Les ombres de l'enfance
Epilogue
Armande et Louise sont mortes toutes les deux en 1976, à quelques semaines d’intervalle. Leur fin a été à l’image de leur vie. L’une paisible, l’autre pas. Le personnel de la maison de retraite n’oubliera pas de sitôt les révoltes et les délires d’Armande qui ne reconnaissait plus personne, pas même Simone, pourtant exemplaire auprès d’elle.
Très touchée par la disparition de sa grand-mère qui l’avait si bien aidée à admettre et surmonter l’inadmissible et à laquelle elle rendait visite chaque jour, Dilette a souhaité s’installer dans sa maison avec sa famille. Luigi a compris ce désir. L’entreprise Solari, toujours aussi florissante, a apporté à la vieille demeure de Louise les aménagements nécessaires, sans en effacer l’âme, et des locataires occupent maintenant la maison construite pour les jeunes mariés des années 60. Les enfants, Clara et Gabriel, né deux ans après sa sœur, et dont le second prénom est André, ont investi les dépendances, et obtenu de leurs parents que les clapiers et la basse-cour soient à nouveau occupés.
Bouboule ne s’est jamais remis de son passé d’enfant disgracieux et mal aimé. Luigi a tenté de lui venir en aide en le prenant à l’essai au service de l’entreprise, mais il s’est révélé réfractaire à toute tâche et tout contact, surtout avec son ennemi d’enfance devenu pourtant son sauveur. Il a vivoté comme il a pu, aidé par Simone, et par les Duvier retraités chez qui il descendait souvent. Il n’a pas supporté la mort de sa mère. Il ne s’est pas « foutu à l’eau », le bief étant désaffecté et en voie de démolition. Un soir d’hiver, il s’est « accroché », au fond de la grange.
Aux yeux de toutes les personnes qui la connaissent, aussi bien sa famille que ses collègues, Dilette est une épouse et une mère comblées, une jeune femme heureuse, équilibrée, « bien dans sa peau » en somme, toujours un peu réservée et discrète, mais c’est sa nature. Tous s’accordent aussi à penser qu’elle a bien mérité son bonheur, étant donné son passé riche en drames.
Heureuse, elle l’est en effet, malgré ce passé. Elle a réussi à intégrer ses blessures, même les plus cruelles, la mort de sa mère, de son « papa » Gabriel, et plus récemment de sa grand-mère, tous tellement pleurés.
La perte d’un être cher provoque toujours une sorte de révolte, pourquoi lui, pourquoi elle ? Mais on SAIT que la maladie, l’accident, le grand âge nous guettent tous et frappent le plus souvent sans crier gare, et qu’on doit se plier aux aléas du destin. Seul le suicide résiste au pourquoi. Celui de Bouboule, pauvre garçon privé de tendresse et d’amour, a bouleversé Dilette, elle au moins n’en a jamais manqué, elle a dans la tête et le cœur beaucoup de beaux souvenirs.
Pourtant, il lui reste un vide, un trou, dans le lent et difficile travail de reconstruction, volontaire ou instinctif, naturel, qu’elle a mené. Un point d’interrogation. Quelque chose qu’elle ne SAIT pas et qu’elle ne saura sans doute jamais. Son père, le vrai, André Houlin, le maquisard, où est-il, que fait-il, est-il encore vivant, si oui comment vit-il, a-t-il fondé une famille, a-t-elle quelque part des frères, des sœurs qui ignorent son existence à elle ? Ou bien est-il mort, quand, comment ? Tant de questions qui depuis qu’elle est elle-même épouse et mère lui reviennent à l’esprit de plus en plus souvent. De son vrai père, elle ne SAIT presque rien, et Louise n’en savait guère non plus. Un beau garçon. Avec ta mère ils se sont aimés. Oui mais maintenant ?…
Le besoin de savoir la travaille. Elle a envie d’en parler, mais à qui ? A Luigi ? A Maria ?
Pour qu’ils s’inquiètent de son souci ? Pour s’entendre dire : Fais-toi une raison, petite, tu ne sauras jamais. Jamais ?
En 1978, un dimanche d’octobre, un homme, au volant d’une voiture immatriculée 08, monte vers Villiers, parcourt lentement le village, et s’arrête devant le premier habitant visible, qui est une habitante, une vieille femme occupée à balayer son devant de porte. Il descend de sa voiture, et l’interpelle :
— S’il vous plaît, madame, je cherche une personne originaire d’ici, Marguerite Chauvy, peut-être y vit-elle encore, pouvez-vous me renseigner ?
La vieille dame regarde cet inconnu, avec un brin de méfiance, mais lui trouvant sans doute une allure rassurante, elle fait quelques pas vers lui et consent à entamer la conversation.
— La Margot Chauvy, vous dites ? Mais mon pauv’ monsieur y a longtemps qu’elle est morte !
— Morte ?… mais… y a-t-il encore ici quelqu’un de sa famille ?
— Oui, sa fille, Odile, mais elle s’appelle p’us Chauvy, ç’a été Maron, et maintenant c’est Solari son nom. Si vous voulez la voir, c’est facile, vous prenez en haut à droite et c’est la dernière maison.
L’homme remercie la vieille dame qui reste un moment appuyée sur son balai, à se remémorer la famille Chauvy et à se demander qui peut être celui qu’elle vient de renseigner. Une histoire de maquisard a bien couru… dans les années 1940, ça fait bien longtemps… Elle suit des yeux la voiture jusqu’à ce que celle-ci prenne le virage en haut de la rue. Puis elle retourne à son balayage.
La dernière maison à droite… L’homme se gare, s’approche du portail, le pousse, parcourt des yeux la cour, le jardin. Il voit sortir de la maison une jeune femme, la trentaine, rousse, jolie.
— Vous cherchez quelqu’un, monsieur ?
Il ne répond pas tout de suite, il la regarde, intensément, et semble très ému.
Dilette alors porte ses mains à sa bouche, elle croit comprendre. André ?… Son père ?…
L’homme fait quelques pas vers elle.
— Je m’appelle Bernard Houlin, je suis le frère cadet d’André Houlin.
Il ouvre ses bras, Dilette s’y précipite, il la serre contre lui, ils pleurent tous les deux.
Quelques instants plus tard, une fois passé le moment de la surprise, si forte, si inattendue, à en perdre le souffle et la voix, dans la maison Dilette écoute parler l’homme, le frère de son père, son oncle… Elle va SAVOIR, enfin. Il parle lentement, bouleversé par sa propre émotion et plus encore par celle de la jeune femme, la fille de son frère, sa nièce, qu’il découvre.
Elle apprend qu’André est mort au maquis, en 44, ses camarades et lui ont été dénoncés. Que les parents Houlin, après la guerre, ont reçu une lettre d’une certaine Marguerite Chauvy, qui leur apprenait ses amours avec André, et leur demandait ce qu’ils savaient de leur fils. Ils n’avaient pas répondu. Parce qu’ils n’avaient pas osé lui apprendre qu’André était mort, et qu’ils espéraient que sa jeunesse lui donnerait la possibilité de faire sa vie malgré cet épisode hors du commun. Ils ignoraient que l’amour des deux jeunes gens avait porté un fruit, un enfant. Dans la foison de lettres que Margot avait envoyées dans tout le département des Ardennes, elle ne mentionnait pas l’existence de sa petite Odile. Elle se réservait de ne le faire que si elle réussissait à entrer en contact avec la famille d’André. Quelle aurait été dans ce cas la réaction des parents d’André ? Sans doute auraient-ils voulu connaître la jeune mère et l’enfant, et même davantage.
Bernard révèle à Dilette qu’en effet sa mère, à la fin de sa vie, parlait souvent d’une certaine lettre, soigneusement cachée, et qu’elle regrettait de ne pas y avoir répondu.
— Cette lettre, ma petite Odile, je l’ai trouvée dans les archives de mes parents, après leur décès, et depuis je n’ai pas cessé d’y penser. Cette histoire d’amour, à la fois romantique et tragique, me poursuivait. J’ai alors décidé de venir dans ce village dont la lettre m’a appris le nom pour essayer d’apprendre ce qu’était devenue la petite amoureuse de mon frère. Voilà pourquoi je suis ici aujourd’hui, près de vous. Acceptez-vous de me dire maintenant quand et comment votre maman est morte ? ajoute-t-il après un long silence.
Dilette relate alors le destin de Margot, son union avec Gabriel, « mon papa », l’accident, les conditions dans lesquelles elle a appris qu’elle avait aussi un « vrai père », un jour où à l’école le maître expliquait aux enfants ce qu’avaient été les maquisards. A Bernard elle confie sans hésitation ses sentiments concernant son passé, cette impression de vide qui surtout depuis qu’elle est mère la poursuit et l’empêche de faire le deuil de ce père inconnu. Elle finit en larmes, mais ces larmes-là ne sont pas amères, parce que maintenant elle SAIT.
— Et vous, Bernard, dit-elle quand elle a retrouvé un peu de calme, vous avez une femme, sans doute, des enfants… parlez-moi d’eux.
— Je n’ai ni femme ni enfants, ça ne s’est pas fait…
Luigi revient d’une petite promenade dans la campagne avec les enfants. Il voit la voiture garée, remarque l’immatriculation, 08, les Ardennes. Un client de l’entreprise, peut-être… Certains n’hésitent pas à venir parler affaires un dimanche, avec son père ou avec lui.
Les enfants restent un instant dehors. Luigi entre. Voit l’homme, un inconnu pour lui. Remarque que Dilette a pleuré, que l’ambiance est lourde d’émotion.
Qui est cet homme ?… Son père ?…
— Bernard, je vous présente mon mari, Luigi. Luigi, je te présente Bernard Houlin, le frère de mon père, mon oncle.
— Et le vôtre aussi, si vous le voulez bien, et celui de vos enfants, ajoute Bernard en tendant la main à Luigi.
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