Les ombres de l'enfance
Bouboule, le retour - 1955-1957
BOUBOULE, LE RETOUR
1955-1957
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De ces deux années passées loin de sa campagne, Bouboule ne garderait que de mauvais souvenirs.
La promiscuité partout, dans les classes, au dortoir, au réfectoire, en promenade, et même aux douches, ne lui convenait pas du tout, habitué qu’il était à déambuler tout seul ou avec un ou deux copains dans le village et les alentours, à se débrouiller pour bien des choses. Il n’était pas le seul à se retrouver là pour indiscipline, le mot qui englobait toutes les fautes commises par des gamins qu’il s’agissait de remettre dans le droit chemin. Ils se reconnaissaient vite entre eux, à leur allure, à leur regard, à leur tristesse, à leur méfiance, mais ne sympathisaient pas, du moins dans les débuts. Ils ne se mêlaient entre eux, ou aux autres, les vrais élèves, que dans les activités collectives, les sports, les promenades. Ah ces promenades… Claude les détestait. En rangs, deux par deux, au pas de charge, parfois même en chantant, jusqu’aux limites de la ville, où le curé accompagnateur donnait l’autorisation de rompre les rangs. Mais la campagne ne ressemblait pas à celle qu’il connaissait par cœur, celle des ruisseaux, des mares qui signifiaient la pêche, des arbres auxquels il grimpait pour dénicher des oiseaux, des terriers, des taupinières, des essaims d’abeilles qu’il détruisait avec un bâton, des renards ou des blaireaux qu’il poursuivait avec des gestes de chasseur. Alors il restait assis dans l’herbe ou au bord d’un fossé, la tête entre les mains, et pensait avec intensité à cette campagne-là, celle qu’il aimait, la sienne. Il comprenait difficilement l’entrain de ceux qui s’égaillaient dans la nature, acquiesçaient à toutes les suggestions, courir, jouer à saute-mouton, herboriser…
L’enseignement ne le passionnait guère non plus, les cours ne se passaient pas comme avec monsieur Goblin, qu’on pouvait interrompre, faire répéter, au besoin, à condition de demander poliment. Le père instituteur appelait ses élèves « messieurs »… Monsieur Lochard ! Quand il avait entendu son nom ainsi prononcé pour la première fois, il avait regardé tout autour de lui avant de comprendre et de se lever, déclenchant ainsi un début de fou rire général vite réprimé. Parfois, dans une leçon, il reconnaissait des mots, des phrases, entendus à l’école de Villiers, où il ne manifestait pourtant que peu d’ardeur et d’attention, mais où il se plaisait, et il devait alors se retenir pour ne pas pleurer.
Quant à l’instruction religieuse, évidemment obligatoire et largement diffusée, elle l’angoissait. Ses parents, en l’envoyant au séminaire, n’avaient-ils pas, en plus de le punir, l’intention de l’y laisser, jusqu’à ce qu’il devienne un curé, pour être sûrs qu’il ne les embêterait plus jamais, et qu’eux pourraient se dire fiers de leur fils ? Et lui, à force de prier et de prier encore, plusieurs fois par jour, n’allait-il pas tomber dans le piège, s’habituer, se résigner, jusqu’à accepter, et pourquoi pas y prendre goût ? Tout en lui avait beau s’en défendre, il n’était pas tranquille. C’est en classe, alors que partout ailleurs bien que malheureux il ne se rebellait pas et courbait le dos, qu’il récoltait ses seules punitions, en se tenant mal, en n’articulant pas, en écorchant des mots. Par peur de se laisser prendre au piège.
— Lochard Claude ! A genoux !
D’un geste, on lui montrait alors le prie-Dieu revêtu de paille tressée et non de velours, vers lesquels devaient se diriger les récalcitrants, pour y débiter un chapelet entier, et ne se relever qu’après en avoir obtenu l’autorisation, l’âme plus tranquille. Non, il ne serait pas appelé au sacerdoce. Jusqu’à la prochaine angoisse…
Les élèves du petit séminaire avaient droit à des sorties pour retrouver leur famille, certaines obligatoires, pour les vacances, d’autres facultatives, en raison de l’éloignement, ou d’un souhait des parents. Le curé qui desservait Villiers ayant rempli lui-même les papiers pour l’inscription de Claude avait pris sur lui de ne cocher que les sorties obligatoires, la Toussaint, Noël, Pâques. Armande avait signé les yeux fermés.
Toussaint 1955. Premier retour à la maison, pour une semaine. Simone est allée chercher son frère. Elle n’a pas réussi à le faire parler dans la voiture. Armande et Edouard les attendaient sur le seuil de la maison.
Le père s’est approché le premier, a enveloppé son fils d’une étreinte rapide mais forte. Il était de la génération où les hommes ne s’embrassaient pas.
— Alors, mon p’tit gars, te v’là donc !
Sa voix chevrotait un peu.
Claude s’est avancé ensuite vers Armande, ému malgré lui, mais il a baissé la tête quand elle s’est penchée pour l’embrasser, pour que le baiser maternel ne touche que ses cheveux.
— Faut le laisser se reconnaître, va, dit Edouard en voyant le gamin monter dans sa chambre.
Sans pouvoir s’en faire la moindre idée, il devinait qu’il n’y avait pas grand-chose de commun entre la vie de là-bas et celle d’ici.
Le soir, à table, Armande cherchait à briser le silence qui la mettait mal à l’aise. Comment s’y prendre, sinon par ce qui comptait le plus pour lui, à son avis ?
— T’as pas grossi, mon garçon… heureusement que t’as de la réserve ! Je t’ai fait des patates rôties, t’aimes ça, hein ? Tends ton assiette ! On vous donne bien à manger tout de même, là-bas ? Pour le prix que ça coûte, ils doivent vous donner ce qu’y faut.
Edouard tentait une autre approche, peut-être plus susceptible de réchauffer l’atmosphère.
— Tes cheveux ont bien poussé, ils ne se servent donc de la tondeuse que pour eux, les curés ?
Peine perdue, pour le père, la mère et même les filles, ses sœurs, navrées de ce mutisme au goût de souffrance, pendant ces quelques jours de « vacances » il a à peine desserré les dents. Il ne s’est pas aventuré dans le village, se limitant au périmètre de leur maigre territoire, la cour, les dépendances, le jardin, le verger. Il a refusé d’assister à la messe de la Toussaint.
— T’as peur de voir des gens ? Qu’on te regarde ? Qu’on te cause ?
Non, il n’avait pas peur de voir des gens, mais peur de ne pas résister à l’envie de s’en prendre violemment à ceux qui viendraient à le questionner, le narguer, le regarder de travers, se moquer de lui. Genre Luigi, par exemple.
Peur aussi de croiser le regard de Dilette.
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