Les ombres de l'enfance
Chapitre 28
Un beau samedi de juillet 64, les cloches de l’église de Villiers se sont mises à sonner pour appeler à la messe de mariage de deux enfants du village. Sonner plutôt que carillonner, car elles n’étaient que deux. Pour les événements heureux les enfants de chœur étaient sommés de faire preuve d’entrain, et ils s’exécutaient si bien que le curé sortant de la sacristie où il s’était préparé à l’office les voyait parfois s’envoler, agrippés à la corde, presque jusqu’au clocher !
Luigi Solari et Odile Maron. Deux enfants du village, en effet, et pas n’importe lesquels… Un fils d’immigrés qui bien que devenu français ne pouvait pas renier ses origines, et une gamine au passé hors du commun, née de père inconnu, orpheline de mère et de père adoptif, pas banal vraiment. Personne n’avait oublié les « histoires » du temps de monsieur Goblin, auxquelles avait été mêlé le gamin des Lochard. Mais c’était loin tout ça, les mariés du jour avaient su tracer leur chemin, et leurs familles, réduite à Louise du côté Chauvy, plus nombreuse du côté Solari, étaient si bien considérées que personne ne manquerait de leur faire honneur, sauf bien sûr ceux qui en seraient empêchés par les obligations du travail.
Même Armande Lochard, qui pourtant était alors dans un triste état, veuve et seule avec son fils, qu’elle quitterait bientôt pour la maison de retraite, s’était rendue à l’église. Elle avait longuement réfléchi, hésité.
— Faut que j’y aille… Mal en point et grosse comme je suis c’est tout juste si je peux encore marcher… Pour voir les Solari se pavaner… Si j’y vais, ça sera pour la Louise, par respect pour elle.
Elle avait fini par consulter Bouboule.
— Tu crois qu’y faut que j’aille à la messe de noces demain, ça se fait…
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, que t’y ailles ou pas ?
Lui n’irait pas. Il l’avait dit aux Duvier. Je resterai à la ferme, vous pourrez aller à la messe.
Le soir du mariage, Armande, qui n’avait que Bouboule à qui parler, n’avait pas pu s’empêcher, pendant qu’ils soupaient, de commenter à haute voix ce qu’elle avait vu et entendu.
— Elle était en robe courte, blanche mais courte… Avec ses grands cheveux rouquins qui lui descendaient jusqu’à moitié du dos, drôle de tenue… Madame Solari, la grande dame, elle portait un de ces chapeaux, à croire qu’elle se prenait pour la reine d’Angleterre ! La Louise à côté, la pauvre, elle n’avait guère bonne mine… Avant qu’on sorte de l’église le père Solari a pris la parole pour inviter toute l’assistance au vin d’honneur, et tu sais pas où ? Dans leur cour ! J’sais bien qu’y a p’us de bistro ici pour les vins d’honneur, mais dans la cour, on n’a jamais vu ça ! Faut en avoir des tables et des verres pour inviter cent personnes au moins !
Bouboule mangeait, la tête dans son assiette comme quand il était gamin et qu’il faisait semblant de ne s’intéresser qu’à son contenu.
— Ah que j’te dise aussi, j’allais oublier la meilleure… Avant le consentement, quand le curé a rappelé de qui les mariés étaient les enfants, comme ça se fait, pour la Dilette il a dit, écoute bien, il a dit fille de Marguerite Chauvy et d’André… Moulin ou Boulin, j’ai pas bien entendu le nom, et fille adoptive de Gabriel Maron. Il a cité les deux pères le curé, le vrai et le faux, le maquisard et le manchot ! J’me demande même si un curé a le droit de faire ça, en tout cas il l’a fait. Ça d’vait être manigancé avant.
Bouboule s’est levé sans un mot et il est sorti en claquant la porte.
Le curé qui desservait la paroisse de Villiers s’était en effet demandé s’il pouvait accéder au désir de la future mariée quand elle lui avait demandé de citer ses deux pères. Mais il connaissait son histoire. S’il ne l’avait pas baptisée, il lui avait fait faire sa communion. Il comprenait ce qu’elle voulait ainsi affirmer, qu’au lieu de rougir de cette situation elle en était fière. La chose n’était pas passée inaperçue, les coups d’œil échangés dans les travées de l’église disaient l’étonnement, mais il n’y aurait ensuite aucun bavardage malveillant, ou alors seulement quelques chuchotements de commères. De l’admiration plutôt : Faut oser, elle a du cran, la gamine de la Louise Chauvy !
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