puisqu’il faisait partie de ceux qui montaient en douce à la Ravinette pour les ravitailler.

— Qu’est-ce que vous faites ici, les gars ? Y a guère de risque, d’accord, mais on ne sait jamais. Et nous on pourrait trinquer comme vous en cas de problème. Faut se méfier de tout et de tout le monde. Ici, tous les gens sont contre les Boches, en principe. Mais ça n’empêcherait peut-être pas que certains vous dénoncent, par précaution. On m’a déjà demandé, à moi, ce que j’allais faire du côté de la Ravinette. Je comprends que vous en ayez marre de vivre comme vous vivez là-haut, mais soyez prudents. Allez, suivez-moi quand même, venez boire une goutte à la maison.

Entrer dans une maison meublée, chauffée, être invités à s’asseoir, les avait touchés, presque aux larmes. Le paysan avait appelé « la patronne », sa femme, qui leur avait servi la goutte, et aussi un bon casse-croûte de pain, de beurre et de jambon.

— Nous autres, à la campagne, on se débrouille, avec nos bêtes et nos champs.

Elle avait l’âge de leur mère. Ils l’avaient chaleureusement remerciée.

Ce qui leur avait donné l’idée de visiter le lavoir, alors qu’ils s’apprêtaient à regagner leur campement, c’était l’envie de voir des femmes, encore. Comble de plaisir, celles qu’ils avaient surprises étaient jeunes. Comme eux.

 

Pas plus que Mauricette à ses parents, Margot, de retour à la maison, n’avait parlé à Louise de cette visite troublante. Troublante, parce qu’elles s’étaient trouvées en présence de maquisards, mais plus encore parce que le dénommé Dédé n’avait regardé qu’elle, elle l’avait bien remarqué, et que quelque chose était passé entre eux. Ses yeux noirs, son sourire avaient fait courir sur elle un frisson qui n’était pas celui de l’eau froide. Et malgré sa tenue des plus rustiques qui pouvait le faire passer pour un paysan ou un bûcheron, malgré ses cheveux en broussaille et ses joues mangées de barbe, elle l’avait trouvé beau. Si beau qu’elle en frissonnait encore en étendant le linge, sous l’appentis où sa mère l’avait rejointe.

— T’as eu froid, hein, ma fille. Allez, rentre vite, je vais finir, va prendre une tisane bien chaude.

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