L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Vérités et fictions
pas traqueur, ni traqué par quelque gangster, mais se confronte au cafard du
titre.
Les choix de cadrages de Nolan dénotent déjà d’une volonté presque
onirique de mise en scène. La caméra est quasi toujours en mouvement,
avec travellings arrière et circulaire, pour épouser la panique et les vertiges
de son protagoniste. Intercalés çà et là, les plans d’insert magnifient
quelques objets anodins mais ô combien importants pour l’ambiance,
notamment sonore : les aiguilles d’une horloge rythmant l’angoisse comme
des battements de cœur, et les bulles d’un combiné de téléphone placé par
l’homme dans une carafe d’eau, pour ne recevoir aucun appel lors de sa
chasse. Doodlebug est une démonstration de maîtrise technique doublée
d’une fable kafkaïenne : le cafard traqué qui se cache sous une serviette est
en réalité une version miniature du personnage principal qui reproduit
chacun de ses gestes. Lorsqu’il parvient à l’écraser avec sa chaussure, une
version encore plus grande du jeune homme finit par l’écraser à son tour. Le
concept du film revient en fait à placer un miroir en face d’un autre pour
décliner l’image à l’infini. Le rapport à l’espace (les différentes tailles des
personnages, la mise en scène tournoyante des décors) et au temps (le léger
décalage entre les mouvements des différentes répliques du personnage) fait
d’ores et déjà partie intégrante de l’univers nolanien, en plus de son amour
des plans d’insert, et Doodlebug s’impose de fait comme un manifeste de
son cinéma. Par la suite, le cinéaste mettra moins d’un an à réaliser son
premier long-métrage, financé avec ses propres économies à hauteur de
6000 livres.
VÉRITÉS ET FICTIONS
Christopher Nolan n’est jamais avare en confidences concernant ses
méthodes de création et ses inspirations. Lors de divers entretiens donnés au
cours de sa carrière, et au gré des sorties de plus en plus médiatisées de ses
films, il a cité de nombreuses personnalités qu’il juge inspirantes. Entre
autres Stanley Kubrick, dont on imagine que le formalisme et le
perfectionnisme de direction (souvent jugée froide) ont procuré à Nolan une
certaine vision du thriller et de la science-fiction. Terrence Malick, et ses
longs plans filmés avec une caméra toujours mobile, souvent à l’épaule,
n’est pas en reste dans la galerie des inspirateurs. Et Fritz Lang, qu’il s’agisse de l’ambiance tendue et délétère de son M le maudit (1931) ou la
démesure artistique et science-fictionnelle de son Metropolis (1927), n’a
certainement pas manqué d’imprimer dans la rétine du cinéaste une image à
la fois grandiose et totalement humaine des mondes de fiction. S’il cite
évidemment Star Wars parmi ses œuvres de prédilection, Nolan n’en oublie
pas pour autant d’autres créations dont on retrouve parfois des scories dans
les films qu’il a réalisés ou simplement produits. Lawrence d’Arabie (David
Lean, 1962) a droit à un magnifique hommage dans la version longue du
Batman v Superman de Zack Snyder à travers la chevauchée en plein cœur
du désert lors du secours de Lois Lane (Amy Adams) ; 2001, l’Odyssée de
l’espace est assurément une base pour la hard SF d’Interstellar ; la
démesure des édifices de Blade Runner (Ridley Scott, 1982) a sans doute
inspiré les vertiges architecturaux d’Inception ; et le Chinatown de Roman
Polanski (1974), en tant que film à twist et polar malsain et paranoïaque,
fait probablement partie du bouillon d’idées ayant mené Nolan à la
rédaction et la réalisation de Following et Memento , sans oublier
l’atmosphère étouffante d’Insomnia , reposant en grande partie sur son
environnement.
En matière de fond et de storytelling 4 , Christopher Nolan s’attache
également à de nombreuses références, particulièrement romanesques,
comme l’ouvrage Le Pays des eaux de Graham Swift paru en 1983, une
saga familiale racontée par un historien et qui propose plusieurs lignes
temporelles parallèles. Des éléments que l’on conçoit aisément incorporés
aux différentes timelines d’un film tel que Dunkerque , qui joue
constamment sur le parallélisme temporel. D’autres écrits plus anciens sont
encore venus agrémenter l’imaginaire nolanien dans sa structure,
notamment les récits infernaux tirés de La Divine Comédie du poète
florentin Dante Alighieri (débutée en 1306) et la mythologie grecque avec
le Minotaure, dont le dédale crétois a largement influencé Inception et le
logo labyrinthique de Syncopy. Entre doux rêves et terrifiante réalité,
effroyables cauchemars et besoin vital de se rattacher au réel sous peine de
perdre la raison, la filmographie de Christopher Nolan est loin d’être un
long fleuve tranquille. Elle est parsemée de problématiques sociétales et
historiques, et de références culturelles qui interviennent comme des
renvois à des civilisations entières qui, bien avant le monde d’aujourd’hui et
celui de demain, se sont posé des questions à jamais sans réponses.
1 Selon le Daily Mail , Matthew Nolan n’est malheureusement pas connu pour une quelconque carrière cinématographique ou télévisuelle. Il a été accusé en 2005 par le Costa Rica d’avoir battu à mort un financier américain de soixante-trois ans, Robert Cohen, avec l’aide d’un complice, Douglas Meija, déjà condamné pour kidnapping et assassinat. L’aîné des Nolan se serait fait passer pour un marchand de bijoux multimillionnaire afin de piéger sa victime. Il a fui l’Amérique latine en 2009 avant d’être arrêté par le FBI à Chicago puis d’être relâché, le gouvernement refusant de l’extrader au Costa Rica.
2 Créé en Allemagne dans les années 1930, il s’agit du premier banc de montage à plat qui servira de base pour tous les autres types à venir, y compris les logiciels informatiques.
3 Si les deux cinéastes partagent l’amour de la pellicule, autant se dire qu’ils sont radicalement opposés dans leurs productions. Nolan s’attache avant tout à des concepts de SF et de fantastique qu’il traite de façon réaliste, une mise en scène sans effets d’esbroufe et des personnages et dialogues essentiellement fonctionnels, là où Tarantino fait totalement l’inverse.
4 Anglicisme désignant une méthode narrative développée dans le milieu du marketing (là d’où vient le père de Christopher Nolan, par ailleurs) visant à développer l’efficacité d’un récit en le basant sur les connaissances culturelles du public, notamment en matière de contes populaires.
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