Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 24 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 24

Chacun de son côté, cependant, Luigi et Dilette avançaient dans la vie, préparaient leur avenir, tous les deux encouragés, soutenus, lui par toute une famille que le doute n’effleurait pas, elle par une grand-mère qui ne pouvait lui apporter, mais c’était essentiel, que sa confiance et sa fierté.

Maria avait vu juste, la brouille entre les deux « petits amoureux » s’était apparemment arrangée. Mais pas comme elle l’avait espéré, c’est-à-dire par une réconciliation. Ils semblaient au contraire totalement indifférents l’un à l’autre, et les occasions de se croiser étaient devenues plus rares. Dommage, se disait Maria, ils auraient fait un beau couple… Elle parvenait cependant à éviter toute envie d’intervenir, d’essayer de relancer cette amourette qui l’amusait et l’attendrissait. Incorrigible mère orgueilleuse, elle se disait que le dommage serait surtout pour Dilette, parce que Luigi serait un beau parti, à tous points de vue, et qu’il aurait à cœur de donner à ses parents une belle-fille de qualité.

A dix-huit ans tout juste, Luigi a obtenu son diplôme de mécanique. Cette année-là, il a pris le train seul pour l’Italie, où vivaient encore la mère d’Aldo et les grands-parents Canaletto, vieux, très vieux, toujours vifs d’esprit mais devenus trop fragiles pour envisager désormais un grand voyage. Leur famille française s’était bien agrandie depuis leur premier voyage en France, puisque à la suite des mariages de Pierrino et de Rosana ils étaient devenus arrière-grands-parents, de cinq petits déjà. Aldo, en fonction du travail qui passait avant tout, ne pouvait pas aller leur rendre visite chaque année, et jamais Maria n’aurait pensé à faire ce voyage seule. Mais les jeunes couples s’y rendaient volontiers pour leurs vacances, les « pièces rapportées » s’étant partiellement italianisées au contact de leurs conjoints, et plus encore de leur belle-mère, en ce qui concernait la cuisine notamment.

C’est à cela que pensait Luigi dans le train qui filait vers son pays d’origine. Il était français, se sentait français, mais par respect et tendresse pour ses grands-parents et ses parents, et aussi par un instinct naturel, il était content, et fier, d’être le fils et le petit-fils d’immigrés italiens, et quand il était là-bas il buvait les paroles de son grand-père qui lui racontait sa vie. Il pensait à l’Italie, et à Dilette à laquelle il aimerait tellement la faire connaître. Les deux grand-mères et le grand-père l’accueilleraient à bras ouverts, seraient charmés de sa beauté, de sa simplicité, de sa réserve. Elle leur confierait les peines de sa vie, ils seraient bouleversés d’apprendre qu’elle avait tant souffert, et ne l’en aimeraient que plus fort. Ils diraient à leur petit-fils de prendre bien soin d’elle, de la protéger, de la rendre heureuse enfin.

Mais Dilette fuyait, ce qui l’obligeait à la fuir aussi. Pourrait-elle un jour lui pardonner, revenir vers lui ? Affalé sur le siège dans le train, il était entre veille et sommeil, entre rêve et réalité.

Cependant l’accueil à Vercelli, les gâteries de ses grand-mères, la fierté d’annoncer sa réussite et son entrée prochaine dans la vie des adultes, l’enveloppe contenant une liasse de billets glissée dans son sac par le grand-père Canaletto (tu diras à tes parents qu’ils aillent faire pour toi le change à la banque), sans oublier ses dix-huit ans, avaient réussi à lui remonter le moral.

Au retour de ce voyage, il avait pris sa place dans l’entreprise paternelle. Salopette et casquette bleues, outils en main, comme les grands, comme les hommes. Aldo était comblé, ses deux fils travaillaient avec lui. Luigi s’occupait de l’entretien du matériel, les camions, les machines, tantôt seul à l’atelier, tantôt avec Aldo et Pierrino sur les chantiers quand il y avait un problème. Le soir, Maria exigeait que ses hommes se débarrassent de leurs vêtements souvent tachés de cambouis, de graisse ou de poussière, et se lavent une première fois les mains « en bas » avant d’avoir accès « en haut » à la salle de bains dont elle allait vérifier l’état quand ils en sortaient. Quand ils venaient ensuite s’asseoir à table, elle les regardait avec fierté. Aldo, son homme, au visage buriné par le travail en plein air, par tous les temps ou presque, aux cheveux grisonnants, mais toujours beau, dynamique, aimant. Luigi, son Gigi, son petit, dont le corps changeait, se musclait, qui prenait une allure d’homme, mais ses yeux bleus, ses boucles brunes, et surtout son sourire charmeur étaient toujours ceux de son petit.

L’enveloppe du grand-père Canaletto avait rempli d’émotion le cœur de Maria et d’Aldo. La somme était coquette. Personne n’avait encore évoqué la façon de l’utiliser, même pas Luigi qui travaillait alors depuis six mois avec son père totalement satisfait et n’osait pas exprimer, ni même envisager des souhaits de dépenses.

— Tu devrais passer ton permis, lui dit Aldo un soir. On te trouvera une voiture d’occasion, pour commencer. Je mettrai au bout de l’argent du grand-père, s’il le faut, pour que tu aies quelque chose de convenable.

Luigi se débrouillait déjà pas mal en conduite, grâce à son instinct de mécanicien et à la complicité d’Aldo qui lui passait souvent le volant quand ils se déplaçaient ensemble.

C’est en 1922 que l’âge requis pour passer le permis de conduire avait été abaissé à dix-huit ans. Depuis ce temps-là, la circulation s’était considérablement développée, mais les leçons de conduite n’étaient pas encore obligatoires, on pouvait se présenter en candidat libre. Ce que fit, et réussit, Luigi.

Aldo avait une grosse Peugeot, Luigi se contenta avec bonheur d’une petite Dauphine. Posséder une voiture à dix-huit ans et quelques mois, c’était plutôt rare, inespéré. Il fallait une belle confiance de la part des parents. Aldo l’avait, Maria aussi, ce qui ne l’empêchait pas de faire toutes les recommandations possibles quand Gigi se mettait au volant de sa Dauphine.

Un métier, une voiture, un peu d’argent dans les poches, nourri logé gâté, la vie était belle…

 

Bouboule en était encore à la mobylette quand il avait vu passer devant chez les Duvier une Dauphine bleue au volant de laquelle il avait reconnu Luigi. Il en était resté baba. Et ulcéré. Une bagnole ? A dix-huit ans ! Un fils de macaroni ! Ah ils avaient l’argent facile, les Solari ! Dilette allait sûrement se rabibocher avec le crâneur pour se pavaner dans la voiture et narguer celles qui devaient encore se contenter d’un vélo.

Non. La Dauphine ne changeait rien aux relations entre Dilette et Luigi. En revanche, elle servait le prestige du garçon aux yeux de ses copains, et comme ceux qui le disaient frimeur ne se trompaient guère, il en jouait. Arriver en voiture dans une fête de village, tiré à quatre épingles toujours parce que Maria ne lui donnait l’autorisation de sortie qu’à certaines conditions, la prudence, l’interdiction de boire de l’alcool, et la présentation, sur laquelle elle insistait particulièrement, lui valait aussi bien des regards et des sourires féminins…

En digne fils d’Aldo et de Maria, il prenait goût à la danse. Il n’invitait jamais une fille sans une pensée pour Dilette. Il jetait un regard circulaire sur les places et les salles de bal pour voir si par hasard elle ne se décidait pas elle aussi à sortir, à s’amuser, mais c’était toujours en vain.

Alors il se résignait. Façon de penser… Sa jeunesse, l’ambiance des bals, son charme dont il constatait les effets, les filles dans ses bras, tout cela avait vite raison de lui. Il découvrait les émotions amoureuses un peu plus, un peu mieux, qu’au temps de la « quique ». Mais toujours retenu par une sorte de gêne, parce qu’à chaque fois il repensait à la colère froide de Dilette, le jour de l’invitation à goûter, et au claquement sec de la porte, comme une gifle définitive.

Il venait d’avoir dix-neuf ans, il avait passé le conseil de révision, donc il était presque un « vrai homme », quand une femme d’une bonne trentaine d’années, à la vie conjugale chaotique et au comportement osé, avait jeté son dévolu sur lui pour lui faire découvrir l’aspect charnel de l’amour.

Il en était resté à la fois ébloui et honteux. Il connaîtrait quelques autres aventures, passagères, en particulier quand il serait à l’armée, avec toujours le même goût amer, et la vision au fond de ses yeux fermés d’un fin visage et d’une chevelure flamboyante.

Dilette n’allait pas au bal et cela ne semblait nullement lui manquer.

Elle étudiait avec ardeur à l’école d’infirmières et partageait son temps entre les cours, les travaux pratiques et les stages, et sa vie d’internat avec quelques autres jeunes filles.

Quand elle revenait chez Louise, plus ou moins longtemps, plus ou moins régulièrement en fonction de sa formation, elle prenait le car de Verdun jusqu’au bourg, où elle retrouvait son vélo que gardait dans sa remise une amie de Louise.

Les retrouvailles de la grand-mère et de la petite-fille étaient toujours chaleureuses. Louise voyait changer sa « p’tiote », plus encore dans son esprit que dans son corps. Elle la trouvait moins fragile, moins craintive, pour tout dire plus adulte.

C’était en grande partie grâce à tout ce que découvrait Dilette, et à l’obligation qui lui était faite de supporter, d’accepter, de s’endurcir. Voir des enfants malades, des blessés graves, entendre leurs cris, leurs pleurs, apprendre à leur parler, à les apaiser. Voir des morts. Cela lui était arrivé déjà. Réussir à repousser, non pas des images mais des pensées parce qu’elle avait peu de souvenirs précis de sa mère et de Gabriel, et aucun de son père André. Elle n’était plus à fleur de peau, elle savait gérer ses émotions.

Louise la questionnait peu, devinant ce travail qui s’opérait en elle, soucieuse de ne pas raviver des plaies qui ne seraient jamais complètement cicatrisées.

Pendant les congés, Dilette voyait Jeannette, sa copine du cours complémentaire, une bonne fille, simple et rieuse, devenue employée à la poste avec son brevet. Elle fréquentait les bals. Elle lui proposa plusieurs fois de l’accompagner.

— A vélo, comme quand on allait au CC, ça te dirait ?

Dilette répondait par une moue que Jeannette ne savait comment interpréter. Son amie n’avait-elle vraiment pas envie de s’initier à la danse et aux plaisirs qui s’y ajoutent, ou craignait-elle de revoir Luigi, ce qui signifierait qu’elle l’aimait encore ? Elle penchait pour cette seconde éventualité.

Luigi avait un soir invité Jeannette à danser. Comme il choisissait toujours ses cavalières parmi les plus jolies filles, elle s’était d’abord sentie flattée, mais, elle n’en avait pas été étonnée, c’est de Dilette qu’il lui avait parlé, sous forme de questions. Tu la vois de temps en temps ? Elle fait quoi comme études ? Elle vit toujours chez sa grand-mère ? Comme s’il ne le savait pas… A la fin de la danse, il avait ajouté tout bêtement : Tu lui donneras le bonjour de ma part.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’il ne la considérait plus que comme une simple copine d’école ? Ou qu’il n’avait pas su, ou voulu, dire autre chose, de plus personnel peut-être ?

Elle ne dirait rien à son amie.

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