L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)

Chapitre 4 : De l’homme chauve-souris au chevalier noir

CHAPITRE 4 :

 

DE L’HOMME CHAUVE-SOURIS AU

 

CHEVALIER NOIR

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C ’EST EN 1939 QUE BILL FINGER ET BOB KANE créent pour l’éditeur DC Comics un justicier ténébreux et réaliste présenté comme le pendant sombre du Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster, apparu pour la première fois un an auparavant. Si Batman ne s’engage pas comme ses

congénères dans le conflit mondial qui dévore alors l’Europe, il incarnera

par la suite une représentation fidèle des différentes époques que ses

publications vont traverser jusqu’au XXIe siècle : d’abord détective terre à

terre luttant contre la pègre et la criminalité en tout genre, puis héros coloré

et enfantin sous la pression de la Comics Code Authority 1 , avant de revenir

à sa nature même de vigilante violent à la fin des années 1970 et de se

transformer définitivement en chevalier noir au cours de la décennie

suivante. Plus encore, l’homme chauve-souris va rapidement devenir un

personnage transmédiatique. Dès 1943, il investit les salles obscures avec

un sériel en quinze épisodes réalisés par Lambert Hillyer avec Lewis

Wilson dans le rôle de Bruce Wayne/Batman et Douglas Croft dans celui de

Dick Grayson/Robin, avant d’apparaître à la radio en 1945 dans l’épisode

The Mystery of the Wax Men du feuilleton Superman débuté en 1940. Mais

c’est en 1966 que la Batmania va entrer dans son âge d’or avec la série

produite par William Dozier pour la chaîne ABC, mettant en scène Adam

West dans le costume du justicier de Gotham City et Burt Ward dans les

collants de son jeune acolyte. Cette même année, un long-métrage, sous la

forme d’un gros épisode, bénéficiera d’une sortie en salles sous la houlette

de la 20th Century Fox, alors détentrice des droits avant Warner Bros.

Colorée, bardée d’humour et d’onomatopées visibles à l’écran, cette

adaptation fleure bon l’Âge d’argent 2 et demeure aujourd’hui encore une

œuvre culte au charme désuet, mais totalement représentative d’une époque.

Marquée par The Dark Knight Returns de Frank Miller (1986) qui

présentait un justicier vieillissant et désabusé dans une Gotham City en

proie à la violence du gang des Mutants, la création de Kane et Finger entre

dans sa période sombre et ses adaptations ne tardent pas à lui emboîter le

pas. Sur un scénario de Sam Hamm et Warren Skaaren, le jeune cinéaste

Tim Burton – qui a déjà imposé sa signature dans le septième art avec son

grinçant Beetlejuice en 1988 n’hésite pas à reprendre Michael Keaton,

l’interprète de son personnage-titre, pour se glisser dans le costume du

héros, au grand dam des fans de l’époque. Il campe un justicier sombre et

presque schizophrène au cœur d’une Gotham tout en verticalité gothique.

Aux commandes de la direction artistique, Anton Furst est accompagné des

mélopées aussi sinistres que poétiques de Danny Elfman, qui trouve

définitivement ses marques auprès de son réalisateur fétiche. Face à notre

chevalier noir, c’est un Jack Nicholson en roue libre qui vole la vedette avec

un Joker plus que haut en couleur, dans le cabotinage le plus exubérant au

rythme des compositions rythmées de Prince. Le Batman de 1989 est le

récit d’un duel, d’un antagonisme profond entre deux hommes en

souffrance. Mais Burton n’en reste pas là. Avec 35 millions de dollars de

budget transformés en plus de 411 millions de dollars de recettes, le

cinéaste se voit donner carte blanche pour une suite qui sortira en 1992.

Celle-ci épousera totalement son style baroque et se consacrera à la

monstruosité de l’âme humaine : Batman Returns (étrangement traduit

Batman : Le Défi en France), dont le titre original souligne parfaitement,

selon Antoine de Baecque, la volonté de Burton de parler des revenants et

de leur revanche sur la vie (« Tim Burton », Les Cahiers du cinéma , 2005).

Malgré son succès, le contenu plus adulte de cette suite n’est pas du goût de

la Warner et encore moins des sponsors qui comptaient commercialiser des

jouets tirés du film, et les relations avec Burton s’enveniment au point qu’il

abandonne la réalisation, mais pas la production, du troisième volet qui sera

finalement confié à Joel Schumacher.

Avec Val Kilmer dans le rôle-titre, le retour de Robin sous les traits de

Chris O’Donnell et la confrontation avec Jim Carrey (Edward Nygma) et

Tommy Lee Jones (Double-Face), qui cabotinent plus encore que Jack

Nicholson en Joker 3 , Batman Forever entend opérer un changement de

style drastique. Sorti en 1995, cette suite directe des longs-métrages de

Burton, sans en être ouvertement une, se rapproche davantage des comics

de l’Âge d’argent avec tout ce qu’ils ont d’outrancier, voire de parodique. Les décors de Barbara Ling sont totalement surréalistes, proposant une

Gotham aux dimensions cyclopéennes, bardée de couleurs et de retouches

numériques, et la photographie de Stephen Goldblatt souligne le décalage à

grand renfort de plans désaxés donnant presque le vertige. La suite, Batman

& Robin , sortie en 1997 et mettant en avant le personnage de Mister Freeze

incarné par un Arnold Schwarzenegger ayant de toute évidence choisi le

registre de la comédie pour terminer la décennie 1990, reprend les mêmes

codes graphiques et des tonalités similaires en matière de scénario tout en

poussant les potards encore plus loin dans la parodie. En seulement quatre

longs-métrages, l’homme chauve-souris s’est littéralement métamorphosé,

pour le meilleur comme pour le pire aux yeux des communautés qui le

suivent depuis des années. S’il est quelque temps question d’un cinquième

épisode réalisé par Schumacher et scénarisé par Mark Protosevich, avec

Nicolas Cage dans le rôle de l’Épouvantail, puis d’un reboot par Darren

Aronofsky basé sur le Batman : Année un de Frank Miller et David

Mazzucchelli (1987), et enfin d’un obscur projet d’adaptation de Batman, la

relève (Batman Beyond en version originale) avec Clint Eastwood dans le

rôle du chevalier noir, la création de Bob Kane et Bill Finger retourne

finalement sommeiller dans la batcave pendant quelques années.

 

2005-2012 : RECONSTRUIRE UN MYTHE

 

À l’aube des années 2000, certains cinéastes acclamés pour leurs œuvres

précédentes, comme Bryan Singer et son Usual Suspects (1995) ou Sam

Raimi et ses Evil Dead (1981-1987-1992), ont donné un nouveau souffle

cinématographique aux héros Marvel avec X-Men en 2000 et Spiderman en

2002 4 . En ce sens, DC Comics se devait de répliquer face au renouveau de

la Maison des Idées. Engagés en 2003 sur le projet Batman Begins ,

Christopher Nolan et son cadet sont rapidement rejoints par le scénariste

David S. Goyer, habitué aux héros tirés de bandes dessinées (Blade de

Stephen Norrington en 1998) et aux cités tentaculaires et corrompues (Dark

City d’Alex Proyas la même année). L’idée principale du projet est de

rendre son humanité et son réalisme à l’homme chauve-souris, Nolan

déclarant notamment au journaliste Adam Smith que le Superman de

Richard Donner (1978) était l’une de leurs principales sources d’inspiration

(« The Original American Psycho », Empire , 2005). De plus, l’un des défis

de cette nouvelle itération du Croisé à la Cape sur grand écran est de confier le rôle à un acteur qui sera aussi convaincant en Bruce Wayne qu’en