L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Polaroids hollywoodiens
le corps de Jimmy Grantz.
Pour le réalisateur, cette structure en épingle à cheveux (hairpin , comme
le mentionne Nolan) traduit sa volonté de faire de son second film une
œuvre traitant de notre propre subjectivité sur le monde qui nous entoure, et
sur notre foi indéfectible envers l’objectivité, à travers les notions de
mémoire et de narration qui comportent à la fois les deux visions. Un
discours qui peut sembler contradictoire, mais qui embrasse deux
composantes de l’esprit humain quant à son environnement et les histoires
qui lui sont liées. Réaliser un long-métrage sur l’objectivité revient en soi à
ouvrir le discours sur la subjectivité, tout comme créer une œuvre sur la
guerre revient à réfléchir sur le concept de paix 14 . La double narration,
impliquant de fait les deux thématiques, peut également se lire en séparant
les deux entités qui le constituent : les scènes en noir et blanc, mises bout à
bout, forment un récit à part entière. Cette logique de décomposition
chronologique se rapproche une fois de plus du Pulp Fiction de Tarantino.
POLAROIDS HOLLYWOODIENS
C’est dans The Making of Memento , paru en 2002 chez Faber, que
James Mottram met en lumière le processus de création autour du film, à
partir du moment où Emma Thomas, durant l’été 1997, propose le scénario
de son compagnon et collaborateur au producteur Aaron Ryder, qui travaille
pour Newmarket Films. Le futur producteur exécutif de quelques chefs-
d’œuvre du cinéma indépendant américain, comme Donnie Darko (Richard
Kelly, 2001) ou encore Mud : Sur les rives du Mississippi (Jeff Nichols, 2013), s’emballe rapidement pour le script qu’il déclare être le plus
innovant qu’il ait jamais lu. Cela le conduit à débloquer 4,5 millions de
dollars pour la production de Memento , dont le tournage passe de Montréal
à la Cité des Anges, gonflant son atmosphère sombre et réaliste d’une aura
hollywoodienne typique des films noirs. Pour donner corps à ce projet,
plusieurs interprètes vont être pressentis pour le rôle principal de Leonard
« Lenny » Shelby : des têtes d’affiche de la A-list d’Hollywood (la liste des
acteurs les plus prestigieux) sont envisagées, telles que Brad Pitt, Aaron
Eckhart, Alec Baldwin, puis Thomas Jane, avant que le personnage ne
prenne les traits de Guy Pearce. Nolan choisit l’acteur australien,
notamment connu à l’époque pour son second rôle dans L.A. Confidential
de Curtis Hanson (1997), non seulement parce qu’il a été épaté lors des
auditions, mais aussi parce qu’il n’engage pas de stars. Cela lui garantit un
certain contrôle sur la production et permet au public de ne pas voir un
acteur renommé à l’écran, mais bien le personnage qu’il incarne.
Les deux autres têtes d’affiche de Memento sont liées à un petit film de
science-fiction prévu pour 1999, soit la même année que le début du
tournage du second long-métrage de Nolan : Matrix , par les sœurs
Wachowski. Carrie-Anne Moss, qui a impressionné la productrice Jennifer
Todd dans le rôle de la battante Trinity, est suggérée au réalisateur dans le
rôle de Natalie, damant le pion à des comédiennes bien plus célèbres telles
qu’Angelina Jolie, Famke Janssen, Ashley Judd, ou encore une Mary
McCormack farouchement décidée à incarner la complice de Lenny. C’est
sur recommandation de l’actrice engagée pour Memento que Joe
Pantoliano, qui interprétait le détestable Cypher dans Matrix , est envisagé
dans le rôle du troublant Teddy, policier corrompu et partenaire d’enquête
de Lenny. De prime abord, Nolan est réticent, car le comédien est surtout
apparenté à des rôles de crapules, comme celui de Caesar dans Bound (les
Wachowski, 1996), et lui préfère l’inoffensif Denis Leary, sans doute pour
mieux maquiller la véritable partition de Teddy. Mais Leary décline l’offre
et, suite à une conversation avec Pantoliano à propos de Memento , le
réalisateur comprend la subtilité de l’acteur et l’accepte pour son second
film. La suite de la distribution est rapidement engagée, et c’est Jorja Fox,
connue pour son rôle de Dr Doyle dans la série Urgences de 1996 à 1999,
qui endossera celui de la défunte épouse du protagoniste.
Guy Pearce est l’unique acteur à avoir été présent durant l’intégralité du
tournage, qui s’est déroulé sur l’ensemble du mois de septembre 1999 (et quelques jours en octobre), tandis que Carrie-Anne Moss n’est restée