Les ombres de l'enfance
Chapitre 12
La première heure de classe est consacrée à l’installation des enfants, que le maître organise non seulement en fonction de leur cours, mais aussi de leurs capacités, de leur comportement et de leur taille. Des arrangements seront possibles en cours d’année. L’idéal serait que les bons élèves stimulent les paresseux et les cerveaux lents, que les gentils inspirent les teigneux, que les garçons acceptent de s’asseoir à côté des filles et vice versa, que les grands veillent sur les petits et que les petits ne craignent pas les grands, que ceux qui se croient beaux ne se moquent pas de ceux qu’ils jugent vilains, ou seulement différents… Mais l’école est une société en miniature, et les enfants reproduisent souvent les attitudes des adultes avec leurs préjugés.
— M’sieur ! Ma maman elle veut pas que je sois à côté de celui-ci, ou de celle-là.
Pourquoi ? Les réponses, le maître n’a pas besoin de les demander, il les connaît. Parce qu’il ou elle a des poux. Parce que je veux pas qu’il ou elle vole mes affaires. Parce que maman elle a dit que sa mère elle…
— Tu diras à ta maman qu’elle vienne me voir.
La plupart du temps, la maman ne vient pas. Elle n’a pas que ça à faire. Ou elle n’ose pas. Ou elle n’a pas envie qu’on lui fasse la morale, à son âge, non mais. Et puis, dans la société des enfants comme dans celle des adultes, ça va et ça vient, ça se fâche et ça se rabiboche, ça pardonne et ça oublie.
L’installation terminée, le petit matériel scolaire inspecté, les cahiers et les livres couverts et étiquetés, au travail ! Le maître retourne un tableau au dos duquel il a préparé des exercices pour les grands et les moyens, du calcul et de la conjugaison, afin de leur rafraîchir la mémoire après deux mois et demi de vacances. Ont-ils ouvert leurs livres de classe ? Ce n’est guère probable. Ils sont allés à la pêche, ils ont aidé leurs parents dans les champs et les jardins, quelques-uns sont partis un peu en vacances, chez des grands-parents, des tontons, des cousins. S’ils ont perdu une partie de leur savoir, ceux-là savent au moins encore lire.
Mais les autres, ceux qui avaient tout juste appris le b-a ba de la lecture et ceux qui venaient seulement de consolider plus ou moins cet apprentissage délicat, que leur en reste-t-il ? Un second tableau est prêt à leur intention, ils vont devoir aller s’y regrouper autour du maître.
Quant aux trois petits qui ont tout à découvrir, il s’agit d’abord de les apprivoiser, de leur laisser le temps de se familiariser avec leur environnement. L’instituteur a déposé devant chacun d’eux une grande feuille de papier blanc et leur a demandé de faire un dessin.
Du haut de l’estrade où il a réuni les uns autour de lui, redevenu le chef d’orchestre de toute la classe, il a aussi l’œil sur les autres qui retrouvent avec plus ou moins d’enthousiasme les multiplications, les additions, l’imparfait, le passé composé et autres, et sur les petits dessinateurs groupés à leurs petits pupitres au pied de l’estrade.
Les jumeaux crayonnent déjà activement, discrètement surveillés par la grande sœur qui lève régulièrement les yeux de son ardoise où elle calcule avec ardeur. Dilette a sorti de sa trousse quelques crayons de couleur qu’elle serre dans sa main. Elle ne dessine pas, elle ne bouge pas.
Monsieur Goblin ne tarde pas à remarquer qu’un petit manège se trame entre elle et Luigi. Celui-ci s’est d’abord mis au travail avec entrain, mais maintenant il se retourne toutes les dix secondes vers la petite, crayon d’ardoise en main, avec un geste destiné, semble-t-il, à l’inciter à dessiner comme les autres. Il l’encourage aussi par une mimique qui lui est familière, celle qui lui réussit si bien avec sa « mama », ce petit sourire charmeur, du bout des lèvres. Et voilà que la gamine ne le quitte plus des yeux, qu’elle guette ce sourire, qu’elle s’y accroche, qu’elle commence à y répondre, timidement, à peine.
D’abord amusé, bientôt l’instituteur se sent ému, par la fragilité de la gamine, et plus encore par les efforts de Luigi pour la rassurer, l’encourager. Tout en s’activant avec ses petits lecteurs dont la toute jeune mémoire a bien besoin d’être réactivée, il suit l’évolution de leur manège. Les enfants, il est bien placé pour le savoir, sont souvent plus enclins à l’indifférence, voire à la moquerie, quand ils se trouvent face à des situations inhabituelles ou peu ordinaires parce que du domaine de la sensibilité. Rarement par méchanceté, mais seulement parce qu’ils ne savent pas comment les gérer et craignent pour eux le ridicule, dont les quolibets et le rire, croient-ils, les préserveront et leur donneront le beau rôle.
S’il y en a un dans la classe qui l’a appris à ses dépens, c’est bien le petit Lochard, Bouboule…
Pour le moment, il n’est pas à la fête, debout face au tableau, les bras croisés, suivant des yeux la longue règle avec laquelle le maître désigne les lettres et les mots à reconnaître, parce que quand ça tombe sur lui il se trompe souvent. Et justement ça tombe sur lui, alors qu’il ne suivait pas.
— Eh bien, Claude, c’est à toi !
Le gamin se retourne vivement, mais trop tard.
— Qu’est-ce que tu regardais ?
— Rien, m’sieur.
Si. Il regardait Luigi, qui tout à l’heure avait osé aller chercher Dilette au portail, et qui maintenant lui adressait des signes et des sourires. Il a sept ans, Luigi huit, Dilette six. Il ne sait pas ce qu’est la jalousie, quand elle concerne les sentiments et non pas des « choses », des beaux habits, des billes, un cartable en vrai cuir, des bonbons dans les poches, ou même des sous.
Mais il est jaloux.
Lui aussi, tout à l’heure, avant l’appel, quand il a vu la petite aux boucles rousses seule près du portail, il a eu envie d’aller vers elle. Mais il n’a pas osé, parce que c’est une fille et que ça devait être une fille qui aille la chercher, et pas un garçon. Et c’est le Gigi des Solari qui y est allé. Il est culotté, lui. Le maître aurait dû l’empêcher, pourquoi il l’a laissé faire ? Il a tout, le Gigi. Un papa qui a une voiture et deux camions, et une jolie maman toujours bien habillée, bien propre comme le dimanche, une maman qu’on entend parler et rire jusqu’au bout de la rue.
— Qu’est-ce qui se passe, Claude ? Ce n’est que le premier jour et tu n’es guère attentif.
— Y a rien, m’sieur.
Le gamin se reprend, croise plus fort ses bras, regarde fixement le tableau, mais par en dessous, le front bas, les sourcils froncés. Ses yeux bleus, d’un bleu pâle qui les fait tout délavés, semblent remplis de larmes qu’il réussit à contenir.
Quand arrive le temps de la première récréation, monsieur Goblin prend la précaution de demander aux grandes filles de s’occuper des tout-petits. L’une d’entre elles s’empare de la main de Dilette qui se laisse emmener sous les tilleuls, et bientôt toutes les filles les rejoignent et une ronde s’organise, avec des comptines et des jeux de mains.
Les plus grands des garçons se sont regroupés contre la grille, autour du redoublant, un véritable échalas pour ses quatorze ans bien sonnés, serré dans sa blouse trop juste et trop courte dont dépasse sa culotte qui lui arrive aux genoux. Il fait le malin, c’est lui tout à l’heure qui a soufflé « Bouboule ». Et maintenant, le voilà qui prétend qu’il « s’en fout » de redoubler, que « le Nénesse » va regretter d’avoir forcé ses parents à le laisser un an de plus à l’école, pour ce que ça sert le certif, j’en ai pas besoin moi, je veux faire le bûcheron avec mon père. Les autres l’écoutent, admiratifs ou dubitatifs, quand même rater le certif c’est plutôt vexant.
Un autre groupe de gamins s’est formé, qui se mettent à courir, à jouer à « tape-tape ». Agile et rusé comme il l’est, Gigi n’est jamais le dernier dans ce jeu-là. Bouboule non plus, mais lui fonce à toute vitesse, tête baissée, comme un bélier, et tape au hasard, et non à la feinte.
Monsieur Goblin observe cette première récréation. Les grands, là-bas, qui rigolent autour du redoublant, à surveiller… Mais… un début de bagarre déjà ? Luigi et Claude… Il s’approche.
— Il m’a foncé dessus, m’sieur, exprès, il m’a fait tomber !
— C’est vrai, m’sieur, Gigi y courait, le Bou… Claude, il lui a rentré dedans.
L’accusé ne se défend pas. Les deux gamins se regardent, se toisent.
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