Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 13 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 13

A la fin de cette première matinée d’école, Gigi arrive à la maison en courant, tout décoiffé, avec un genou couronné, parce que la bagarre s’est prolongée en dehors de l’école, avec des jets de cailloux.

De quoi affoler Maria qui attendait son petit du haut du balcon.

— Gigi, mon Gigi, qu’est-ce que tu as ? Tu es tombé ? Mais comment tu as fait ? Monte vite que je te soigne. Aldo ! Tu attendras un peu pour manger, le petit il a du sang au genou, je m’occupe de lui ! Mais comment tu as fait ? Je te connais, tu courais trop vite.

— Non, maman, c’en est un qui m’a poussé dans la cour, à la récré, exprès.

— Pourquoi il t’a poussé celui-là ? Et c’est qui ?

— C’est le Claude Lochard, tu sais, celui qu’on appelle Bouboule.

— Oh, c’est un pauvre garçon, c’est pas gentil de l’appeler Bouboule. Tu l’as appelé Bouboule ? C’est pour ça qu’il t’a fait tomber ! Tu aimerais, toi, qu’on t’appelle… je ne sais pas comment, mais un nom pour se moquer de toi ?

— Non. On courait, c’est tout, pour jouer, il a foncé exprès sur moi, j’ai bien vu !

Le genou est bientôt lavé, désinfecté, recouvert d’un pansement.

— En tout cas, moi, dit Gigi, j’voudrais pas être comme lui. Il est pas beau, il est bête.

— Oh, comment tu parles, Gigi ! C’est pas de sa faute, tu sais chez lui il n’est pas gâté, comment tu serais toi si tu vivais comme lui ? Allez, lave tes mains et viens manger, papa il attend.

Avant de sortir de la salle de bains, Maria se retourne vers Gigi, un peu contrariée, un peu intriguée. C’est la première fois que son petit garçon parle ainsi d’un autre enfant. Et s’il ne lui avait pas tout dit ? Et si c’était lui qui avait commencé ? Son Gigi, son tout-petit… Elle en aurait de la peine, Maria, s’il commençait à mentir, ou à devenir un vilain garnement.

En sortant de l’école, il s’était mis à courir vers la maison, pour vite raconter à sa « mama » ce qu’il avait sur le cœur. Lui dire pour la petite Dilette, toute seule près de la grille, qu’il était allé la chercher par la main, que le maître l’avait félicité, et après les sourires. Que c’était pour ça la bagarre et le sang au genou, sûr, parce que le Bouboule, il la regardait aussi, Dilette, mais à lui elle ne souriait pas, au contraire, elle tournait la tête, il l’a bien vu.

Et il n’a pas dit toute la vérité à sa mama, il ne lui a pas parlé de Dilette. Il ne sait pas pourquoi. Mais si, il le sait, c’est pour ne pas dire que Bouboule aussi la regardait. La mama, elle aurait dit sûrement en riant : Mais, Gigi, tu es jaloux ! Jaloux, il ne sait pas bien ce que ça veut dire, quand on le dit en riant, mais il se doute, un peu… C’est une façon de se moquer pour les grands. Alors il n’a pas pu avouer la vraie raison de la bagarre. Il a tout mis sur le dos de Bouboule, même des méchancetés. C’est sorti tout seul. Comment faire marche arrière ?

 

Bouboule aussi rentre chez lui tout renfrogné, avec son air des mauvais jours, qui n’échappe pas à sa mère.

— Ben quoi, t’en fais une tête ! T’as pas déjà été puni, non ? Manquerait p’us que ça, l’premier jour… Ou alors tu t’es empoigné avec un autre… Tu ne réponds pas, cabochard. Allez, on va manger, pour ça tu rechignes jamais.

Rien en effet ne peut contrarier l’appétit de Claude, et surtout pas la fricassée de pommes de terre aux oignons et au lard que le père transporte de la cuisinière à la table, puisque la mère ne peut pas le faire, avec sa canne.

Le père tente sa chance à son tour.

— Alors, l’arsouille, qu’est-ce qui ne va pas ?

— Laisse-le, va, Edouard, il ne s’en rappelle p’us, maintenant qu’y mange.

L’assiette de Claude est bien remplie, il écrase avec sa fourchette la fricassée brûlante pour la refroidir un peu. La tête toujours baissée, l’œil toujours sombre. Il pense, il rumine.

 

Maria voit bien que Gigi n’est pas comme d’habitude. Après les vacances, longues ou même courtes, quand il retrouve l’école il a toujours des tas de choses à raconter, et aujourd’hui, rien. Aldo ne s’en préoccupe pas, il explique à Maria qu’il a des difficultés avec un chantier, que ça n’avance pas vite, que le client s’inquiète, si au moins Pierrino était là ça irait mieux, le jeune qu’il a embauché pour le remplacer est plein de bonne volonté mais il ne s’y connaît guère. Maria l’écoute, fait quelques commentaires, tâche de le rassurer, tu es le meilleur, Aldo, si le client il avait pris un autre ça serait encore pire, et lui, le bonhomme, tout ce qu’il fait ça va vite et c’est parfait ? Mais elle garde un œil sur Gigi qui mange ses pâtes préférées, des lasagnes qu’elle a faites spécialement pour lui, pour marquer le coup du premier jour d’école, et quand elle le regarde il lui fait son sourire de charmeur, mais elle voit bien qu’il se force, ce qui ne la rassure pas.

— Mais tu retournes déjà, Aldo ? Le café ! Tu n’as pas encore bu le café !

— J’ai pas le temps, Maria.

Il l’embrasse et ébouriffe d’une main caressante les cheveux de Gigi avant de quitter la cuisine. Maria se précipite sur le balcon pour lui faire un signe de la main et le regarde s’éloigner au volant de son camion.

Elle revient s’asseoir à table, tout près de son Gigi.

— Alors, on mange le dessert maintenant ou tu me dis d’abord pourquoi tu as fait la bagarre avec le pauvre Bouboule, comme tu l’appelles ? Gigi, regarde-moi bien droit dans les yeux.

Au contraire, il baisse la tête.

— Mama, c’est à cause de Dilette…

— Dilette ? La petite de madame Louise ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans, la pauvre mignonne, il paraît qu’elle est peureuse comme tout…

Gigi se lance.

— Elle était toute seule à la grille de l’école… alors moi…

Quand il a fini de raconter comment tout s’est passé, il fond en larmes, et Maria a aussi les yeux qui piquent un peu. Mais elle ne pleure pas, au contraire elle rit et le serre dans ses bras, rassurée. Son petit n’est ni menteur ni méchant.

 

Chez les Lochard aussi, le repas est fini. Edouard a replié son couteau de poche, l’a essuyé en le frottant contre son pantalon, a remis sa casquette et le voilà reparti chez les Duvier. Claude fait le va-et-vient entre la table et l’évier devant lequel Armande attend la vaisselle à laver.

— Ben t’es vraiment pas causant, mon garçon… Qu’est-ce qu’on t’a fait, on a été à tes prunes ? Si c’est l’école qui te plaît pas, t’as pas fini, t’en as encore pour quèques années.

Il porte la cocotte, les assiettes, les verres, les couverts avec précaution, mais sa tête est ailleurs. Il pense, il rumine. Le Gigi, j’l’aime pas, j’le déteste. J’voudrais bien être comme lui. Mais j’s’rai jamais comme lui.

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