Les ombres de l'enfance
Chapitre 18
L’internat, on disait plus couramment la pension, impressionnait toujours les enfants, surtout ceux des campagnes, habitués au plein air, à la liberté. Le mot était cependant à double sens, selon les raisons pour lesquelles certains d’entre eux, pas très nombreux, y étaient placés.
Ce pouvait être une promotion, presque un honneur, quand il s’agissait de caser quelque bon élève dans un établissement où il pourrait développer toutes ses capacités, apprendre plusieurs langues, y compris le latin et le grec, ce que les cours complémentaires ne pouvaient pas lui offrir. Dans ce cas, la perspective de l’internat leur était présentée sous ses meilleurs aspects, souvent embellis, et considérée comme une chance qui minimisait un peu leur appréhension.
Ce pouvait être une sanction, souvent précédée de menaces. Si tu continues comme ça, on va te mettre en pension, bouclé, tu ne feras plus le malin ! Le plus souvent, la punition avait pour cause un comportement qui n’avait rien à voir avec le sujet des études, ce qui était le cas de Bouboule.
Et lui, le pauvre, c’est chez les curés que ses parents avaient choisi de l’enfermer…
La décision d’Armande, entérinée par Edouard, surprenait tout de même les villageois. Les Lochard n’y allaient pas de main morte… Les uns les approuvaient, les autres non, mettant en balance, qui penchait d’un côté ou de l’autre, la faute du gamin et la rigueur de la punition. Le choix du séminaire suscitait aussi des commentaires variés, allant du plus grand respect et de la confiance envers les hommes de Dieu à la franche rigolade. Et si le Bouboule attrapait la vocation, il en ferait un drôle, de curé, lui ! A l’école aussi, dans la cour, quelques gaillards osaient des plaisanteries, joignaient les mains comme s’ils priaient, faisaient des signes de croix, répétaient des dominus vobiscum, hors de la vue du maître bien entendu… Cependant, l’affaire les impressionnait au plus haut point, et s’ils se moquaient ce n’était que pour crâner, dans le fond ils plaignaient leur malheureux camarade en tentant d’imaginer son calvaire.
Le jour de son arrivée au petit séminaire, Bouboule, redevenu Claude Lochard, était attendu par un prêtre en soutane. Simone l’avait embrassé, sans réaction de sa part, et l’avait regardé suivre le prêtre qui marchait à grands pas, et pénétrer dans une imposante bâtisse dont la porte s’était aussitôt refermée. Il ne s’était pas retourné.
Au bout d’un long et large couloir, son accompagnateur avait ouvert une autre porte, celle d’une vaste pièce toute pleine d’armoires et d’étagères, et l’avait poussé vers la table derrière laquelle était assis un homme à lunettes, en soutane également, avec des cheveux blancs et un air sévère, et s’était tenu près de lui, les bras croisés.
— Alors c’est toi Lochard Claude, que tes parents ont choisi de nous confier !
Le gamin n’en menait pas large.
— Tu ne sais pas saluer ?
— Si. Bonjour, monsieur.
— On dit mon père, ici !
— Bonjour, mon père.
— Je sais pourquoi tu es ici. J’espère que ton séjour parmi nous te fera regretter le mal que tu as fait et que tu en obtiendras le pardon. Sais-tu tes prières ?
— Oui, m’s… Oui, mon père.
— Alors agenouille-toi et récite le Notre Père.
Sa prière finie, plus balbutiée que récitée, Bouboule, ou plutôt Claude Lochard, n’osait pas se relever. Le père supérieur l’y autorisa et lui enjoignit de suivre son accompagnateur qui allait lui faire visiter les lieux et lui donner toutes les consignes nécessaires.
Le dortoir. Lit au carré, tu apprendras. Silence absolu à l’extinction des feux. Le vestiaire, la cordonnerie. Les lavabos, un pour deux. Les douches, une fois par semaine. Pose ta valise, tu la déballeras ce soir. Le réfectoire, des alignements de tables, des chaises en fer.
Vestiaire… Chez lui quand il se déshabillait il posait ses habits sur une chaise. Douches… Il ne connaissait que la grande bassine avec l’eau à charrier, et en guise de lavabo l’évier de la cuisine. Réfectoire… A la maison, une seule et unique table, bien épaisse, bien solide, bien longue, celle de la cuisine. Armande avait condamné la salle à manger même quand les filles et les gendres venaient au prétexte que ça faisait trop de dérangement.
— Maintenant, tu vas faire la connaissance de ta classe et du père instituteur qui la dirige. Prends ton cartable.
Encore un long couloir, des portes fermées de part et d’autre. Des bruits de voix.
Le curé accompagnateur avait ouvert l’une d’elles, tous les garçons s’étaient levés d’un même élan et se tenaient droits comme des i.
Le premier soir, après le repas, le passage au vestiaire, à la cordonnerie, au lavabo, la prière, dans son lit étroit Lochard Claude s’était endormi comme une masse, anéanti par ce passage si brutal d’un monde à un autre.
— Il s’y fera, disait au même moment Armande à Edouard, faut savoir se faire à tout dans la vie.
Elle ne connaissait pas le nouvel univers de son garçon, ne savait comment l’imaginer, mais sa réflexion trahissait un doute, ou un remords, qu’elle chassa aussitôt.
— C’est pour son bien, il nous remerciera un jour.
— Et si y ne s’y fait pas…
— Les curés savent y faire, ils ont leur manière. Ils nous le rendront meilleur qu’avant, c’est bien ça qu’on veut, hein, Edouard, non ? Et p’t-être bien même qu’ils arriveront à lui faire passer son certificat.
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