Les ombres de l'enfance
Le feu aux poudres - Octobre 1955
LE FEU AUX POUDRES
Octobre 1955
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— M’sieur, c’était qui au juste les maquisards ? Mon père, il en a parlé hier avec un marchand de bois, il a dit qu’il y en avait eu à la Ravinette. Quand je lui ai demandé des explications, il m’a dit : T’as qu’à demander au maître d’école, il t’expliquera mieux que moi. Ils faisaient quoi, les maquisards ?
C’est un garçon du cours moyen deuxième année, comme Luigi, qui a posé la question.
De temps en temps, en fin d’après-midi, monsieur Goblin consacre une demi-heure à répondre à des questions que se posent ses élèves, sur toutes sortes de sujets. Comment on sait que la terre est ronde ? Pourquoi les filles sont plus petites que les garçons ? Les dinosaures c’est vrai ou pas ? Pourquoi on fait la paix et après on refait la guerre ? Quand il n’y aura plus de charbon qu’est-ce qu’on brûlera dans les usines ?
Le maître estime, à juste titre, que ce n’est pas perdre du temps que d’y répondre, que cette possibilité de s’informer aiguise la curiosité des enfants et peut leur apporter des connaissances autres que les seuls enseignements scolaires soumis à des programmes. Il s’est rendu compte que même les plus jeunes censés dessiner ou regarder des livres illustrés pendant ce temps se détournaient de leurs activités pour écouter. Formuler les réponses se révèle parfois difficile, voire impossible, les sujets et le vocabulaire nécessaire n’étant pas à la portée des enfants. Monsieur Goblin va même parfois jusqu’à leur avouer son incapacité à les renseigner. Je suis un instituteur, leur dit-il, pas un savant.
C’est la première séance de ce type pour l’année scolaire qui commence.
— Alors, vous voulez savoir ce qu’étaient les maquisards…
Le maître quitte son estrade et vient s’asseoir familièrement sur le coin d’une table.
— Les maquisards…
Après quelques instants de réflexion, non pas sur le sujet qu’il connaît bien, mais sur la façon de s’exprimer pour être compris, il se lance et bientôt se rend compte que son auditoire l’écoute avec attention. Les plus grands sont nés juste avant ou pendant la guerre. Ils en ont entendu parler dans leurs familles, dont certaines ont été directement touchées.
Un grand de treize ans l’interrompt.
— Moi, m’sieur, mon père, il a été fait prisonnier, quand il est revenu j’ai eu peur, je ne pouvais pas le reconnaître, je ne voulais pas l’appeler papa…
Monsieur Goblin connaît l’histoire du village, il sait que même si quelques noms ont été ajoutés sur le monument aux morts après cette guerre, aucun des enfants qu’il a là autour de lui n’est devenu orphelin, ce qui lui rend le sujet du jour moins difficile à traiter.
Il reprend la parole, en arrive aux maquisards, explique le pourquoi et le comment de leur mission, leurs conditions de vie, les cabanes dans les bois, les ravitaillements clandestins. Tous les enfants ont les yeux braqués sur lui et boivent ses paroles, même les filles, et jusqu’aux petits qui délaissent leurs jeux et leurs livres.
— C’est vrai, m’sieur, qu’y en a eu à la Ravinette, des maquisards ? Je sais où que c’est, moi ! J’ai déjà été faire du bois là-bas avec mon père.
Il est rare que le gamin Lochard se manifeste sans être sollicité, c’est tout à son honneur aujourd’hui, la preuve qu’il s’intéresse.
Cet après-midi-là, au moment où monsieur Goblin libère ses élèves, ce qu’il lit dans leurs yeux quand ils le saluent le rend heureux, il a passionné son jeune auditoire. Il est bien loin de se douter de la suite…
— P’pa, le maître aujourd’hui il nous a dit qu’à la Ravinette y a eu des maquisards pendant la guerre. Tu le savais, toi ?
— Oui.
— T’en as vu, t’en as connu, toi ?
— P’t-être bien, ça se pourrait.
Edouard n’est pas causant ce soir. Claude sait que dans ce cas-là il ne sert à rien d’insister. Armande est devant son fourneau, la louche à la main, il se lève pour aller chercher la soupière. Ils commencent tous les trois à manger, sans dire un mot. Claude voudrait bien en revenir aux maquisards, la réponse évasive de son père ne lui a pas suffi.
Mais ne voilà-t-il pas que c’est Armande, une fois la soupe finie et le plat suivant sur la table, qui à son grand étonnement le fait à sa place.
— Les maquisards… lâche-t-elle avec un haussement d’épaules, qu’est-ce qu’ils ont fait par ici ? Rien du tout ! Pas vrai, Edouard ? Y a eu des endroits où ils ont fait des actions, mais ceux d’ici… Pour moi, ces gars-là cherchaient surtout à se cacher, c’était pas la crème, plutôt des dégonflés…
— T’as p’t-être raison, comment savoir, un jour ils ont filé, on n’a jamais su pourquoi.
— Y en a une qu’a dû regretter… si tu vois ce que je veux dire. La Margot de la Louise.
Tout en faisant semblant de se concentrer sur son assiette, Claude tend l’oreille. Ils sont comme ça, ses parents, ils croient que quand il mange il ne s’intéresse à rien d’autre, alors ils parlent comme s’il n’entendait pas.
— Tu dis ça, Armande, mais y a pas de preuve. Sa gamine, de qui elle est, y a qu’elle pour le savoir.
— Sûr que j’ai pas tenu la chandelle, mais si elle était d’un gars de par ici, on aurait fini par le savoir, tu sais bien qu’on n’empêche pas les gens de causer. La Margot a été vue sur le chemin de la Ravinette. Et quand elle a eu la p’tiote, elle ne faisait pas la fière, la Louise non plus.
— C’est du passé tout ça, Armande, et la pauvre Margot finalement si elle avait fauté elle a été bien punie, mourir à vingt et quelques années, c’est pas rien.
— Elle a eu quand même la chance que le manchot la prenne, et la gosse avec. Le manchot c’est pas son père mais la gamine elle s’appelle Maron comme lui, il l’a adoptée, comme ça elle a un nom. Enfin, c’est pas nos affaires mais quand même, c’est pour dire. Ben quoi, tu finis pas tes patates ? dit-elle en se tournant vers Claude, comme si elle avait oublié qu’il était là et qu’il avait pu entendre.
Depuis quelques minutes il avait toujours la fourchette en main mais il ne mangeait plus, il écoutait. Le père de Dilette était un maquisard… Il n’en revenait pas.
— Si si, je finis… Tu m’en avais mis beaucoup, m’man.
Ce soir-là, Bouboule a du mal à s’endormir. Il ne sait pas s’il est peiné ou content de ce qu’il vient d’apprendre, mais il a la sensation d’avoir un atout en main. Quand, comment l’utiliser ? Il ne le sait pas encore, mais le voilà tout fier, et tout chamboulé, de connaître un secret.
Armande vient de rejoindre Edouard dans la chambre.
— T’aurais p’t-être pas dû parler de ça devant le gamin, lui dit Edouard quand elle se couche, des fois qu’il le répète, sait-on jamais…
— Penses-tu ! Tu sais bien que quand il mange y a que son assiette qui compte. Et même s’il a entendu, il n’a pas pu comprendre, à son âge, surtout qu’il n’est guère malin, faut reconnaître.
Le lendemain matin, Claude file vers l’école afin d’être un peu en avance. Le portail est déjà ouvert, il s’y adosse et attend. Deux gamins arrivent ensemble.
— T’es déjà là, Bouboule ? Ta mère t’a mis à la porte ?
En guise de réponse, il leur décoche un pied de nez.
La cour se remplit peu à peu, des petits, des filles, des garçons. Il reste cloué au portail.
Arrive Gigi, qu’il fait semblant d’ignorer mais dont le sourire narquois ne lui échappe pas. Depuis leur premier accrochage, ils ne se sont jamais réconciliés, il y a toujours un feu qui couve entre eux.
Ah, voici Dilette, avec son cartable rose de fille au dos. Elle franchit le portail, marque un très court instant de surprise en voyant Claude tout seul, comme s’il attendait quelqu’un. Il fait un pas vers elle, elle court rejoindre ses copines. Une manœuvre que surprend Gigi et qui l’intrigue, d’autant plus que Bouboule quitte le portail et vient se poster cette fois tout près du petit groupe de filles auquel Dilette s’est jointe.
Monsieur Goblin apparaît sur l’escalier, tape dans ses mains, les enfants se mettent en rangs, entrent et s’installent à leurs pupitres. Bouboule se trouve dans la même rangée que Gigi, qui sitôt assis se tourne vers lui. Il regarde du côté de Dilette, encore ! Mais qu’est-ce qu’il lui veut aujourd’hui ?
— Luigi, tu peux répéter ce que je viens de dire ? Décidément, tu n’es pas attentif ce matin. Quelque chose ne va pas ?
— Non, m’sieur.
La classe a commencé il y a à peine une heure et c’est déjà la troisième fois que le maître a pris Gigi en faute d’inattention. Et à chaque fois il a surpris le même manège, un regard du côté de Bouboule, un regard du côté de Dilette.
Pendant la récréation, il surveille discrètement les deux gaillards, remarque que Claude ne se mêle à aucun groupe, qu’il a souvent l’œil sur Dilette. Tiens, voilà Luigi qui s’approche de lui, ils se parlent. Attention. Non, ça ne dégénère pas, si ce n’est qu’en paroles, tant qu’ils n’en viennent pas aux mains, mieux vaut ne pas intervenir.
— Bouboule, qu’est-ce que tu lui veux à Dilette ? Tu l’attendais ce matin ? Pourquoi ?
— Parce que je sais des choses sur elle, des drôles de choses.
— Tu sais rien du tout, t’es qu’un menteur. Tu veux qu’elle te regarde, Dilette, c’est tout, mais elle se moque bien de toi !
— Si, je sais quelque chose.
Mine de rien, le maître vient vers eux.
— Allez, dégage, macaroni ! siffle Bouboule entre ses dents.
Luigi ne répond pas et détale en courant.
Maria a vite remarqué, durant le repas de midi, que Gigi n’était pas dans son assiette. Pas une seule fois il ne lui a souri. Quand il est reparti vers l’école elle l’a questionné.
— Qu’est-ce que tu as, mon Gigi ? Tu n’as pas bien travaillé ce matin ? Le maître t’a grondé, puni ? Dis-moi, mon petit, ta mama elle peut tout comprendre.
— Non, mama, y a rien.
Il lui a fait son fameux sourire et s’est jeté dans ses bras avant de filer à toute vitesse sans se retourner. Maria l’a regardé en soupirant. Si, il y a quelque chose.
C’est à la récréation de l’après-midi que le « drame » éclate. Les deux garçons ne se mêlent à aucun jeu. Luigi n’a pas digéré l’insulte du matin : macaroni ! Et il se demande ce que peuvent être ces « choses » sur Dilette. Il tente de s’approcher de Bouboule sans attirer l’attention de monsieur Goblin. Les voici face à face, tous les deux l’œil mauvais.
— Tu me cherches, macaroni ? Tu vas me trouver !
— Si tu crois que tu me fais peur, menteur, gros lard !
Bouboule fait semblant de ne pas souffrir de sa silhouette empâtée, mais dans le fond il sait qu’il n’est pas comme les autres, trop gros, mal fichu, mal habillé, avec un père qui ne s’occupe guère de lui et une mère qui lui fait honte, parce qu’elle est à moitié infirme, mais surtout parce qu’elle dit du mal de tout le monde, qu’elle n’aime personne, même pas lui, son gamin.
Gros lard. Il va voir, le macaroni, et surtout il va entendre quelque chose qui va lui en boucher un coin !
— Ça te défrise que je regarde la Dilette parce que tu veux qu’elle ne regarde que toi ! Mais moi, j’en sais plus que toi sur elle. Son père, c’était pas le manchot, c’était un maquisard.
— T’es fou, Bouboule, tu dis n’importe quoi !
— Non. Le manchot, la Margot Chauvy s’est mariée avec lui pour qu’il adopte sa fille, mais son père c’était un maquisard, un bon à rien, un…
Luigi se rue sur lui, le renverse, les coups et les insultes pleuvent. Surpris par une telle violence, Bouboule ne parvient pas à se relever, il se met à hurler, des cris aigus comme ceux d’un cochon qu’on égorge.
Tous les enfants accourent, les grands, les moyens, les petits, les garçons et les filles, suivis du maître qui n’en revient pas. Bouboule a cessé de crier, il se relève, la tête basse. Gigi est blême, mais il a du feu dans les yeux.
— Luigi, qu’est-ce qui t’a pris ?
— M’sieur, il dit que Dilette est la fille d’un maquisard !
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire…
Monsieur Goblin est atterré. Luigi poursuit :
— Oui, m’sieur, il dit que son père, c’est pas celui qui est mort avec sa mère, que celui-là il l’a adoptée… C’est pas vrai, m’sieur, il ment, il ment !
Ces derniers mots s’étouffent dans un sanglot.
Les enfants, du moins les plus grands, comprennent que cette fois la bagarre entre Luigi et Bouboule a une cause grave, puisqu’elle concerne des adultes, et même des morts.
— M’sieur, je ne vois plus Dilette, elle était là près de moi… M’sieur, le portail est ouvert, elle s’est sauvée !
C’est une grande de la classe du certif qui vient de réagir.
— Cours vite jusque chez madame Chauvy, Solange, pour voir si elle y est ! Et vous, les enfants, retournez en classe, à vos places, dans le calme. Non, Bouboule, pas toi, Luigi non plus, approchez.
Ils s’avancent, Luigi la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, il renifle pour refouler ses larmes. Bouboule a aussi les bras croisés, mais il fixe le sol, ne relevant les yeux que pour des regards de travers.
Voilà Solange qui revient déjà, elle a couru.
— M’sieur, Dilette elle est avec sa grand-mère, dans le jardin, sur le banc. J’ai vu qu’elle pleurait. J’ai pas osé m’approcher.
— Tu as bien fait. Retourne en classe, maintenant, avec les autres.
— Moi aussi, m’sieur ? demande Bouboule.
— Une minute. Je crois comprendre ce qui s’est passé entre vous, mais comme c’est allé loin, cette fois, cela regarde aussi vos parents. Je vais les convoquer, du moins les mamans puisque les pères travaillent, et nous nous expliquerons ensemble.
Bouboule se trouble.
— Ma mère, elle a du mal de marcher, elle…
— Elle prendra son temps, on l’attendra. Maintenant, en classe, pas à vos pupitres, chacun dans un coin.
Avant de reprendre la direction de la classe pour la petite heure qui reste, puisque l’affaire a pris du temps, le maître rédige rapidement deux convocations aux noms de madame Solari et de madame Lochard et charge Solange d’aller les leur remettre.
— Bonjour, madame Lochard, le maître m’envoie pour vous donner ça.
— Qu’est-ce que c’est ?
Solange ne répond pas, elle file chez les Solari.
Armande garde longtemps le papier dans sa main, elle le lit et le relit sans y trouver la moindre explication, étant donné sa brièveté. « Madame, je vous prie de bien vouloir venir à l’école à 17 heures pour une affaire concernant votre fils. » Elle reste assise sur une chaise, inquiète, mal à l’aise, jusqu’au moment de se préparer, de troquer ses savates éculées contre des chaussures potables, de vérifier devant la glace l’état de son chignon, d’ôter son tablier et d’enfiler son gilet, d’attraper sa canne et de se diriger vers l’école, péniblement, sans regarder ni à droite ni à gauche. Elle ne sort jamais, ou si peu, que ceux qui pourraient la voir seraient capables de lui demander où elle va, et pourquoi…
Maria a vu arriver Solange du haut de son balcon qu’elle balayait. Etonnée de la voir dans la rue alors qu’elle aurait dû être en classe, elle est descendue pour savoir ce qui se passait. Elle n’a eu que le temps de prendre la lettre qui lui était tendue. Depuis qu’elle l’a lue, elle ne tient plus en place. « Une affaire concernant votre fils… » Une affaire… Gigi, qu’est-ce qu’il a fait, mon Gigi… Et s’il était malade… et si… Ou alors c’est pour une bonne nouvelle, des compliments, la dernière fois qu’elle a parlé avec monsieur Goblin il lui a dit que Luigi était un enfant très intéressant, très vif, en avance pour son âge… Au moment de partir, elle se recoiffe, elle met un peu de rouge à ses lèvres, juste une touche, un foulard de couleur vive.
Dans la rue, elle court presque, et voilà que devant elle elle reconnaît, de dos, la silhouette d’Armande qui gravit péniblement l’escalier. Elle s’arrête et sent monter sa colère. C’est encore son gros garçon qui s’est battu avec Gigi, une fois passe mais pas deux, et cette fois il a dû lui faire du mal, le blesser… Elle grimpe les marches en courant, traverse la cour et arrive à la porte de l’école en même temps qu’Armande. Monsieur Goblin les attend, l’air sérieux, et même préoccupé. Il les salue, les invite à le suivre. Dans la salle de classe, les deux garçons sont assis à leur pupitre, les bras croisés.
Le maître avance une chaise pour Armande qui s’y laisse tomber, une autre pour Maria qui la refuse.
— Voilà, mesdames. Je vous ai demandé de venir parce qu’il s’est passé tout à l’heure entre vos enfants une chose qui dépasse le domaine scolaire. Laissez-moi vous l’expliquer, s’il vous plaît, ensuite vous pourrez vous exprimer.
Maintenant elles savent, elles ont tout entendu. Maria a été prise bien des fois de l’envie d’interrompre le maître, pour dire sa surprise, son indignation, son émotion, surtout son émotion.
Son visage a parlé pour elle. Ses yeux n’ont pas quitté ceux de Gigi. Armande est restée de marbre, les yeux baissés, son corps s’affaissant de plus en plus, on aurait pu croire qu’elle allait s’endormir sur sa chaise.
— Je vous écoute, mesdames. Madame Lochard ?
Elle se redresse un peu, souffle, secoue la tête.
— Qu’est-ce que vous voulez que j’vous dise…
— Madame Solari ?
— Je suis fière de mon fils, monsieur, même s’il a frappé… l’autre garçon… et j’ai beaucoup de peine pour madame Chauvy et encore plus pour sa petite-fille.
Armande prend la parole, sans pour autant lever les yeux, fixés sur ses chaussures qui bâillent.
— On le punira, not’ garçon, n’ayez crainte, on le punira. Il s’en rappellera, de celle-là.
— Madame Lochard, Claude n’a qu’un an de plus que Dilette, comment peut-il savoir ce qu’il a affirmé, concernant la fille de madame Chauvy, et son gendre ? Il faut bien qu’il l’ait entendu quelque part !
— Oui… faut croire… Dans le village, ça a causé sur tout ça…
— Que des adultes en aient causé, comme vous dites, je le comprends, je le sais, mais un enfant !
Armande hausse les épaules, se ferme à nouveau. Monsieur Goblin n’insiste pas, mettre une mère dans une telle situation face à son fils a quelque chose de déplacé, de pathétique même, son attitude a valeur d’aveu sans que les mots terribles aient besoin d’être prononcés. Bouboule regarde sa mère. Et s’il disait la vérité à monsieur Goblin ? M’sieur, je savais pas tout ça, moi, c’est ma mère qui a parlé, moi j’ai fait que comprendre. Mais non, il ne peut pas. Il aurait honte, pour lui-même, dénoncer un élève qui copie à l’école c’est déjà pas beau, alors dénoncer sa mère… Honte aussi pour elle, ce qu’elle a dit de la mère de Dilette, c’est pas beau non plus. Alors il se taira.
Un long silence suit, comme si tout était dit, que l’affaire était close.
Maria alors prend la parole :
— Et la petite, monsieur ?
— Elle est partie en courant après avoir entendu ce que vous savez maintenant. Solange l’a suivie, elle est allée se réfugier chez sa grand-mère. Madame Chauvy est une bonne personne, que les épreuves n’ont pas épargnée, mais qui a gardé toute sa générosité et sa bonté. Je la verrai ce soir, ainsi que Dilette.
Il n’y a plus rien à ajouter. Armande gratte le plancher du bout de sa canne, en signe d’impatience. Elle ne se sort pas trop mal de cette convocation dont le mot seul avait suffi à l’inquiéter. Une convocation ! Comme à la gendarmerie, comme devant un tribunal. Alors elle reprend le dessus.
— On le punira, monsieur l’instituteur, je vous l’ai dit.
Monsieur Goblin soupire. Les Lochard, le mari comme la femme, ont la tête dure. Mais ils ne sont pas violents. Jamais leur fils n’a été trop rudement corrigé. C’est parler qu’il leur faudrait savoir faire, mais ils ne savent pas…
Armande se lève, fait signe à son fils de la suivre, salue monsieur Goblin d’un simple signe de tête, sort de la classe, ignore Maria et s’éloigne lentement.
Gigi se rapproche de sa mama qui le prend dans ses bras. Il mesure sa chance, son bonheur.
Le soir même, les familles qui ont des enfants d’âge scolaire apprennent ce qui s’est passé à la récréation, raconté plus ou moins clairement. Pas complètement surpris en ce qui concerne la paternité du maquisard, des bruits ont couru en leur temps au sujet de cette aventure avec Margot, mais perplexes quant à sa révélation tardive, par un enfant, en plus. Il n’a pas pu l’inventer. Qui a parlé devant lui ? Sa mère ? C’est l’hypothèse la plus vraisemblable.
Les autres ne tarderont pas à être mis au courant à leur tour, dans la rue, au lavoir, dans les champs… Et il faut bien admettre qu’une nouvelle, surtout si elle est croustillante, ou mieux encore scandaleuse, c’est aussi une aubaine dans un village où règne la routine qui limite les conversations à la pluie et au beau temps, aux travaux des champs, aux petites misères de chacun…
Ce soir-là, chez les Lochard, l’ambiance est pesante. Armande a sa tête des mauvais jours et Bouboule semble plus fermé que jamais.
— Qu’est-ce donc qui se passe ? demande Edouard.
— Y se passe que j’ai été convoquée à l’école, rien que ça !
— Qu’est-ce que t’as fait pour que ta mère soit convoquée ? Hé, l’arsouille, j’te parle !
— Il a tout déballé sur la Margot Chauvy, que la p’tiote n’était pas la fille du manchot, tout !
— Pourquoi que t’as fait ça ?
Pas de réponse.
— Et il s’est encore bagarré avec le gamin des Solari, mais ce coup-ci c’est lui qui a été amoché.
Armande évite le regard de Bouboule, en pure perte puisqu’il a le nez dans son assiette.
Edouard ne sait que faire ni que dire. Tant que les gamins se battent entre eux, pour des histoires de gamins, c’est pas grave, mais là, ça va plus loin… Et le gosse qui ne veut pas s’expliquer… Une tête de mule. Le secouer, lui flanquer une rouste ? Edouard n’a jamais été pour. Et Bouboule n’en dira pas plus. Et puis… et puis… Armande n’aurait pas dû parler de cette affaire-là devant lui. D’accord, quand il mange il mange, d’accord, il n’est pas des plus finauds, mais faut pas dire n’importe quoi devant les enfants, ils en comprennent des fois plus que ce qu’on croit. Mais c’était quand même pas une raison pour lui de tout déballer à l’école, de ce côté-là la mère a raison.
— J’ai dit au maître d’école qu’on le punirait, avoue Armande, alors que Bouboule a filé au lit sitôt la dernière bouchée avalée.
— Qu’on le punirait comment ?
— Je sais pas… mais j’ai une idée. J’irai demander conseil à monsieur le curé, étant donné ce que ça concerne il saura quoi faire. La Simone doit venir demain dans la matinée, je lui demanderai de me descendre au bourg pour aller au presbytère, le gamin n’ira pas à l’école, je l’emmènerai avec moi, monsieur le curé lui fera la leçon.
Simone… L’aînée des filles Lochard n’est pas mariée, elle assume parfaitement son célibat, et de ce fait c’est elle qui rend le plus de services à ses parents.
Le lendemain, Bouboule ne desserre pas plus les dents, il obéit à Armande qui lui dit de ne pas aller à l’école et d’attendre l’arrivée de Simone. Celle-ci s’étonne de le trouver planté devant la porte, avec son air buté, et encore bien davantage quand elle apprend par sa mère ce qui s’est passé. Elle tente en vain de la raisonner.
— Pourquoi le curé ? Que veux-tu qu’il y fasse ?
— Il saura lui parler comme il faut, lui dire des choses que nous on ne sait pas bien.
Il faut d’abord que monsieur le curé comprenne, parce qu’une fois introduite au presbytère par la servante, Armande ne sait par où commencer, elle hésite, omet de dire que c’est elle qui a amené la conversation sur Margot, répète entre chaque morceau de phrase « voyez-vous, m’sieur le curé ».
Et ce n’est pas le gamin qui va l’aider, il est tassé sur une chaise, muet, fermé comme une huître, il n’a même pas dit bonjour.
Bouboule a compris qu’il s’y est mal pris, qu’il n’aurait pas dû dégainer si vite son arme, qu’il a tout gâché.
Alors comme il ne peut pas accuser sa mère pour essayer de rattraper le coup, il ne dira plus rien.
Quand monsieur le curé a enfin reconstitué le puzzle de cette affaire, il se doute de ce qu’Armande attend de lui. En effet…
— On n’ose pas le remettre tout de suite à l’école, vous comprenez, ils ont tous été choqués, les gosses, la gamine, le maître. Il va passer pour quoi après ça ?
— Madame Lochard, je pense en effet qu’il serait bon de l’isoler, le temps que cette histoire s’apaise, pour éviter d’autres disputes et bagarres.
— L’isoler… Qu’est-ce que vous voulez dire, monsieur le curé ? Pas le mettre en maison de correction tout de même !
— Ça n’existe plus, madame Lochard, les maisons de correction, et même s’il y en avait encore, Claude n’y aurait pas sa place. Par contre, je pense que le faire admettre au petit séminaire de Verdun serait une bonne solution.
— Au petit séminaire ! C’est ceux qui veulent devenir curés qui y vont !
— On y accepte aussi des jeunes garçons dont les parents souhaitent qu’ils reçoivent une bonne éducation, question études et aussi moralité. Je connais personnellement le père supérieur, si vous y consentez, je me chargerai au plus vite des démarches pour faire inscrire Claude pour cette année scolaire qui a tout juste commencé et pourquoi pas jusqu’au certificat. Il sera ainsi dans un milieu propre à l’éloigner de certains sujets qui ne sont pas de son âge.
— Et… ça serait payant, monsieur le curé ?
— Eh oui, madame Lochard, ce n’est pas l’école publique, il faut savoir ce que vous voulez.
Edouard n’a plus eu qu’à dire amen et l’affaire a été rondement menée, trois jours y ont suffi. S’il lui en coûtait de se séparer de son « p’tit gars », il se disait aussi que cela éviterait à coup sûr entre la mère et le fils des affrontements qui couvaient dans leurs yeux et leur silence hostile.
— Tu feras pas l’arsouille, là-bas, hein ? dit-il en guise d’au revoir quand Bouboule, sa valise en main et son cartable au dos, valise et cartable neufs, il fallait bien adoucir la punition ou du moins faire semblant, monta dans la voiture de Simone, sans embrasser sa mère qui de son côté l’avait brièvement serré contre sa poitrine.
Il y a maintenant deux pupitres inoccupés dans la salle de classe. Celui de Bouboule, condamné à terminer sa scolarité au petit séminaire, et celui de Dilette, où elle reprendra sa place quand elle sera remise de ses douloureuses émotions.
Le soir même de l’esclandre, monsieur Goblin a eu une longue conversation avec Louise, alors que la petite, épuisée par le choc et ses larmes, s’était endormie.
— Je ne lui ai rien caché, monsieur l’instituteur, je ne lui ai pas menti, je lui ai tout expliqué. Ça n’a pas été facile, vous vous en doutez, mais il le fallait. Tout. L’aventure de Margot avec le maquisard, il s’appelait André Houlin, je l’ai connu, c’était un beau et gentil garçon, je n’ai pas eu le cœur de m’opposer à leur amourette. La paternité, monsieur Goblin… C’est pas facile d’expliquer à une gamine de dix ans que son père n’est pas celui qu’elle a connu comme tel, mais un autre, un inconnu, disparu. Elle était tout en pleurs et en tremblements, elle disait : C’est pas vrai, mon papa c’était Gabriel, et moi j’ai dû lui expliquer la différence entre son papa et son père… Y a de quoi secouer une enfant, il lui faudra du temps pour digérer tout ça, si elle y arrive un jour…
— Gardez-la quelques jours auprès de vous, madame Chauvy. De mon côté je ferai en sorte que son retour à l’école s’opère dans le calme et la discrétion.
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