L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
La tradition du secret
lors de ce rituel. Ce symbolisme est l’une des composantes essentielles du
justicier de comics, comme le souligne Jean-Marc Lainé dans son ouvrage
Super-Héros ! La puissance des masques paru en 2011 : « L’Amérique a été
sauvée de la crise économique par un homme cloué dans une chaise
roulante. Plus tard, la victoire sur le nazisme a en partie été attribuée à cet
handicapé. Roosevelt incarne la capacité de dépassement et la reconquête
de son destin à la force de la volonté. Nul doute que la présidence de
Roosevelt a marqué l’imaginaire. Les coups durs du destin, blessures
physiques, financières et morales, n’empêchent pas l’homme, tôt ou tard, de
vaincre l’adversité. »
Bruce Wayne est le héros américain qui refuse l’obscurantisme et se
dresse face à lui avant de le vaincre. De ce fait, même si la Ligue se déclare
alors son ennemie, elle est aussi l’élément qui permet à Bruce de devenir
Batman puisqu’il utilise lui aussi la mise en scène pour défaire ses rivaux.
Cette culture du spectaculaire héritée en partie de l’Asie féodale,
notamment du Japon, va peu à peu se perdre au fil des ans. Lorsque Batman
reviendra sur le devant de la scène sept ans après les événements de The
Dark Knight , il devra affronter une nouvelle Ligue dirigée cette fois-ci par
la fille de Ra’s al Ghul, Talia, mais également par un adversaire bien
éloigné de son ancien mentor : Bane.
LA TRADITION DU SECRET
Tout comme son père dans Batman Begins , Talia al Ghul, dans The
Dark Knight Rises , cache sa réelle identité à Bruce Wayne pour mieux le
prendre à revers. L’identité du véritable Ra’s est un secret gardé par les plus
éminents membres de l’organisation, deux constantes de l’imaginaire du
complot mis en avant par Raoul Girardet dans Mythes et mythologies
politiques (1986) : « Les affidés sont liés entre eux par le serment du
silence, et un châtiment inexorable ne saurait manquer de frapper celui qui
s’aviserait de le trahir. Des cérémonies initiatiques, un rituel compliqué et
obscur marquent presque toujours l’intronisation dans la secte. »
Bruce ignore qu’Henri Ducard est la véritable « tête du démon » 29 , car
il n’est pas encore intégré au même titre que les autres membres. Il sera
encore moins au fait de la réelle identité de Talia puisqu’il est devenu,
entre-temps, l’ennemi à abattre. De plus, Bruce ne termine même pas son initiation dans la mesure où il refuse l’ultime acte de foi de la Ligue qui
consiste à exécuter publiquement un criminel. En tuant accidentellement le
faux Ra’s, Wayne pense la Ligue des ombres dissoute et ne se soucie
aucunement de son retour à Gotham City. Dans le troisième film, Talia, en
digne héritière de son défunt père, emploie un système d’approche
similaire. Elle séduit son prétendu patron, Bruce Wayne, couche avec lui,
s’impose comme sa plus fidèle alliée contre le régime autoritaire de Bane et
descend même dans la rue pour aider les contre-révolutionnaires, amorçant
une vague de trahisons diverses sitôt qu’elle accède à certaines
responsabilités. Ce n’est qu’une fois la bataille finale lancée qu’elle montre
son vrai visage, plantant symboliquement un poignard dans le flanc de
Batman au moment même où il semble en mesure de vaincre Bane : encore
un renvoi à la dimension christique de cet épilogue, la lame perforant les
côtes du chevalier noir se substituant à la lance de Longinus ouvrant le
corps d’un Christ vendu par l’un des siens. Raoul Girardet de poursuivre sur
la société secrète : « La forme sous laquelle elle se présente le plus souvent
est celle d’une pyramide aux échelons successifs et strictement
compartimentés : à chaque échelon nouvellement gravi correspond, pour
l’homme du complot, un degré supplémentaire de connaissance, d’autorité
et de responsabilité. Au sommet, là où aboutissent les fils de toutes les
intrigues et d’où partent tous les mots d’ordre, siège une autorité
souveraine, définie à la fois comme implacable et invisible. »
L’invisibilité du maître de la Ligue est primordiale et se jalonne bien
souvent de changements d’identité : Ra’s se fait passer pour Henri Ducard,
mais cet élément n’est pas certain. En tout cas, il n’est précisé à aucun
moment que le personnage incarné par Liam Neeson ne s’appelle pas
réellement Henri Ducard. Si on suit cette idée, Ra’s al Ghul serait en réalité
son titre, induisant que le porteur de ce nom serait millénaire, immortel,
comme dans la bande dessinée originelle, et que seule l’enveloppe humaine,
qui porte le titre, changerait au fil des ans. Bane est un homme de paille
pour Talia qui se fait alors appeler Miranda Tate : en définitive, le maître de
la Ligue ne s’expose jamais, il reste dans l’ombre, loin de toute gloire. Là
où le personnage de la bande dessinée représente à lui seul toute son
organisation, ceux de la trilogie de Nolan jouent le jeu inverse, qui consiste
à se cacher afin de demeurer une puissance invisible et omnipotente.