Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 31 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 31

L’entreprise Solari continue à prendre de l’ampleur, elle se développe maintenant dans les départements limitrophes, les Ardennes, la Marne. Aldo en est la cheville ouvrière et l’organisateur en chef. Cependant, il ne manque pas de discuter avec ses fils, d’entendre leurs idées, leurs points de vue, et les laisse souvent prendre des initiatives. Deux ouvriers sont venus renforcer l’équipe qui comprend donc cinq hommes, tandis que Rosana, en plus de son propre travail et de sa petite famille, continue à s’occuper de la « paperasse » pour son père.

Le parc de véhicules et d’engins divers, grues, bétonnières, foreuses et autres, s’est également agrandi. Les cinq hommes ne travaillent pas toujours ensemble sur un même chantier, cela dépend de l’avancement des travaux de maçonnerie, de couverture, de peinture, de plomberie. Le soir, le « gros » matériel reste sur place, et les ouvriers regagnent leur domicile en camion ou en voiture, parfois tous ensemble, parfois individuellement ou à deux. Le plus mobile de tous est Luigi. Il lui arrive souvent de se rendre sur plusieurs chantiers le même jour, en fonction des interventions que son père lui a signalées. C’est lui le dépanneur, qu’il faut parfois s’efforcer de joindre quand il s’est produit un incident auquel il faut remédier au plus vite. Il se déplace avec un petit camion qui a été remplacé par un plus important pour les gros travaux. Si Luigi n’est pas loin, son père, ou son frère, va le chercher sur place, sinon il faut s’arranger avec le téléphone, celui des cabines, des clients, des connaissances, de la maison.

— Allô, Maria ?

— Aldo, c’est toi ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Tu peux prendre ta voiture et aller prévenir Luigi ? Il est à tel endroit, on a besoin de lui, c’est urgent.

Maria est une femme moderne, qui est allée à l’auto-école et a passé son permis de conduire.

 

A l’automne de 1968, les Solari ouvrent un chantier dans la partie basse du village, il s’agit de la rénovation d’une ancienne ferme rachetée par un jeune paysan, moderne lui aussi, question méthodes de culture et d’élevage, fils d’un « gros » propriétaire marnais.

Le chantier est proche de la ferme des Duvier. Le patron de Bouboule en profite pour tenter de l’intéresser à sa propre ferme, à son avenir.

— T’as quel âge, maintenant ? Vingt-cinq, vingt-six ? Tu ne vas quand même pas rester commis toute ta vie ! Tu pourrais y aller doucement pour commencer, reprendre quelques hectares pour toi, je t’aiderais. Nous, on commence à se faire vieux, dans quelques années on va s’arrêter. Et aussi, tu devrais te marier, te trouver une femme qui aime la culture, tiens, par exemple, je pense à la fille des…

— Pas la peine de chercher, père Duvier, j’vous ai déjà dit que j’me marierai jamais.

— Dis pas ça, garçon, une femme dans une maison même si ça rouspète des fois ça apporte de la vie, et en principe des enfants. Nous, pas de chance, on n’en a pas eu, mais on est plutôt dans l’exception. Ta mère, elle serait p’t-être plus tranquille avant de s’en aller si t’avais une femme et des gosses.

— Ma mère, elle les aime pas, les gosses. Moi, elle m’a jamais aimé.

Le père Duvier n’insiste pas, choqué, et peiné, de cet aveu. Il s’en doutait bien qu’entre la mère et le fils Lochard ça ne débordait pas de tendresse, mais le dire de cette façon, tout cru… Pauvre garçon…

 

En septembre, une fois les pommes de terre arrachées, ramassées et mises en sac, le père Duvier et Bouboule les chargent dans le tombereau. Il ne reste plus qu’un cheval à la ferme, mais comme c’est le dernier, archi-vieux, il bénéficie d’un statut de retraité total, comme pour racheter par ce traitement de faveur ses années de travail et celles de tous ses compagnons. Ce n’est donc pas lui, mais le tracteur, qui tirera le tombereau et ramènera les pommes de terre à la ferme, tous les sacs d’un seul charroi.

Pour sortir du champ et gagner la route, il faut prendre un virage serré. Le père Duvier tourne donc le volant, mais ses deux bras reçoivent une rude secousse, et dans un bruit de ferraille le tracteur va se jeter contre la borne du champ voisin qui le bloque net. Bouboule qui s’était assis sur une aile de l’engin se trouve brusquement éjecté.

— Nom de Dieu qu’est-ce qui se passe ! Ça a claqué par en dessous !

Le père Duvier descend du tracteur, se met à genoux, puis rampe carrément.

— C’est la barre de direction qui a pété !

Bouboule se glisse aussi sous le tracteur.

— Tiens, tu vois, c’est là ! C’est d’ma faute, je savais qu’elle était rouillée, qu’elle était bonne à changer, mais j’ai pensé, un tombereau de patates c’est pas ça qui va l’achever ! Heureusement qu’on n’était pas encore sur la route…

Le père Duvier fait venir le dépanneur d’engins agricoles et Bouboule assiste au démontage de la pièce défectueuse, une barre d’acier sévèrement attaquée par la rouille.

— Tiens, lui dit le patron, va mettre cette ferraille-là dans la remise.

La remise est une petite dépendance de la ferme dans laquelle s’entasse tout ce qui ne servira plus à rien, mais qu’on ne peut quand même pas jeter, et qu’on oublie.

Bouboule inspecte la barre, en particulier l’endroit où elle s’est cassée. Il réfléchit. L’acier se brise rarement tout seul, mais il peut aussi se scier… Un jour, le père Duvier lui a raconté que du temps de son père il y avait à la ferme un taureau devenu furieux parce que sa chaîne le serrait trop fort et s’enfonçait dans sa chair. Il avait fallu quatre hommes pour entraver la bête, et scier la chaîne… A la scie à métaux… Il y avait laissé du sang, le malheureux taureau…

— La scie à métaux je m’en suis jamais resservi, avait ajouté le père Duvier. Je sais même pas où elle est, dans la remise oui mais où… En cas de besoin, j’ai plus vite fait de demander à mon voisin, ses outils sont toujours bien rangés.

La barre de direction. Sur les camions aussi il y en a une…

Une scie à métaux, dans la remise…

Pendant des semaines, ça cogite dans la tête de Bouboule. Il s’agit d’être organisé et prudent, de ne pas vouloir aller trop vite.

Le chantier de rénovation de la vieille ferme va durer longtemps. Luigi n’y travaille pas souvent. Parfois, sans doute quand il a encore à faire le lendemain, il laisse son camion sur place et remonte avec son père, en marquant souvent une halte à « sa » maison. Il faut attendre le moment propice. Le mauvais temps. L’obscurité. Bouboule a retenu la leçon de la pancarte.

La scie à métaux dormait au fond de la remise, dans un vieux tombereau à moitié rempli d’un tas d’autres outils hors d’usage, abîmés ou désuets. Tiens, se dit Bouboule en en découvrant certains, faudra que j’demande au patron à quoi ils servaient…

Il avise un vieux sac à patates échoué, il y glisse la scie à métaux, l’emporte chez lui et la graisse un peu, avec un morceau de lard, faute de graisse spéciale. Il en teste la lame en faisant une entaille dans le bord d’une marmite en fonte que sa mère mettait dans l’âtre, sur les braises, pour griller du lard. Armande ne risque pas de venir lui demander des nouvelles de sa marmite…

 

Et le moment propice arrive. Le camion de Luigi est resté sur le chantier. Il fait nuit. Les volets de toutes les maisons sont fermés. Il pleut, il vente, un temps à ne pas mettre un chien dehors. Mais un gars qui rumine sa vengeance, si, la pluie, le vent, ça lui convient tout à fait.

Bouboule attend qu’arrive minuit. Minuit, l’heure du crime… murmure-t-il en prenant le sac qui contient la scie. Mais non. Un crime c’est quand on tue soi-même une personne, avec une arme, un pistolet, un sabre, ou un gourdin, ou même sans arme, un étranglement, avec les mains.

Demain, Luigi se mettra au volant de son camion. Tout dépendra de ce qu’il fera après. De la direction qu’il prendra, vers le bas ou le haut du village. Du premier virage qu’il abordera, le plus serré sera le meilleur. Un nerveux comme lui ne doit pas y aller doucement avec le volant. De l’endroit et de la manière dont le camion se plantera. Dans un champ, dans un fossé, contre un arbre, un petit, ou un gros. Tout est dans les mains de Luigi maintenant. Qu’est-ce qu’on dira ? Le fils Solari, le mari de la petite infirmière, il a eu un accident, il est blessé. Ou il est mort. Ou bien il a eu une fameuse chance, il s’en est sorti indemne. Mort ? Oui, c’est ce que Bouboule voudrait, au fond, ne plus le voir crâner, le macaroni, le beau mec, le charmeur. Blessé, ça suffirait peut-être. Mais indemne, non !

A Luigi de jouer, sans le savoir. C’est lui qui sera au volant…

Tout encapuchonné, son sac sous le bras, Bouboule descend jusqu’au chantier. Le camion de Luigi est garé sur le bord de la route, tant mieux, il n’aura pas à patauger dans la boue, et la pluie aura vite fait d’effacer ses traces de pas. Il se glisse sous le camion, et là seulement il allume sa lampe de poche.

La barre de direction… voyons… La voilà, c’est comme sur le tracteur. En y passant la main, il constate que le métal n’est plus lisse, il sent des aspérités et des sortes d’entailles. Il choisit un endroit et commence à actionner la scie, difficilement, à cause de sa position. La scie grince, dérape, lui échappe même. Puis assez vite elle commence à mordre dans la fonte. Bouboule est obligé de s’arrêter souvent, pour écouter, ce n’est ni l’heure ni le temps pour circuler par ici, mais sait-on jamais… pour dégourdir son bras et sa main malmenés par les vibrations de l’outil. De temps en temps, il secoue la barre pour voir si elle commence à céder. Oui, ça y est, elle bouge, encore un peu, elle ne tient plus guère, c’est bon…

Bouboule n’est pas un assassin. Sinon il aurait prévu de prendre des précautions et surtout de faire disparaître l’arme du crime. Or le lendemain matin, avant de rejoindre les Duvier qui boivent le café, il va tout simplement remettre en place la scie à métaux et le sac dans le bric-à-brac du vieux tombereau.

— Qu’est-ce qu’y a plu la nuit ! dit la mère Duvier, t’as entendu ? Heureusement que nos vaches n’étaient pas dehors. Les ouvriers des Solari ne pourront pas travailler au chantier d’à côté aujourd’hui, c’est plein de boue.

En s’occupant des animaux, Bouboule regarde autant qu’il le peut du côté du chantier, en effet déserté. Et voilà qu’arrive la voiture d’Aldo qui ne s’attarde pas, il dépose son fils et s’éloigne, du côté bas du village. Luigi grimpe dans son camion, de l’étable Bouboule entend le bruit du moteur, à peine moins bruyant que celui d’un tracteur. Parce que c’est un vieux camion, et il y a fort à parier que le père Solari le remplacera bientôt, parce que ça ne doit guère plaire à son fils d’arriver sur les chantiers au volant d’un engin qui ne paie pas de mine… Raison de plus pour avoir agi sans trop tarder. Le camion démarre, s’engage vers le haut du village et prend le premier virage à gauche pour descendre vers le bourg. Bouboule n’a plus à se démancher le cou pour suivre son trajet, la suite des opérations n’est plus son affaire.

La barre a résisté au premier virage, mais au deuxième, Luigi se rend compte que la direction ne répond plus, le camion qui commençait à prendre de la vitesse fonce tout droit dans un fossé assez profond où il se plante, l’avant dans un mélange de boue, de cailloux et d’eau, le cul en l’air. Luigi est un peu sonné, mais il se reprend vite, en pensant qu’il a eu de la chance, qu’au virage suivant le camion se serait à coup sûr fracassé contre un arbre. Il ouvre la portière et patauge dans la boue avant de retrouver le macadam. Il n’y a personne en vue. Ah, si, une voiture monte, il reconnaît celle du boulanger qui fait la tournée de pain dans les petits villages.

— Mais c’est le fils Solari, avec son camion au fossé ! Comment que t’as fait ton compte, la route tu la connais pourtant !

— C’est la direction qui a lâché.

— Ben dis donc, toi qui entretiens le matériel de ton père… C’est pas pour rien qu’on dit que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés ! Je vais aller prévenir ta mère, elle va jeter les hauts cris, même si je lui dis que t’es indemne.

Maria attendait le boulanger, pimpante et accorte comme toujours.

— Qu’est-ce que vous me dites là ? Mon Gigi, un accident ! Porca Madonna !

— Mais il n’a rien, madame Solari ! Le camion, si, mais pas lui.

Une demi-heure plus tard, prévenu par téléphone par Maria aussitôt accourue sur les lieux, Aldo arrive. Entre-temps, plusieurs voitures se sont arrêtées pour proposer leur aide, et la nouvelle a commencé à se répandre dans le village par l’intermédiaire du boulanger.

— C’est de ma faute, dit Aldo, j’ai tardé pour changer le camion, ces vieux engins-là ils sont tellement costauds qu’on les croit increvables. Et toi, fils, tu m’as fait confiance. Ça nous servira de leçon, il faut être pour nous aussi minutieux que pour les autres. Tu n’as rien, c’est le principal, tu as donné une belle frousse à ta mère, hein, Maria ? Bon, on va s’arranger pour sortir le camion de là au plus vite.

Le boulanger a continué sa tournée et colporté dans tout le village l’accident du fils Solari.

— T’as entendu, Bouboule, dit le père Duvier, le Luigi a été au fossé avec son camion ! Il n’a rien de grave, mais il a eu chaud. C’est la direction qui aurait lâché. C’est quand même bizarre pour un mécanicien, qu’est-ce que t’en penses ?

— J’en pense rien, j’m’en fous !

En fin de matinée, le véhicule est sorti du fossé et tracté jusqu’au garage de la maison Solari. Luigi va détacher la pièce fautive sous le ventre du camion dont la carcasse a également souffert, il est bon pour la ferraille. Aldo se penche pour la récupérer et à peine debout il confirme ce qu’il pressentait.

— Regarde ça, c’était rouillé de partout. Comment ils disent les Français ? Les cordonniers sont les plus mal chaussés. C’est de ma faute, mon garçon. Je m’en serais pas remis si tu avais été blessé, ou pire, j’ose même pas dire le mot.

Luigi est touché par l’attitude de son père qui endosse la responsabilité de l’accident. Mais une autre interprétation lui vient à l’esprit. Oui la barre porte des traces d’usure, mais en y regardant de plus près il remarque une entaille un peu plus profonde, un peu plus nette que les autres. Si c’était un sabotage ? Qui d’autre que Bouboule aurait une raison de lui nuire aussi gravement, aussi lâchement ? Mais il n’y a pas de preuve véritable, puisque Aldo lui-même a tout de suite conclu à une défaillance matérielle. Accuser Bouboule pour l’entendre nier et le rendre encore plus agressif ?

Luigi retourne dans le garage pour observer encore une fois la pièce avec l’entaille à son avis un peu spéciale. Que faire ?

— Allez, Luigi, ne fais pas cette tête, on va arranger ça, dit Aldo au cours du repas de midi. C’est bientôt la foire à Sedan. Tu y viendras avec moi et on tâchera de trouver un bon camion, du neuf, tu le mérites bien. En attendant, on s’arrangera pour les déplacements.

Le soir, c’est dans la Dauphine que Luigi attend la sortie de Dilette. La voilà. Aussitôt installée dans la voiture elle se jette sur son mari et l’embrasse fougueusement. Elle aime quand il vient la chercher avec la voiture plutôt qu’avec le camion. Pendant tout le trajet elle le regarde, lui sourit, pose sa main sur la sienne, sur le volant. Elle s’étonne un peu de lui trouver un air soucieux. Un problème au travail, peut-être ?

La porte du garage est ouverte quand ils arrivent à la maison, et Dilette voit le camion accidenté.

— Luigi, qu’est-ce qui s’est passé…

— Une pièce a lâché, je me suis retrouvé au fossé. Mais je n’ai rien, deux ou trois bleus, tout au plus. J’ai eu de la chance. Tu vois dans quel état est le camion.

Malgré ces propos rassurants, Dilette s’inquiète, pose des tas de questions.

— Tu n’as pas fait de malaise ? Tu n’as pas mal à la tête ? Viens vite me montrer si vraiment tu n’as rien de fêlé, ou de cassé, ou seulement des contusions.

— Maman m’a ausculté de partout, je n’ai rien que quelques bleus.

Dilette sort de la voiture, à demi rassurée seulement.

— Luigi, dit-elle, j’ai quelque chose à te dire, Luigi, ce soir, quand on sera tous les deux, dans notre chambre.

— Moi aussi je dois te parler.

Dans la cuisine Maria qui les a entendus rentrer s’impatiente. Dilette monte aussitôt, alors que Luigi s’attarde encore un peu auprès du camion.

— Ah, te voilà ! Alors Luigi t’a expliqué ? C’est un miraculé, quand on voit le camion ! Tu l’as vu le camion, tout écrabouillé ! Grâce à Dieu et à la Madone, il est là, sain et sauf ! Quelle journée, ma fille !

— Je lui trouve la mine un peu sombre, tout de même…

— C’est le choc, il a eu peur, normal. Je l’ai bien regardé tout partout, sois tranquille. Tiens, pour le souper, j’ai préparé des cappelletti, il va retrouver le sourire !

La cuisine de Maria n’a pas complètement remis Luigi, qui semble toujours préoccupé quand avec Dilette il entre dans la chambre.

— Alors, demande-t-il, qu’est-ce que tu veux me dire ?

— Je préfère que tu parles le premier.

— Si tu veux. Alors voilà. Ce qui est arrivé ce matin, je ne suis pas sûr que ce soit un accident. Je me demande si ce n’est pas quelqu’un qui a saboté le camion pour m’envoyer dans le décor.

— Hein ? Mais qui aurait fait ça, et pourquoi ?

— Qui ? Bouboule ! On s’est revus. Il traînait autour de notre future maison, un soir, le jour de l’explication à la maison de retraite, avec sa mère et toi. Je l’ai forcé à se mettre à genoux et à te demander pardon, même si tu n’étais pas là. Je ne t’en ai rien dit, tu avais été assez contrariée par cette histoire. Il m’a crié une saloperie, y a pas d’autre mot, sur nous deux, en croyant que je n’entendrais pas. Il me déteste. Je le crois capable de tout. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il a souhaité ma mort.

Dilette est bouleversée. Elle se blottit contre son mari et lui parle doucement.

— Crois-tu vraiment que Bouboule pourrait aller aussi loin dans sa méchanceté ? Tu te fais des idées, Luigi, ton père a répété tout à l’heure à table que l’accident était dû au mauvais état du camion. Tu dis toi-même que Bouboule est un dégonflé. Ne pense plus à lui, c’est un pauvre garçon, qui a une triste vie…

— Dilette ! Tu ne vas tout de même pas le défendre !

— Comme toi je le déteste, mais on a mieux à faire que de s’énerver sur lui, oublions-le, Luigi.

— Tu es bien généreuse, après ce qu’il t’a fait. Et tu souris, en plus…

— Je souris parce que j’ai quelque chose de bien plus intéressant que la méchanceté de Bouboule à t’annoncer. Je suis enceinte. Pas de beaucoup mais c’est sûr.

Luigi qui était étendu sur le lit se redresse comme mû par un ressort, plonge ses yeux bleus dans ceux de sa femme, comme pour y lire la preuve que ce qu’elle vient d’annoncer est vrai, puis, en riant, en pleurant, ils se serrent l’un contre l’autre.

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