Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 33 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 33

Les Duvier commencent à préparer leur retraite. Non pas en imaginant une nouvelle vie faite de tous les plaisirs qu’ils n’ont pas ou peu connus, ils ne rêvent ni de voyages ni de distractions. Ils resteront dans leur ferme, et garderont de quoi s’occuper, mais sans se fatiguer. Ils ont entamé « les affaires » avec leur jeune voisin, en lui cédant d’abord la moitié de leurs terres, le reste suivra l’année suivante.

— Votre commis, ça l’arrangerait sûrement de travailler chez moi, comme il a fait chez vous. D’après ce que je vois et ce que j’ai entendu à son sujet, il est spécial, pas très dégourdi ni très sociable, mais travailleur. Je pourrais lui louer ses terres, comme vous, et même pourquoi pas les acheter. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Faudra voir… Y a encore rien qui presse…

Le père Duvier ne veut pas s’engager à la place de Bouboule, d’autant plus que « le Marnais », comme le surnomment les paysans du village un peu étonnés de ses ambitions en matière de terres, semble avoir une personnalité de « patron » différente de la sienne et des paysans du village en général. Bouboule est un gars qu’il faut bien connaître pour travailler en bonne entente avec lui, parce qu’il n’a pas un caractère facile, il ne faut pas le prendre de travers…

 

Les travaux à la ferme du « Marnais », entre les corps de logis et les bâtiments, demandent du temps, et des finances, ils sont programmés sur une longue durée, au moins deux ans. L’entreprise Solari ne s’y emploie donc pas à plein temps, Aldo jongle avec son équipe en fonction des besoins et des possibilités et des exigences de chacun de ses clients.

On est à la mi-mai et il fait exceptionnellement beau, mais un peu trop sec pour le développement des céréales. Le « Marnais » est particulièrement concerné, parce qu’il a entrepris de faire un essai de culture de maïs… Depuis quelques années cette culture, d’abord pratiquée dans des régions plus favorables, en particulier le Sud-Ouest, s’est étendue sur d’autres terroirs, avec des variétés mieux adaptées à leurs climats. Il a choisi pour cela une parcelle désormais louée au père Duvier. Son expérience étonne les vieux paysans du village, mais intéresse les plus jeunes qui en attendent les résultats pour l’imiter ou pas.

Le maïs, ça demande de l’eau… Le pionnier, qui connaît l’existence du bief mais ne s’y était encore pas intéressé, le jugeant dérisoire, se décide cependant à envisager de l’utiliser pour abreuver ses jeunes plants qui commencent à souffrir de la soif. Il va donc demander au père Duvier de bien vouloir l’accompagner sur place pour lui expliquer le maniement des vannes. Ils s’y rendent tous les deux et restent un moment à regarder monter l’eau du petit ruisseau.

— Ça sera plein en fin d’après-midi, faudra revenir pour envoyer l’eau. Si vous avez aut’ chose à faire, ne vous dérangez pas, j’irai, propose le père Duvier. J’suis à moitié retraité, moi !

Mais voilà qu’à l’heure d’aller ouvrir les vannes annexes, une bétaillère arrive dans la cour de sa ferme.

— J’suis en avance, m’sieur Duvier, d’une bonne heure au moins. Ça dérange ?

C’est le marchand de bestiaux qui vient prendre livraison des quatre premières vaches qu’il a achetées aux Duvier pour les revendre ailleurs, dans une ferme où les animaux sont bien traités, a-t-il affirmé. Les huit autres s’en iront aussi, quatre par quatre. Les voir partir toutes ensemble aurait été trop dur.

— Ça dérange, oui et non, je dois aller « noyer » une parcelle, mais mon commis ira à ma place. Hein, Bouboule, t’es déjà venu avec moi, tu sais comment que ça fonctionne et chez qui il faut aller chercher les manivelles. J’peux pas laisser partir mes vaches comme ça, si c’est pas moi qui les fais monter dans le camion elles auront peur, j’veux surtout pas qu’on les brusque. Tu sauras te débrouiller, hein ? Fais attention à ne pas glisser surtout. Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Tu te sens capable d’y aller ou pas ?

— Oui, patron, c’est que… j’m’y attendais pas.

 

Le bief, l’eau… Voilà Bouboule pris de peur. C’est trop tôt, c’est pas le moment, la mère ne va pas mourir, pas encore… Il l’a vue la semaine dernière, il l’a trouvée un peu requinquée, elle a encore de la ressource.

Arrivé sur place, les manivelles en main, il hésite. Mais il n’y a pas de temps à perdre, le bief est plein, prêt à déborder même, il faut vite « noyer ». Il enjambe la bordure et s’engage sur la planche qui permet d’accéder au mécanisme. Le père Duvier a raison, ça glisse. Il enclenche la manivelle de façon à diriger l’eau vers la parcelle concernée, une manœuvre qui a pour conséquence d’engendrer des remous qui jaillissent jusque sur la planche où il se tient. Il commence à paniquer, il tremble, il se cramponne comme il peut, mais son pied glisse, et il tombe dans l’eau agitée du bief.

On disait que les enfants de la campagne savaient tous nager, parce qu’ils aimaient jouer dans l’eau, barboter, même si leurs parents leur recommandaient de ne pas s’éloigner des bords. Ils fabriquaient des bouées de joncs, et ne craignaient pas de boire la tasse. Souvent ils rentraient à la maison trempés jusqu’aux os et se faisaient gronder, plus parce qu’ils avaient sali leurs habits qu’à cause de leur imprudence.

Ils savaient nager, oui, presque tous. Bouboule n’en était pas sûr, lui. Il pataugeait, il mettait parfois la tête sous l’eau, il agitait bras et jambes pour faire semblant, il traversait le petit ruisseau avec de l’eau jusqu’au ventre, mais il traînait les pieds au fond. Il ne restait jamais longtemps à la baignade, parce qu’il devenait vite le point de mire des garnements qui se moquaient de lui et avaient tenté plusieurs fois de l’obliger à nager en le poussant brusquement à l’eau. Tout seul, tranquille, il aurait sans doute pu fournir la preuve qu’il en était capable. Plus tard, il était allé voir le fameux lac Vert, avec son plongeoir du haut duquel sautaient les plus hardis, Luigi en tête bien sûr, mais jamais il ne s’y était baigné, parce qu’il fallait avoir un caleçon de bain et qu’il n’en avait pas, et que les filles se mélangeaient aux garçons.

Bouboule est tombé dans le bief, il a touché le fond. D’un coup de pied, il remonte à la surface, mais il suffoque. De l’eau, il en a partout, dans les yeux, dans les oreilles, dans la bouche, le nez. Il bat des bras et des jambes et parvient ainsi à rester en surface de cette eau qui bouillonne autour de lui. Il retrouve un peu ses esprits, juste assez pour crier : Au secours ! Au secours ! Il glisse à nouveau vers le fond, redonne un coup de pied. Au secours !

Luigi entend ces cris.

En plus de sa qualification de dépanneur, qui ne lui prend pas tout son temps, sinon ce ne serait pas une référence pour l’entreprise, Aldo le charge aussi d’harmoniser l’avancée des travaux en cours, de manière à satisfaire au mieux les clients et d’employer judicieusement les ouvriers, sans perte de temps ni négliger personne. Cet après-midi, au volant de la Peugeot de son père, il a rendez-vous avec le « Marnais » pour la mise en route d’une nouvelle tranche de travaux.

Le chemin qui mène à la ferme longe le ruisseau sur une centaine de mètres, avant que celui-ci s’en éloigne. Malgré les grands arbres et les buissons épais qui garnissent la rive, Luigi entend les cris, forts, rauques, haletants, d’un homme en grande difficulté. Il comprend vite. Le bief ! Quelqu’un est en train de se noyer dans le bief ! Il gare la voiture sur le bas-côté du chemin, et court jusqu’à l’endroit par lequel il est facilement accessible.

Bouboule ! C’est Bouboule qui visiblement est à bout de souffle et de force et se débat comme un diable, alors que dans le bief l’eau est encore aux trois quarts de sa hauteur. Un homme qui ne serait pas dans cet état de détresse pourrait y tenir debout et de là s’accrocher aux ferrailles qui consolident les parois, mais pas Bouboule qui patauge, qui panique, disparaît une seconde et revient à la surface et dont la voix s’éraille. Au secours… Au secours…

Luigi réagit en un éclair. Donnant donnant. Il se penche sur le bord du bief. Bouboule a reconnu son ennemi. Il suffoque d’étonnement, de peur aussi, coule une seconde fois, réapparaît. Se… cours… Se…cours…

Luigi se penche davantage et tend une main vers Bouboule, mais pas encore jusqu’à le toucher.

— La barre de direction de mon camion, c’est toi qui l’as sciée ?

Bouboule ne peut plus articuler un seul mot. Les yeux et la bouche grands ouverts d’un geste de la tête il nie.

— C’est toi qui as voulu m’envoyer dans le décor ? Tu vas crever, Bouboule ! Tu peux bien dire la vérité maintenant ! De toi à moi.

Les yeux de Bouboule se fixent à ceux de Luigi, quelques secondes, et tout d’un coup il n’a plus peur, ni mal, ni rien, il va glisser, couler, partir.

— Oui… c’est moi…

Luigi saisit alors une main du désespéré et s’arc-boute pour ne pas être emporté par son poids.

Il lui parle d’abord.

— C’est bon. Je vais te tirer de là. Doucement. Fais ce que je te dis. Donne-moi ton autre main. N’aie plus peur. Respire.

Il l’attire vers la paroi du bief, se redresse un peu pour avoir plus de force dans les épaules et dans les bras, et lentement, sort de l’eau Bouboule qui éclate en sanglots.

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