Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 30 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 30

La construction de la maison qu’Aldo destine à Luigi et Dilette a commencé. Bouboule en suit forcément les étapes, puisque le terrain sur lequel elle se bâtit ne se trouve pas loin de la maison Lochard, en haut du village. Il a vu le terrain borné puis délimité, les fondations, les ouvriers en sont maintenant à la maçonnerie.

Sur la pancarte réglementaire figurent en gros la surface, le numéro du permis de construire, le nom du propriétaire, celui du constructeur. Solari ! Solari ! Bouboule, quand il descend à la ferme le matin et qu’il remonte le soir, ça le fait loucher, cette grande pancarte provocante. Et aujourd’hui encore plus que les autres jours, avec ce qui s’est passé hier. Et ce matin, il s’est passé quoi ? Ça s’est terminé comment ? Pas difficile de deviner. Dilette a nié, normal, elle n’a pas osé accuser son mari, il lui avait sans doute fait la leçon : N’avoue jamais. Armande a capitulé, forcément, sa vie maintenant est à la maison de retraite, sinon elle irait où ? Elle va devoir se tenir à carreau.

Plusieurs fois dans la journée le père Duvier et aussi sa femme au moment du repas se sont étonnés de la mine plus que renfrognée de leur commis, et de la nervosité avec laquelle il effectuait son travail. Leurs questions sont restées sans réponse. Il n’allait quand même pas leur raconter cette incroyable soirée qui l’avait mis dans une colère folle.

Sa journée finie, il est tard, mais il ne peut pas aller droit chez lui sans jeter un coup d’œil vers la maison en construction. Personne dans son champ de vision… Tiens ! la pancarte des frimeurs, il va la faire sauter ! D’un coup de pied, vite fait bien fait, ni vu ni connu. Les Solari pourront attribuer la chose à un gamin, il y en a un, justement, dont on dit à Villiers que, pour les coups durs, il est toujours le premier, ou alors à un engin agricole qui l’aurait accrochée au passage. Encore une pauvre vengeance, d’accord, mais il en a besoin, de ce coup de pied vengeur.

La pancarte restera en place. Au moment où Bouboule, après une œillade circulaire, s’avance sur le terrain estampillé Solari, Luigi, venu voir le chantier, surgit. Il sait ce qui s’est passé le matin à la maison de retraite, quand Dilette est rentrée tout à l’heure elle en était encore toute retournée.

Bouboule reste figé de surprise. Son envie d’un affrontement musclé s’est envolée. Il fait quelques pas en arrière quand Luigi s’avance vers lui, mais celui-ci le saisit violemment au col.

— Alors, ma femme veut empoisonner ta mère ? Tu ne lui as pas fait assez de mal, à Dilette, quand elle était petite ? Demande pardon, à genoux, je veux t’entendre dire pardon ! Elle est trop gentille, elle a pardonné à ta mère, elle lui a tendu la main. Mais moi je veux te voir à genoux !

Brusquement secoué, Bouboule tombe à genoux et s’exécute. Pardon.

Il se relève, fait quelques pas de travers, puis se met à courir. Quand il se sent assez loin de Luigi qui n’a pas bougé, il s’arrête, le temps de crier, assez pour se croire entendu :

— Ta femme, macaroni, t’es même pas capable de lui faire un gosse !

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