Les ombres de l'enfance

Henriette Bernier · Chapitre 27 sur 35

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Les ombres de l'enfance

Chapitre 27

En février 62, les fameux pourparlers avaient cédé la place à des négociations entre les dirigeants français et algériens, et le 16 mars avaient été signés les accords d’Evian, qui seraient rapidement suivis d’un référendum dans chacun des deux pays. Il y aurait encore des dissensions, la paix, cette paix-là, n’étant pas du goût de tous, d’un côté comme de l’autre, mais la volonté d’apaisement et la sagesse finiraient par s’imposer. Quelques jours plus tard serait enfin annoncée et proclamée l’issue tant attendue, la plus réjouissante, le « cessez-le-feu », qui transformerait l’angoisse en soulagement pour bien des parents, des épouses, des fiancées, des enfants, et en espoir pour les filles qui comme Dilette étaient encore dans l’incertitude de leurs amours.

Quand elles avaient accumulé un certain nombre d’heures et de services, les futures infirmières bénéficiaient de quelques jours de congé et pouvaient rejoindre leurs familles si elles le souhaitaient.

Quelques jours après avoir appris la bonne nouvelle, Dilette pédalait donc allègrement dans la montée vers son village, après avoir tenté en vain d’écourter la conversation avec l’amie de Louise, qui croyait bien faire en lui racontant les potins du bourg.

— Attends ! avait-elle crié alors que Dilette enfourchait son vélo, j’ai oublié de te dire, en Algérie c’est fini, tu le sais ?

Le car l’ayant déposée à quatorze heures trente, on était donc en plein après-midi quand Dilette allait atteindre le haut de la côte et arriver au village. Dans le dernier virage, pas très loin de la bordure de la route, elle vit un paysan sur son tracteur qui creusait des sillons, et derrière lui un gars, panier au bras, qui se baissait à chaque pas. Ils plantaient des pommes de terre. Elle les reconnut. C’était le père Duvier, et Bouboule. Est-ce qu’il l’avait vue, et reconnue, lui aussi ? Elle en fut un peu contrariée. Mais après tout quelle importance ? Un seul nom, un seul espoir, scandait chacun de ses coups de pédale. Luigi. Luigi.

Quand, comment allait-elle le revoir ? Sauraient-ils l’un comme l’autre trouver les mots pour effacer ce qui les avait éloignés et s’avouer enfin leur amour ?

En passant devant la maison des Solari, elle jeta un coup d’œil vers le balcon. Maria n’y était pas, elle l’aurait saluée de bon cœur. Mais c’est à sa grand-mère qu’elle se devait d’abord. Celle-ci, au courant de ses congés et des horaires du car, l’attendait selon son habitude sur le banc dans son jardin, où à la faveur d’un beau rayon de soleil printanier elles restèrent un moment toutes les deux avant d’entrer dans la maison.

Après les questions rituelles, t’es pas trop fatiguée, as-tu mangé avant de partir, ton prochain examen c’est pour quand, Louise en vint aux accords d’Evian. Elle n’était pas concernée directement, mais tout ce qui touchait aux guerres la renvoyait à son passé et la bouleversait.

— Les guerres, dit-elle après un moment de silence et en se tournant vers Dilette, c’est ce qu’y a de pire pour ceux qui s’aiment.

— Tu dis ça en pensant à maman et à André, grand-mère ?

— Oui, bien sûr. Mais à toi aussi. Et à Luigi. Qu’est-ce que tu crois ? Que je n’ai pas vu clair après votre dispute ? Que tu faisais semblant de ne plus t’intéresser à lui, et lui à toi ? Tiens, tu veux que je te dise ? Depuis ces trois jours-ci qu’on a appris pour l’Algérie, comme il ne sait jamais au juste quand tu reviens, je le vois passer tous les matins et tous les soirs devant chez moi, de ma fenêtre ou de mon jardin, comme s’il se promenait. Il n’ose pas s’approcher pour me parler, mais je vois bien qu’il regarde si ton vélo est là, ou toi. Il t’attend. Tu vas voir, ce soir, dans les sept heures à peu près, une fois revenu de son travail, il passera devant chez nous, c’est certain.

Dilette était toute rose de surprise, de gêne, d’émotion, elle n’osait pas regarder Louise qui souriait.

— Allez, va, petite cachottière, vous avez maintenant la chance de votre côté, ne la laissez pas passer. Ce soir on soupera de bonne heure et t’iras t’asseoir sur mon banc. Tu ne tarderas pas à le voir rappliquer, crois-moi.

A sept heures Dilette était assise sur le banc, d’où elle pouvait avoir la vue vers la rue. Elle avait laissé son vélo contre le portail entrouvert. Elle n’attendit pas longtemps, dix minutes tout au plus. Elle vit arriver Luigi, qui n’était plus en tenue de travail. A la vue du vélo il s’arrêta, puis il s’approcha, entra dans le jardin. Dilette se leva, et d’un même élan ils s’élancèrent et tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

Louise guettait discrètement derrière le rideau de sa fenêtre. Et si le garçon ce soir-là avait un contretemps ?… Non. Elle les vit enlacés. Elle repoussa le rideau. Elle sentit couler des larmes. Elle égrena trois prénoms. Margot. Gabriel. André. Puis en bonne paroissienne elle fit le signe de croix et murmura : Merci, mon Dieu, je pourrai mourir tranquille.

 

Depuis que Luigi et Dilette s’étaient retrouvés, Bouboule ne décolérait pas intérieurement, et il s’isolait de plus en plus. Il savait. Armande n’avait pas pu tenir sa langue.

— J’ai été jusqu’à la camionnette du boulanger, tu sais de qui que ça parlait ? Du fils des Solari et de la gamine de la Louise. Y s’sont rabibochés, manquerait p’us que ça qu’y se marient.

Il travaillait, de préférence seul, au contact des animaux, les vaches et les deux chevaux que le père Duvier avait gardés après l’achat du tracteur, ou avec le patron qui s’accommodait de son caractère renfermé, savait lui faire confiance et évitait les allusions ou les plaisanteries susceptibles de le braquer. Il ne fréquentait plus ses anciens copains. Il avait compris qu’ils n’étaient pas vraiment méchants, mais qu’ils s’amusaient de lui, de ses frustrations, de ses échecs, de ses espoirs secrets.

Le « macaroni », lui, avait toutes les veines. Il avait échappé à l’Algérie, reconquis Dilette. Ils ne se cachaient pas, se promenaient ensemble, maintenant, le soir, main dans la main. Peut-être même qu’ils faisaient autre chose aussi. Il avait vingt ans, le Gigi, c’était plus un gamin. Et pour son service militaire il avait été envoyé à Toul, pas trop loin, il y allait et en revenait pour les perms avec sa Dauphine. Ah, c’était pas l’Algérie, non !

Ses rancœurs, sa souffrance, car c’en était une, Bouboule les gardait pour lui. Ceux qui souffrent éprouvent souvent le besoin d’un bouc émissaire, sur qui déverser le trop-plein de leur malaise. Il était de ceux-là, le sien était Luigi, mais quelque chose le retenait de l’affronter, de le provoquer. Pas la peur, non. Plutôt la honte, un fond de dignité qui lui imposait de se taire malgré sa haine. Il savait bien que jamais il n’aurait pu envisager d’épouser Dilette. Même si, par un miracle, elle s’était intéressée à lui, il n’aurait pas osé, il ne se serait pas autorisé à lui faire la moindre proposition. Elle était beaucoup trop bien pour lui.

Bientôt, il avait appris, toujours par Armande qui semblait prendre plaisir à lui retourner le couteau dans la plaie, que Luigi et Dilette s’étaient fiancés, à l’occasion d’une permission.

— Normalement ça se fait chez les parents de la fille, mais tu penses bien que la Louise toute seule n’aurait pas pu faire du tralala…

Si c’était avec un autre que Dilette s’était fiancée, il l’aurait compris, admis. Tiens, quand elle se serait mariée, il serait même allé à la messe de mariage, il l’aurait félicitée comme on le fait à la sortie de l’église, il lui aurait souhaité beaucoup de bonheur. Peut-être même que ça lui aurait permis de mettre fin à cette colère qui le dévorait.

Mais avec le « macaroni », non, ça ne passait pas.

Il oubliait le mal qu’il avait fait à Dilette, ce qu’il avait pensé et dit d’elle, qu’elle faisait la fière, il en arrivait à se persuader que Luigi, le frimeur, le dévergondé, le coureur, ne la rendrait pas heureuse.

 

L’amour retrouvé et les fiançailles redonnaient à Dilette une joie de vivre qui réjouissait Louise. Vingt ans, pensait-elle souvent, on dit que c’est le plus bel âge de la vie, moi qui me demandais comment elle allait vivre ses vingt ans, la pauvrette, me voilà rassurée.

L’exubérance de la famille Solari, sous toutes ses formes, la décontenançait bien un peu, elle qui avait toujours vécu dans la simplicité, la discrétion, la modestie. Mais elle avait vite compris que les manifestations de leur réussite n’étaient pas motivées par l’orgueil, comme certains le pensaient, mais par la fierté légitime de l’avoir osée et construite, et qu’elle n’excluait pas chez eux la générosité et le cœur. S’y ajoutaient leur gaieté, leur langage coloré et une familiarité naturelle à laquelle elle avait été associée d’office. Tous l’embrassaient et l’appelaient par son prénom, avec des variantes selon leur âge, qui allaient du « madame Louise » à la fois respectueux et chaleureux d’Aldo au « mémé Louise » de leurs petits-enfants que personne ne leur avait soufflé.

Luigi avait réussi un exploit, celui d’entraîner sa belle dans les fêtes et les bals de villages, les dimanches de permissions, et il avait su si bien y faire qu’elle y avait pris goût. Quand il dansait avec elle, si jolie, légère et souple dans ses bras, le roi n’était pas son cousin. Il pensait à ses parents, qu’enfant il regardait valser, que tout le monde admirait, et se disait que le couple qu’il formait avec Dilette serait aussi beau, aussi fort et aimant que le leur.

Ils ne passaient pas inaperçus, Luigi avait sa réputation de beau garçon, de bon danseur, voire davantage. Ils suscitaient des commentaires, quelques jalousies. Ils s’en doutaient. Ils s’en fichaient. Ils étaient heureux.

Il y avait des bals de jour, les après-midi, mais aussi, moins fréquents, des bals de nuit.

C’était un dimanche de la fin d’automne 62. Il n’était pas tout à fait minuit et le bal battait son plein. Mais les amoureux étaient convenus de ne pas trop s’y attarder. Luigi devait être présent à la caserne le lendemain dès six heures du matin et Dilette à l’hôpital guère plus tard. Ils quittèrent la salle et main dans la main se dirigèrent vers la place qui servait de parking pour les amateurs de danse, dans une obscurité presque totale, puisque l’unique réverbère ne dispensait pas sa lumière jusque-là. Il y avait des voitures, quelques motos, et même encore quelques vélos. Ils s’approchaient de la Dauphine, Luigi cherchait la clé dans sa poche quand Dilette s’arrêta net.

— Il y a quelqu’un près de la voiture qui vient de se baisser, souffla-t-elle, quelqu’un qui se cache… Tiens, regarde, il se sauve ! Tu vois ?

— C’est Bouboule !

Luigi s’élança, mais Dilette le retint.

— Ce n’est peut-être pas lui, il fait si noir, comment le reconnaître…

La silhouette avait disparu.

— Je donnerais ma main à couper que c’est lui. Qu’est-ce qu’il faisait près de la Dauphine ?

Il ouvrit la portière, prit la lampe de poche qui se trouvait dans la boîte à gants, scruta les alentours à cette faible lumière, puis se pencha vers les pneus pour en vérifier l’état.

— Il a filé comme un trouillard, ou alors il est planqué quelque part.

Bouboule, c’était bien lui, rôdait sur les traces de Dilette et Luigi. Ce n’était pas la première fois. Quand c’était en plein jour, il les suivait de loin. Ils l’avaient aperçu quelquefois dans des fêtes de villages. Dès qu’il les voyait il s’éloignait, son manège énervait Luigi, Dilette le calmait.

— Ne fais pas attention, du moment qu’il ne nous agresse pas.

— Où que tu vas ? demandait Armande à son fils, quand elle le voyait sortir sa mobylette.

Il ne répondait pas, il poussait sa machine en courant et sautait en selle quand elle démarrait.

Elle l’avait entendu partir à la nuit tombée, deux fois.

Où est-ce qu’y va ? Pas au bal, y ne s’est pas « habillé », y ne sait pas danser. Voir une fille ?

Dubitative, elle secouait la tête. Elle ne le « voyait » pas avec une fille, ou alors avec une pauvresse quelconque qui se laisserait ramasser par n’importe qui.

Ce dimanche soir-là, après avoir soupé avec Armande, il était allé chez les Duvier voir à la télévision un match de foot qui avait duré longtemps.

— Paraît qu’il y a un beau bal musette à la salle des fêtes, tu devrais y aller faire un tour, lui avait suggéré son patron, ça te changerait un peu les idées.

— Non, ça ne m’intéresse pas, j’vais me mettre sous l’édredon pour être d’attaque demain matin. Vous avez vu l’heure ? Pas loin de minuit !

Le temps d’aller chercher sa mobylette, et il roulait vers le bourg. Il avait garé sa monture sur le parking, s’était approché de la salle, avait entrebâillé la porte, pour voir si Luigi et Dilette s’y trouvaient.

L’orchestre donnait toute sa mesure et les valseurs occupaient toute la piste. Avec ses yeux de fouine, Bouboule scrutait les danseurs, et il les avait vus, les amoureux, en pleine action. Ils étaient bien loin de penser à lui. Il avait tourné les talons et s’était empressé d’aller planquer sa mobylette dans un fouillis de buissons derrière le parking, et dans le noir il avait cherché et repéré la Dauphine. Il était resté accroupi contre la voiture, le temps de souffler un peu. C’est alors qu’il avait entendu des pas et des voix. Il y a quelqu’un… Bouboule… Plié en deux, en rasant les voitures, il avait filé. Il avait reconnu les voix, c’étaient eux. Il s’était jeté dans un buisson épais et il avait entendu et vu la Dauphine, tous phares allumés, faire lentement le tour du parking, puis s’en aller.

Raté ! Ce soir-là Bouboule avait glissé un couteau dans la sacoche de sa mobylette, puis dans la jambe de son pantalon, le couteau avec lequel il saignait les lapins et les volailles. Pour crever les pneus de la Dauphine bleue, et peut-être en supplément tracer quelques belles rayures sur la carrosserie. Raté.

Raté, mais il pouvait se dire une chose, que le « macaroni » qui faisait le fanfaron était finalement un dégonflé, qui n’avait même pas cherché à le poursuivre.

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