L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
La science et la fiction
cercles de culture 9 , et Murphy semble la seule à comprendre que quelque
chose est en train de se passer avec le fantôme dans la bibliothèque, référant
au motif de l’enfant qui, parce que sa faculté d’émerveillement ne s’est pas
encore tarie, est plus à même que les adultes de décrypter les enjeux à venir.
En outre, les membres de la famille Cooper paraissent vivre en décalage
avec la société, isolés dans leur ferme et difficilement acceptés par les
institutions, comme en témoigne l’entretien du père avec l’administration
scolaire refusant l’intégration de Murphy et de son frère Tom (Timothée
Chalamet). Encore une configuration prisée par les fictions d’antan qui
montre une volonté évidente de la part de Nolan d’apporter à cette
introduction des relents passéistes avant de se tourner vers l’avenir. À noter
également que la mère demeure absente puisque décédée (encore une fois,
l’être aimé qui n’est plus). Elle est néanmoins symbolisée par la présence de
son père, Donald (John Lithgow), dont on ignore le nom de famille. Un
dernier élément spielbergien hérité des années Reagan vient s’inviter à la
fête avant que Nolan ne rappelle ses thématiques à l’ordre pour les rendre
plus scientifiques : celui de l’événement public typiquement américain (le
match de baseball) contrecarré par un autre, météorologique, digne d’un
film catastrophe (la tempête). Du sable entre dans la bibliothèque
supposément hantée, conduisant Cooper à arriver à une conclusion, ou tout
du moins un début de réflexion : « Ce n’est pas un fantôme. C’est la
gravité. » Il accepte alors de s’intéresser au phénomène en indiquant à
Murphy que l’hypothétique ectoplasme s’adresse à elle en morse, en
binaire, faisant basculer le film dans un second registre.
LA SCIENCE ET LA FICTION
Comme dans un film de Steven Spielberg, le père et la fille suivent les
coordonnées du fantôme pour débarquer en pleine zone interdite, une base
secrète de la NASA. Les voilà soumis à un interrogatoire en présence du
robot TARS, dont le design tout en formes géométriques rappelle le
monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace , clé de voûte du film de Kubrick
ayant apporté le savoir aux hommes, à l’inverse de TARS qui est ici une
création humaine. Le discours sur la temporalité et les influences
intergénérationnelles – l’œuf ou la poule – est ainsi enclenché en toute
discrétion. Il est notable que le robot est la première intelligence artificielle
(et la seule) du film à être dotée d’une voix et d’une conscience. Hans Zimmer rejoue le thème d’Interstellar au piano, opérant des variations
organiques lorsque les propos du professeur Brand (Michael Caine,
toujours) se font plus durs, alors qu’il aborde le sujet d’une famine
internationale arrivant à grands pas. Les enjeux du long-métrage sont
posés : il faut sauver l’humanité, ni plus ni moins. La séquence de
discussion dans le bureau entre le père, la fille et les membres de la NASA
– Amelia Brand (Anne Hathaway) épaulant son père ainsi que Doyle (Wes
Bentley) et Romilly (David Gyasi) – est filmée de manière très classique,
alternant les valeurs de plans fixes et symbolisant de fait la dimension
scientifique et cartésienne des échanges, ce qui l’éloigne de l’aspect
fantastique du prologue. Même le suivi en steady cam , lorsque Brand
explique à Cooper la mission Lazarus au milieu des hangars, se fait de
façon fluide et propre, sans aucun tremblement. La caméra épouse la
tonalité de chaque scène. Dans la chambre de Murphy, l’enfant et son père
sont filmés en plan serré, au plus proche de leurs corps et de leurs
émotions : « Dès qu’on est parent, on est voué à devenir le fantôme de
l’avenir de ses enfants », souligne Cooper tandis que sa fille lui rétorque,
sur le ton du reproche, voire de l’accusation : « T’as dit que ça existait pas
les fantômes », amorçant ainsi le conflit entre les deux générations. La
synchronisation des montres de Cooper et Murphy, un autre set up pour un
futur pay off , est une référence directe à la théorie des jumeaux de
Langevin, accentuée par cette réplique du père : « Quand je reviendrai, on
aura peut-être le même âge, toi et moi » (le tact du personnage de Matthew
McConaughey est tout à fait relatif).
Le décollage de la fusée sert de transition entre la première partie,
humaine et terrestre, et la seconde se déroulant dans l’espace pour les
protagonistes : Cooper, Amelia, Doyle, Romilly et leur comic relief , le
robot TARS. Le décrochage du second corps de l’appareil permet de passer
d’une version théorique, voire fantasmée, de l’astrophysique à un réalisme
plus scientifique : jusqu’alors, les sons étaient audibles alors qu’ils ne
devraient pas l’être hors de la Terre. Le silence s’installe dans l’immensité
galactique et symbolise la rupture des personnages avec le monde qu’ils ont
toujours connu. « C’est dur de tout quitter », souligne Cooper. Dès lors,
l’équipe va essentiellement communiquer avec du vocabulaire
scientifique/fonctionnel, et Nolan va s’employer à illustrer leurs différents
mécanismes au sein du vaisseau comme s’il filmait une tranche de vie
perdue dans l’espace. Au moment de l’amarrage à la station Endurance , la partition de Zimmer déploie des chœurs et se fait presque religieuse : les