Les ombres de l'enfance
Chapitre 4
Le jour où les deux maquisards avaient fait irruption au lavoir, ils ne s’y étaient pas attardés, et il n’y avait eu entre eux et les deux filles que très peu de paroles échangées. Mauricette, après leur départ, s’était répandue sur sa surprise et leur culot.
— J’avoue que j’ai eu peur. Des maquisards… Mon père dit qu’ils sont des patriotes, mais aussi un peu des aventuriers, que c’est dangereux pour la commune qu’ils se soient installés à la Ravinette. Dommage, parce qu’ils n’étaient pas mal, ces deux-là, surtout le moins barbu. Tu ne dis rien, Margot, comment tu l’as trouvé, toi ? Hé, Margot, je te parle. Tu rêves ?
Depuis le jour du lavoir Margot ne cessait plus de rêver. Mais elle ignorait que si elle avait été séduite par le garçon, lui aussi brûlait de l’envie de la revoir. Tous ces jeunes hommes qui par refus de la soumission avaient choisi cette vie d’isolement et de danger parlaient souvent entre eux des femmes, des filles, qui leur manquaient, dans des registres différents selon qu’il s’agissait de leur mère, de leur épouse, de leur fiancée, ou pour ceux qui étaient sentimentalement libres de celles qu’ils pourraient conquérir une fois rentrés chez eux. Ils s’exprimaient souvent sur le ton de la plaisanterie, parfois même de la grivoiserie, mais c’était pour rire au lieu de pleurer.
Dédé n’y tenait plus. La cohésion et la discipline au sein du groupe s’effilochant, les gars ne rendaient de comptes à personne. Les ravitailleurs qui montaient à la Ravinette continuaient à dire que tout était calme et on sentait que, comme les maquisards, ils commençaient à douter de leur action.
Un jour, en début d’après-midi, Dédé descendit au village, bien décidé à ne remonter qu’après avoir retrouvé la jolie rousse. En raison de la saison, les rues étaient désertes. Il se dirigea d’abord vers le lavoir, d’où ne parvenait aucun bruit, constata qu’il n’y avait personne. Puisqu’il fallait bien se diriger quelque part, au hasard il prit la première rue à droite, en jetant des coups d’œil de part et d’autre. La maison de Louise était la dernière de cette rue. Dédé s’arrêta donc, et avant de rebrousser chemin pour une autre destination, s’approcha un peu de cette maison, qui comprenait aussi une remise, dont la porte était ouverte et contre laquelle était empilée une réserve de bois, et un jardin. Et c’est alors qu’une fille, rousse, sortit de la remise, un panier à la main. La fille du lavoir. Margot !
Elle s’arrêta net, et de surprise lâcha son panier. Il fit quelques pas vers elle, la trouva plus jolie encore que la première fois. Il parla le premier.
— Margot, depuis que je vous ai vue je ne pensais qu’à vous revoir !
— Pourquoi ? Vous allez partir ?
Elle s’était rapprochée un peu en disant ces mots, sur un ton d’inquiétude.
— Non. Enfin, je ne sais pas. Je voulais vous revoir, c’est tout. Parce que je pense sans arrêt à vous.
— Moi aussi.
Son aveu avait mis du rouge à ses joues.
Elle lui demanda comment il était venu jusqu’ici, s’il s’était renseigné auprès de quelqu’un.
— Non, Margot, j’ai pris la rue au hasard. C’est la chance.
Ils ne savaient plus quoi se dire, ils se regardaient avec l’envie folle de se jeter dans les bras l’un de l’autre, et cependant n’osaient pas encore, comme s’ils voulaient prolonger cet instant palpitant de surprise.
— Qu’est-ce que tu fais, Margot ? J’attends le bois pour recharger le fourneau, moi ! Mais… mais y a quelqu’un avec toi ?
L’œil étonné de Louise allait de sa fille à ce jeune barbu qui ne l’avaient pas vue venir et dont elle devina qu’ils se connaissaient.
Margot choisit de se jeter à l’eau.
— Maman, c’est un maquisard.
— Un maquisard… Qu’est-ce qu’il vient faire par ici ? Tu t’occupes de ça, toi ? Ben j’aurais jamais cru… Oh, attention, on entend une charrette. Rentrez vite dans la remise, j’ai pas envie qu’il se fasse voir ici, le jeune homme. Qu’est-ce que les gens pourraient penser de nous ?
L’attitude de Louise à l’égard des maquisards était à la fois favorable et prudente. Elle approuvait leur engagement, pour rien au monde n’aurait voulu leur nuire, ni même les dénigrer, mais ne voulait pas avoir affaire à eux, ni en paroles ni, à plus forte raison, en actes.
Tous les trois, dans la remise, ils avaient écouté passer, puis s’éloigner, la charrette.
Louise, certaine qu’entre sa fille et le jeune homme il y avait quelque chose, voulait en avoir le cœur net.
— Rentrez un moment, dit-elle, qu’on cause un peu, et vous avez peut-être faim, aussi.
— Merci, madame, mais vous avez besoin de bois, je vais d’abord m’en occuper, il n’y a plus personne dans la rue.
Aussitôt dit aussitôt fait. Il alla remplir le panier et le posa au pied du fourneau près duquel l’attendait Louise, le crochet en main, prête à soulever le rond, puis il jeta deux bûches dans le foyer, provoquant ainsi un jaillissement d’étincelles.
— Alors comme ça, jeune homme, vous connaissez ma fille… dit-elle en refermant le foyer, touchée par la gentillesse du garçon et le regard de Margot sur lui.
Quelques minutes plus tard elle savait tout, enfin le peu qu’il y avait à savoir, mais c’était déjà beaucoup. Et si vite…
— Et ça va vous emmener où, cette affaire-là, par les temps qui courent…
Elle était contrariée, bien sûr, mais en même temps émue. Le fait que le garçon soit tombé spontanément amoureux de sa fille ne l’étonnait qu’à moitié, Margot était si jolie, et elle méritait d’être aimée. Il avait de quoi plaire lui aussi. Mais entamer une histoire d’amour en période de guerre, dont on prévoyait forcément une issue, mais dans quel délai, quelles conditions, lui paraissait bien risqué.
— A la grâce de Dieu… dit-elle finalement, avec un haussement d’épaules qui signifiait qu’elle ne faisait guère confiance au Très-Haut.
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