Les ombres de l'enfance
Chapitre 25
Quand en 1950 Pierrino avait été appelé sous les drapeaux, le gamin que Luigi était alors aurait aimé grandir vite vite pour lui aussi « aller soldat ». Ce que son grand frère racontait à l’occasion des permissions renforçait son intérêt pour l’armée, même si celui-ci, dans les premiers mois, avouait « en baver » un peu parfois. Puis, sans excès de zèle, Pierrino avait pris du galon, première classe, caporal, certains allaient jusqu’à sergent. Quand il revenait en permission, Luigi admirait son uniforme, ses modestes galons, lui empruntait son calot, lui demandait de lui apprendre à marcher au pas, à manier un fusil, en l’occurrence un bâton bien droit. Pierrino questionnait toujours Aldo sur les chantiers en cours, preuve de son goût pour son travail. Mais il subissait sans trop d’impatience les dix-huit mois de son devoir civique qui comportait aussi une part d’expériences diverses. De plus, avantage important, ces années-là étaient des années de paix.
Mais la guerre d’Algérie n’allait pas tarder à changer la donne pour bon nombre de jeunes gens, non seulement pour ceux qui avaient l’armée comme métier, mais aussi, en raison du développement du conflit, pour de nombreux appelés, et même pour des rappelés.
La chance des Solari, déjà, toujours…
Pierrino avait terminé depuis plus de deux ans son service militaire quand la guerre avait commencé, en novembre 1954, et sa « classe » n’avait pas fait partie de celles qui avaient été rappelées.
Fier d’avoir été jugé apte au service, Luigi en revanche voyait approcher la date de son incorporation avec inquiétude. Maria déjà se lamentait sur l’éventuelle participation de son Gigi à une guerre, et celle dont il était question lui apparaissait tout naturellement comme la plus tragique et la plus dangereuse. Elle priait pour qu’enfin ces grands messieurs, militaires ou civils haut placés, en particulier le président de la République, Aldo comme beaucoup disait « le grand Charles », réussissent à s’entendre pour y mettre fin. A la télévision il était souvent question de pourparlers, mais ils semblaient bien difficiles. On arrivait en 1962, l’année des vingt ans de Luigi, et de son incorporation. Le conflit prendrait-il fin à temps pour lui ?
Il y en avait un que ces lenteurs ne contrariaient pas. Bouboule, qui vivait alors encore avec Armande. Parfois, entre eux, à l’heure des repas, il était question de la guerre, surtout quand Armande avait lu dans les avis de décès du journal la mort d’un jeune dont elle connaissait la famille, parfois seulement de nom.
— Ils annoncent quand même que ça va finir bientôt, dit-elle un soir. Tu vois, t’iras pas te faire tuer en Algérie, toi, au moins tu seras jamais sur le journal comme tous ces pauv’ gars-là.
Un peu plus tard elle lui demanda quel âge avait au juste « le dernier des Solari ».
Bouboule n’avait pas répondu. Que signifiait cette allusion à Luigi, sinon que sa mère pensait à la même chose que lui, sans l’exprimer clairement ? Que la guerre dure encore assez longtemps pour que « le dernier des Solari » y soit appelé ? Allait-elle jusqu’à penser : Et qu’il y reste ?… ce qui bien des fois lui venait à l’esprit lui aussi…
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