Les ombres de l'enfance
L’école - 1er octobre 1950
L’ÉCOLE
1er octobre 1950
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Monsieur Goblin vient d’enfiler sa blouse grise d’instituteur.
Il n’est pas un inconnu à Villiers, puisqu’il y a été nommé en 1945, juste après la guerre, il avait alors quarante ans. Il s’est installé dans le bâtiment communal qui regroupe la mairie et l’école avec ses dépendances, cour et préau, où il s’apprête à effectuer sa sixième rentrée.
Il n’est pas lui-même issu du terroir profondément rural, puisqu’il est né et a grandi et étudié à Verdun, mais il s’y est vite acclimaté, et plu. Il affectionne les promenades dans les bois, les champs, le long des rivières. Il aime voir travailler ces hommes et ces femmes si attachés à leur terre, ceux dont c’est le gagne-pain et qui en possèdent des hectares, comme ceux qui n’en cultivent qu’un lopin pour le profit et le plaisir. Observateur de nature et de plus secrétaire de mairie, il connaît les gens, leurs liens de parenté, leur caractère, leurs qualités, leurs défauts, leurs difficultés, leurs inimitiés. Il y a les humbles qui lui donnent toujours du « monsieur l’instituteur » quand ils viennent le voir à la mairie pour un « papier » ou une « déclaration », les forts en gueule qui aux réunions du conseil municipal prennent plaisir à donner du fil à retordre au maire et à son secrétaire, et les braves gens ordinaires, dans des genres différents, les gentils, les causants, les geignards, les familiers, les « partageux » qui se font un plaisir d’offrir au curé et à l’instituteur un morceau du cochon qu’ils viennent de tuer et une bonbonnière de dragées au baptême et à la communion de leurs enfants.
Monsieur Goblin vit seul à l’école. Sa femme, qui était de santé fragile, ne lui a pas donné d’enfants avant de s’éteindre. Cette particularité lui vaut un surcroît de respect.
Les enfants qui lui sont confiés sont donc un peu les siens, et en tout cas sa principale raison de vivre, parce que son métier lui confère une grande responsabilité envers eux. Et une ambition, celle de leur apporter non seulement un savoir, un bagage, mais aussi de leur transmettre des valeurs, le respect, la solidarité, l’entraide. Les parents, dont c’est également le devoir, non seulement admettent volontiers de partager cette tâche, mais parfois même s’en remettent totalement à lui.
— Nous, m’sieur l’instituteur, disent-ils, il ne nous écoute pas, p’t-être que vous il vous écoutera mieux…
Monsieur l’instituteur aura dix-huit élèves cette année. C’est à la fois peu et beaucoup, parce que ces dix-huit-là seront répartis en quatre groupes, lesquels se subdivisent encore en première ou deuxième année selon les cours. Mais monsieur Goblin, de son prénom Ernest, connaît son métier, ses subtilités, ses astuces pour organiser et contrôler le travail de tous ces enfants avec leurs différences, tel un chef d’orchestre avec ses musiciens. Avec sans aucun doute moins de panache, des couacs ou des fausses notes d’une autre nature, parfois même quelques « coups de gueule ». Mais jamais de coups de baguette. Monsieur Goblin n’est pas un adepte de la manière forte. C’est tout juste s’il pince une oreille par-ci par-là. Mais il sait jouer de sa voix et les élèves ne s’y trompent pas, s’ils veulent échapper à la seule façon de punir du maître, les lignes d’écriture, les tables de multiplication, les verbes, qui ont le mérite de joindre l’utile à la répression.
Il arrive que le maire vienne solliciter l’aide de son secrétaire, par exemple pour un papier urgent à rédiger, alors que celui-ci est avec les enfants, en récréation ou dans la classe. Monsieur Goblin consent donc au besoin à laisser ses élèves seuls. C’est l’occasion alors pour les plus hardis, les plus turbulents, de se lâcher un peu, d’arracher des poignées de feuilles aux tilleuls de la cour, ce qui est strictement interdit, de se suspendre à la grille, au risque de se blesser, ou pour ceux qui ont goûté à la punition, de crâner, un œil prudemment tourné vers la porte de la mairie, restée entrouverte.
— Si y croit que j’ai peur de lui, le Nénesse, y se trompe, sa punition, j’m’en fous.
A l’approche de chaque rentrée, monsieur Goblin s’arrange pour rencontrer quelques-uns de ses élèves, ceux qui représentent des « cas », et si possible leurs parents.
Cette année, il va accueillir trois petits nouveaux. Deux pour lesquels il ne se fait pas de souci, des jumeaux d’une famille sans problème dont la grande sœur est parmi ses meilleurs élèves et en route pour le certificat. La troisième est la petite de madame Chauvy, un cas très spécial.
Il connaît les malheurs de la famille Chauvy, ceux qu’il a appris en discutant avec le maire, la mort du père Chauvy, la grossesse « mystérieuse » de Margot. Il sait que des bruits ont couru à ce sujet, qui ont vite cessé en raison de l’estime que tous portaient à la Louise. En revanche, il a été témoin de l’union de Margot avec le manchot, il s’est réjoui de sa réussite, surtout pour la petite Odile. Enfin il y a eu ce drame, cette noyade.
A ces événements-là, monsieur Goblin a été mêlé, par sa fonction, puisque les faits importants et les aléas de la vie engendrent des formalités dont certaines sont du domaine d’un secrétaire de mairie. C’est lui qui a enregistré le mariage de Margot et de Gabriel Maron, l’acte d’adoption de l’enfant. Il a accompagné le maire sur les lieux de l’accident du GMC, et reporté les noms des victimes cette fois sur le registre des décès. Si le maire est allé lui-même annoncer la triste nouvelle à la Louise, il a demandé à son secrétaire de rédiger le « discours » qu’il tenait à prononcer en hommage à cette famille si éprouvée.
Ce n’est pas vraiment un discours qu’ont entendu toutes celles et ceux venus saluer une dernière fois Margot et Gabriel, mais des mots simples qui leur sont allés droit au cœur.
L’avant-veille de la rentrée, donc, monsieur Goblin a décidé de rendre visite à Louise Chauvy, qu’il a trouvée comme toujours occupée dans son jardin, en compagnie de la petite fille qui tenait dans ses bras un chat auquel elle semblait faire des confidences.
— Dilette, a ordonné la grand-mère, viens dire bonjour à monsieur l’instituteur.
Elle s’est approchée, à petits pas, sans lâcher son chat, au contraire elle le tenait serré, la joue dans sa fourrure.
— Bonjour, monsieur.
L’instituteur, qui ne l’avait jusque-là qu’entrevue, a remarqué le bleu intense des yeux levés vers lui, la chevelure rousse et bouclée, et l’air sérieux pour ne pas dire triste de ce petit visage.
Louise a pris les devants.
— Vous savez, monsieur Goblin, je lui ai tout expliqué pour l’école, elle a tout ce qu’il faut et elle veut bien y aller, hein, ma Dilette ? Ce que je vous demande, c’est seulement de prendre patience au début, et de faire attention que les autres enfants la laissent tranquille.
— Bien sûr, madame Chauvy, n’ayez crainte, j’y veillerai. Alors à bientôt Dilette ?
Elle avait déjà tourné le dos et regagnait la maison, avec toujours son chat dans les bras.
Bon. Après cette gamine dont la fragilité apparente l’avait touché, il tenait à voir un autre « cas », qu’il connaissait déjà, puisqu’il s’agissait du petit Lochard dont c’était la deuxième rentrée. La mère seule était à la maison. Elle avait vu venir le maître d’école et s’était avancée de son pas lent, appuyée sur sa canne, mais pas jusqu’à lui.
— Y n’est pas là, l’gamin, il est avec son père chez les Duvier. Mais vous faites pas de bile, on fera tout comme y faut pour la rentrée.
L’instituteur connaissait la famille Lochard et son évolution, et savait que Claude né tardivement n’était pas élevé dans les règles de l’art, mais plutôt « à la va comme j’te pousse », une expression campagnarde riche de sens.
Il était venu surtout pour rencontrer la mère, pour tenter d’avoir une conversation de fond avec elle, de lui suggérer quelques recommandations, quelques conseils, pour lui demander de ne plus appeler son garçon Bouboule, par exemple, rien de moins. Une tâche délicate.
Mais l’accueil froid de cette femme, de cette mère difforme, l’avait arrêté net dans sa démarche. Elle avait ses défauts, ses faiblesses, la mère Lochard, mais aussi une réaction qui prouvait qu’elle gardait sa fierté et que SON garçon était SON garçon.
L’instituteur avait fait demi-tour, un peu déçu, un peu honteux de cette initiative, avec l’intention d’avoir un œil attentif et bienveillant sur ledit Bouboule, un surnom qui risquait de lui coller encore longtemps à la peau.
Dans la rue qui le ramenait à l’école, il avait été interpellé par la voix claire et chantante de Maria Solari qui l’avait aperçu de son balcon, comme quoi il servait bien à quelque chose, son balcon.
— Ah, monsieur Goblin, attendez, je descends !
Il savait qu’elle voulait lui parler de ses enfants, Pierrino, il a vingt ans, monsieur Goblin, il est au service militaire, de Rosana, une perle, monsieur, à la machine comment elle tape, la vitesse ! et plus encore l’entendre, lui le maître d’école, faire des compliments de son petit Gigi, ce à quoi il sacrifia de bon cœur. Luigi Solari était l’enfant charmant d’une femme charmante.
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