Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 15 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Premiers émois - Printemps 1954

PREMIERS ÉMOIS

 

Printemps 1954

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Pour la famille Solari, cette année 1954 sera à marquer d’une pierre blanche. Pour commencer, en mai, Luigi va faire sa communion solennelle, et en septembre sera célébré un double mariage. Eh oui, Maria a donc à peine retrouvé son grand garçon et sa fille que déjà une Julie et un Jean-Pierre les lui enlèvent… A peine, elle exagère, deux bonnes années se sont passées depuis que Pierrino a été rendu à la vie civile et au travail avec Aldo et que Rosana a obtenu son diplôme. Deux années à leur assurer, comme avant l’internat de l’une et le service militaire de l’autre, le gîte et le couvert, à retrouver midi et soir la tablée complète, à faire semblant de s’en plaindre, tout en s’en réjouissant. Elle a craint que Luigi, son Gigi, souffre de ne plus être le seul et unique objet de ses soins, mais il n’en a rien été. Ça tombait bien, à dix ans il n’avait plus l’âge d’être couvé comme un bébé, et maintenant qu’il approche des douze encore bien moins…

Rosana et Pierrino fiancés, bientôt, il y a de quoi troubler Luigi… Il n’est plus un petit garçon, pas encore un adolescent, bien que son corps peu à peu se transforme. Ses joues sont moins rondes, ses jambes plus longues, Maria le lui fait souvent remarquer. Oh, mon Gigi, regarde où elle t’arrive ta culotte, tu grandis trop vite ! Elle est à la fois fière et contrariée à l’idée qu’il ne va pas tarder à lui échapper, doucement, à ne plus être son tout-petit à elle. C’est la vie ça, Maria…

Jean-Pierre et Julie sont invités un dimanche sur deux à partager le repas de midi avec la famille Solari, où ils sont accueillis chaleureusement par Aldo et plus encore par Maria, qui se surpasse en cuisine, italienne le plus souvent. Lasagnes, tortelli, cappelletti… Tout fait maison, les pâtes, la sauce, je vous apprendrai, Julie, Pierrino il aime ça, hein, mon grand ?

Les amoureux savent se tenir, mais leur amour étant officialisé, ils peuvent se permettre quelques gestes tendres, se prendre la main, se frôler la taille, échanger un baiser furtif. Luigi fait semblant de ne pas trop s’intéresser à eux, mais rien ne lui échappe, ou presque. Il les a déjà vus s’embrasser, pour de bon, sur la bouche, pas à table bien sûr, mais dehors, sur le balcon, ou sur la pelouse derrière la maison, ou encore en bas, dans l’atelier. Une fois, il ne savait pas que Pierrino et Julie y étaient, il venait chercher son vélo et il est tombé sur eux, ils ne l’ont pas vu, il a filé vite fait. Quand il fait chaud, Julie porte des corsages bien décolletés, quand elle se penche on voit un peu ce qu’il y a dedans, même à table, Rosana aussi, mais ses corsages et ses robes sont moins échancrés, Maria y veille, et puis Rosana est sa sœur, ça ne lui fait pas le même effet.

Les amoureux excitent la curiosité de Luigi, et Pierrino parfois le charrie.

— T’as déjà embrassé une fille, Gigi ?

Non, bien sûr. Il n’aime pas ce genre de plaisanterie. Il hausse les épaules, embrasser une fille, pfff… mais malgré lui il rougit et Pierrino le traite de menteur.

A l’école, il y a des filles, les grandes, elles ont treize, quatorze ans, qui commencent à avoir « de la poitrine », un peu, ça fait une rondeur sous leur blouse. Les garçons se moquent d’elles, ils appellent ça des « nénés », eh, Josiane, ou Colette, ou Monique, quand est-ce que tu me montres tes nénés ? Les filles font semblant de se fâcher, mais elles gloussent, elles prennent des airs de demoiselles, elles narguent les garçons.

Douze ans ! c’est pas le bon âge… Trop grands pour certains jeux, trop petits pour autre chose. On se fait remettre à sa place si on essaie de s’approcher quand ça chahute au fond du préau ou derrière les « cabanes », autrement dit les W-C, qui ont aussi d’autres dénominations, carrément grossières. Certains se vengent en allant « cafter » auprès du maître qui interdit le préau quand il ne pleut pas et l’arrière des « cabanes », parce qu’il sait ce qui s’y passe, mais d’une part il ne peut pas avoir les yeux partout en même temps, et d’autre part il a eu l’âge de ses élèves et il a connu aussi ces premiers émois, où le trouble et la gêne soufflent des ricanements et de piètres audaces.

 

Cette année, trois enfants sont en âge de faire leur communion solennelle, deux filles et Luigi. Pour un si petit village ce n’est déjà pas si mal. On a connu des années où il n’y en avait aucun. Ou un seul. Monsieur le curé s’arrange alors pour le reculer d’un an, s’il est encore trop petit, ou l’avancer d’un an, s’il est déjà d’une taille comparable à celle des autres. C’est le cas de Claude Lochard, qui serait tout seul l’année prochaine, dans le chœur de l’église, sous les regards plus ou moins bienveillants des ouailles. Armande a accepté l’arrangement, au moins si c’est fait ça sera p’us à faire, a-t-elle dit.

Pendant les deux jours qui précèdent la cérémonie, les communiants font leur « retraite », c’est-à-dire que monsieur le curé, secondé non pas par un sacristain, mais par la bonne paroissienne qui en fait office, leur fait répéter les prières et les chants, ainsi que les déplacements qu’ils auront à effectuer. La retraite s’achève par ce qui garantira leur pureté, une sérieuse confession. Ce n’est pas le plus facile… Il faut bien s’accuser de quelque chose, mais de quoi… Dans le livre de « caté » qui les a accompagnés jusqu’ici, il y a bien une liste-type, mais pour un jour si particulier il conviendrait peut-être d’y ajouter quelque chose qui sorte de l’ordinaire chaque fois débité…

Les filles passent « à confesse » avant les garçons. Leurs listes seraient-elles plus longues ? Ou bien est-ce seulement le rituel ? L’une après l’autre, elles s’agenouillent dans le confessionnal au fond duquel monsieur le curé s’est installé, les yeux mi-clos. Ensuite elles retournent à leur banc pour faire leur pénitence, encore à genoux, à voix basse, avec des airs bien recueillis.

Pendant ce temps, Luigi et Bouboule, assis chacun à une extrémité du même banc, « planchent » sur leur confession, chacun regardant de temps en temps si l’autre écrit ou pas.

Voilà, c’est leur tour, monsieur le curé entrouvre la grille du confessionnal et leur fait signe. Bouboule gicle du banc pour être le premier, Luigi n’ose pas s’élancer, ce n’est ni le lieu ni le moment de s’affronter… Il relit sa liste, des plus banales, désobéissance, paresse, jalousie, ce qui n’est même pas vrai, gourmandise, ça c’est vrai, prières oubliées, rire à l’église, tourniquet avec l’encensoir, vrai aussi. Et que lui prend-il ? Il rajoute une ligne.

Bouboule en a fini, Luigi va prendre place, fait son signe de croix. Monsieur le curé a les yeux carrément fermés, mais il ne dort pas.

— Je t’écoute, Luigi.

— Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché. Je m’accuse de…

Il entame sa lecture, il pourrait simplement la réciter, il la connaît par cœur. Il a vite fini. Il hésite un instant, puis, un ton plus bas :

— Mon père, je m’accuse d’avoir eu des mauvaises pensées.

Monsieur le curé ouvre les yeux.

— Quelles mauvaises pensées, Luigi ?

Un silence. Il a parlé trop vite, et il ne peut pas faire marche arrière. Il ne va tout de même pas dire à monsieur le curé qu’il lorgne le décolleté de Julie, ou que des fois, pire encore…

— Alors, Luigi ?

— Euh… j’ai… j’ai déjà eu la mauvaise pensée de prendre des sous dans le porte-monnaie de maman… et aussi… et aussi de… goûter du vin en cachette pour voir comment c’est fort.

Monsieur le curé s’est redressé sur son siège et il réprime un sourire. Le petit Solari, avec son sourire charmeur et sa face d’ange, serait bien capable d’avoir des mauvaises pensées, des vraies, mais de son âge, sans danger encore. Rares sont les galopins qui ont la franchise de s’en accuser. Luigi vient de commettre le péché de mensonge, ça c’est sûr, mais il ne lui sera pas reproché.

— Je te bénis, Luigi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Pour ta pénitence tu réciteras dix « Notre Père » et dix « Je vous salue, Marie ».

Pour le jour de la communion, pantalon ou culotte courte ?

Pour les filles c’est facile, elles seront en « grande robe », pas toujours neuve parce qu’une robe de communiante se prête dans les familles, pour les petites sœurs, nièces, cousines, il suffit de faire ou défaire les ourlets selon les tailles.

Mais pour les garçons ? Les avis sont partagés.

Chez les Solari, Maria a tranché sans hésitation. Luigi portera son premier pantalon, gris clair, avec un pli comme ceux des grands et des hommes, un veston assorti et une chemise blanche. Bello, bellissimo ! Il a déjà dû essayer l’ensemble bien des fois, pour que sa mère l’admire et l’admire encore. Gigi, mets un peu ton costume, ta mama elle veut te regarder ! Ou bien : Voilà quelqu’un, c’est la maman de Julie, Gigi, vite, il faut lui montrer ton costume ! Devant le grand miroir de la chambre des parents, il se plie à ces démonstrations et sourit aux compliments. Ah, pour ça oui, Maria, vous avez du goût, vous savez choisir ! On a été dans un magasin de confection à Verdun, Aldo nous a emmenés, je voulais du beau ! On a acheté aussi le chapelet, le brassard, le cierge, tout ! Et la montre chez le bijoutier, voyez, plaqué or.

Chez les Lochard il y a eu des hésitations, des discussions, ça va coûter tout ça ! répétait Armande.

Mais maman, argumentaient ses filles, c’est un jour important pour Claude, tu vas voir le petit Solari il sera tout beau, tu ne voudrais pas que ton seul fils… Les Solari ils ont les moyens, pas nous. Vous trois vous avez eu la même robe, mais lui il est tout seul, ça ne resservira pas. Oh, maman !

Ils ont coupé la poire en deux. Des habits neufs pour le communiant, oui, des choses qu’il pourra remettre après, mais pas de « grande culotte » ! Pourquoi ? Parce qu’il n’a que onze ans, c’est trop tôt ! Mais il est grand pour son âge, il fait plus ! Non, onze ans c’est onze ans, culotte courte un point c’est tout. Armande ne cédera pas.

Le jour de la cérémonie, les quatre enfants sont alignés dans le chœur de l’église, derrière les prie-Dieu recouverts de velours un peu râpé, les deux garçons encadrant les deux filles. Luigi dans son beau costume, ses boucles brunes toutes brillantinées, Claude vêtu de neuf lui aussi, avec cette culotte courte qui lui descend tout de même au-dessous du genou, parce qu’il a fallu aussi choisir la taille en fonction de sa corpulence, donc assez large et de ce fait un peu trop longue. En revanche, ses cheveux sont d’une longueur raisonnable, résultat d’un harcèlement auprès de son père. Si tu me mets la boule à zéro pour ma communion, j’la f’rai pas, j’me sauverai ! Y serait capable de le faire, a jugé Armande, pour une fois t’as qu’à pas le tondre. Cet acte de rébellion allait marquer sa première victoire, Edouard renonçant pour toujours à la tondeuse au profit d’une paire de ciseaux moins radicale.

La population du village au grand complet assiste à la messe de communion, c’est l’occasion de ranimer un peu la flamme de la religion, c’est émouvant d’entendre des enfants réciter des prières et entonner des chants religieux, même si leurs voix ne sont pas très assurées, même s’ils ne comprennent pas ce qu’ils viennent de promettre. Les communiants sortent les premiers, leur cierge à la main. Dans l’allée, Luigi sent une main qui effleure son bras d’un geste rapide. C’est Dilette. Elle s’est arrangée pour être au bord du banc. Ce soir elle aura de quoi écrire dans son carnet.

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