L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Rêveries ludiques
à la place des rêves dans les concepts métaphysiques. Selon ses recherches,
les hommes voyaient en leurs songes un moyen d’explorer un autre pan de
réalité, un autre monde. Ce qui leur permettait de conscientiser le réel, de
savoir qu’ils s’y trouvaient ou non, car un rêveur n’est pas toujours
conscient de son état lorsqu’il est en plein songe. Une pensée que l’on peut
aisément lier au mythe de la caverne décrit par Platon dans La République
et qui servit de canevas scénaristique aux Wachowski pour Matrix : au fond
d’une grotte, des humains vivent dans l’illusion en voyant les ombres de ce
qu’il se passe à l’extérieur évoluer sur les murs de pierre. Ainsi voient-ils la
réalité, mais ce ne sont que des ombres déformées et non le monde tel qu’il
est véritablement.
Ce mythe est par ailleurs une constante chez Nolan : le monde est
reconstitué pièce par pièce dans des ordres différents par la mémoire
défaillante de Leonard dans Memento ; Dormer falsifie les faits et les
preuves avant de perdre pied avec la réalité dans Insomnia ; les
hallucinations provoquées par le gaz de l’Épouvantail dans Batman Begins
transforment le réel en cauchemar, tandis que Bruce Wayne désire
reconstruire une société à travers son interprétation de la justice ; et les deux
protagonistes du Prestige s’affrontent pour rendre le monde plus
spectaculaire, en usant d’artifices qui vont jusqu’à défier les lois de la
physique et de la nature. Évidemment, tout cela se raccorde aussi au
discours de Nolan sur le cinéma d’auteur : qu’est-ce qu’un ou une cinéaste,
sinon quelqu’un qui souhaite offrir au public sa propre vision de la réalité ?
Dans son article « The Lost Unconscious : Dilusions and Dreams in
Inception » , paru en 2011 dans Film Quarterly , Mark Fisher fait d’ailleurs
un parallèle entre l’esprit de Nolan et celui de Lenny dans son deuxième
long-métrage : obsédé par la duplicité, il voit les récits, notamment
cinématographiques, comme des puzzles, des énigmes, qui sont
potentiellement impossibles à résoudre. Et cette idée sur le septième art
n’avait pas attendu le cinéaste britannique pour prendre vie sous une forme
plastique mettant à profit tous les stratagèmes optiques et, plus
généralement, visuels de son époque. L’Homme à la caméra de Dziga
Vertov, film muet de 1929, expérimentait déjà de nombreux effets visuels et
sonores.
Rêveries ludiques
Après une exposition et un enchaînement de séquences servant
d’explications à sa diégèse, Nolan se lance dans le casse. Le film prend
alors des allures de démonstration technologique visant à mettre en image
l’inception – depuis le temps que l’on nous en parle – ainsi qu’à illustrer
tous les imprévus possibles. « Tu pouvais pas pisser avant de pioncer ? »,
demande Arthur à Yusuf qui n’a pas été aux toilettes avant son sommeil,
provoquant une averse dans la première strate de rêve (une remarque
comique qui peut être perçue comme très sale au vu des trombes d’eau qui
s’écoulent sur les personnages…). S’il s’agit là d’une pointe d’humour face
à une intempérie somme toute bénigne, les obstacles vont se faire de plus en
plus imposants. Par exemple, un train (sorti tout droit de l’esprit de Cobb et
lié à ses souvenirs avec Mal) déboulant en pleine rue lors du rapt de Robert
Fischer dans le taxi, ou l’irruption de plusieurs mercenaires armés.
Inception prend alors des allures de course-poursuite effrénée mâtinée
d’éléments de jeu. Le processus de ludification d’un script de cinéma, qui
consiste à donner des règles que les personnages doivent respecter et parfois
bafouer, n’est pas une première. Si eXistenZ et Avalon ont ouvertement
traité le sujet en se déroulant à l’intérieur de jeux vidéo en réalité virtuelle,
le long-métrage de Nolan se sert d’une technologie qui n’est pas celle du
dixième art et se situe donc entre deux formes de film-jeu 14 . L’un des
meilleurs exemples de la seconde date de 1995 : le scénariste Jonathan
Hensleigh utilisait cette technique ludique dans une diégèse réaliste avec
Une journée en enfer , troisième épisode de la licence Die Hard , réalisé par
John McTiernan. John McClane (Bruce Willis) et Zeus Carver (Samuel L.
Jackson) devaient respecter les indications du terroriste Simon (Jeremy
Irons) les forçant à suivre un jeu de piste de cabine téléphonique en cabine
téléphonique pour répondre à ses devinettes, le game over consistant à faire
exploser un bâtiment public. Entre chaque phase d’énigme, le duo
improvisé devait survivre à toutes sortes d’obstacles, des ennemis armés
jusqu’aux dents à des véhicules lancés à leur poursuite. Le colossal Targo
(Nick Wyman) faisait même office de mini-boss dans le hangar à
conteneurs. Les « QTE 15 » étaient aussi de la partie : pour s’extirper du
tunnel inondé, McClane devait s’accrocher au bon moment à l’échelle
d’une bouche d’égout ou, pour vaincre le boss de fin, tirer à un instant
précis, avec minutie, sur un câble électrique afin de toucher son hélicoptère
16 .
Les personnages d’Inception ont différentes façons de réagir face aux
difficultés qui se cumulent au gré des strates de songes. Eames, par
exemple, se montre toujours pragmatique, allant même jusqu’à proposer de
réveiller le touriste Saito en le tuant dans le rêve, et ce, afin d’abréger ses
souffrances après qu’il a reçu une balle lors de la fusillade urbaine. Une
caractérisation de personnage qui aurait d’ailleurs pu être incarnée par Tom
Berenger. Cobb refuse, car dans la réalité ils sont trop profondément
endormis grâce aux sédatifs : si Saito meurt, il ne se réveillera pas dans le
monde réel, mais tombera dans les limbes, ce qui constitue un règlement
qui n’avait pas encore été expliqué. Tout se base sur la suspension consentie
d’incrédulité : l’intégralité des règles semble avoir été définie, mais ce
troisième acte crée son suspense sur l’éventualité de nouveaux éléments
pouvant contrecarrer les plans de Cobb et de son équipe. Bien sûr, le
personnage de Marion Cotillard est là pour jouer les grains de sable dans
l’engrenage. Avec plusieurs strates de rêves, la mise en scène de Nolan et le
montage de Lee Smith peuvent évoluer : ils proposent plus de séquences
alternées afin d’établir un parallèle entre les diverses actions se déroulant au
même moment, mais sur des temporalités différentes. Ce qui annonce en
partie les doléances du cinéaste pour ses films à venir, en particulier
Dunkerque . Les explications données par le personnage de DiCaprio vont
en ce sens : Cobb et Mal sont restés coincés cinquante ans dans le monde
onirique qu’ils s’étaient créé (on retrouve le rapport à la relativité
temporelle) et son épouse a été corrompue par leur voyage, possédée par
une idée la conduisant à disparaître. Nolan amorce son final avec la toupie,
la jeune femme étant persuadée d’encore demeurer dans un rêve, ce qui sera
le cas de nombreux spectateurs au sortir du film en salles (d’autant plus que
le dernier plan met en scène son totem). Dans la séquence analeptique
illustrant le suicide de Mal, elle se tient sur le rebord de la fenêtre et
demande à Cobb de sauter avec elle. Nolan varie de valeur de plan sur
Leonardo DiCaprio (moyen, serré, plan-épaule), embrassant son point de
vue en restant proche de lui. Inversement, Mal est surtout filmée en plan
d’ensemble ou de demi-ensemble pour signifier son éloignement. Elle finit
par sauter, car le dialogue ne passe pas avec Cobb, pour la simple et bonne
raison que chacun se sent vivre dans une strate différente : la technologie
des rêves devient alors une métaphore des rapports humains, du conflit et de
l’incompréhension qui amène parfois au drame. Ce genre de séquence, qui
n’a rien de ludique, sert avant tout à caractériser le protagoniste que l’on découvre au fur et à mesure, en parallèle de ses avancées dans les divers
niveaux de rêve.
L’un des points les plus récurrents de la volonté de ludification du script
est le jeu de piste créé par Nolan, entre éléments annonciateurs des
péripéties à venir et références purement métaleptiques. Bien sûr, lorsque le
personnage de Tom Hardy se fait passer pour celui de Tom Berenger auprès
d’un Robert Fischer en détention pour lui soutirer le code du coffre de son
père, on peut y voir une référence au jeu des masques et des déguisements
de Mission impossible. Par ailleurs, les chiffres donnés par Fischer, 528491,
sont un enchaînement semblant aléatoire, mais possédant un véritable
pouvoir annonciateur pour la suite du récit. Lorsqu’Eames prend
l’apparence d’une jeune femme blonde le croisant dans le bar de l’hôtel, il
lui communique son numéro de chambre qui n’est autre que 528-491. Dans
ce même établissement, la chambre dans laquelle l’équipe est plongée dans
le sommeil est la 528, tandis que celle où Arthur place les explosifs est la
491. Il en va de même dans les dernières séquences, lorsque Fischer Jr.
ouvre le coffre de son père avec cette exacte suite de chiffres. 528 désigne
la fréquence harmonique de la note « mi » signifiant « miracle », alors que
491 renvoie à la Bible (plus précisément Matthieu 18,21-22) dans laquelle
le pardon pour le péché sera appliqué jusqu’à soixante-dix fois, à sept
reprises (70 x 7 = 490). En ce sens, la descente de Cobb dans les limbes, qui
arrive plus tard dans le récit et forme son climax, correspond à un
châtiment, tandis que son retour dans le monde réel tient véritablement du
miracle. Cette référence n’est pas la seule parmi les éléments qui
constituent les clés du récit, certaines dépassant même le cadre de la diégèse
d’Inception . Dans l’hôtel, le personnage de DiCaprio utilise la technique de
« Monsieur Charles », une combine servant à monter la personne visée
contre son propre subconscient. Ce nom de famille, également un prénom,
est dérivé du latin Carolus (Karl en germanique) qui signifie « homme ».
Monsieur Charles, Monsieur Homme, désigne la dimension totalement
fonctionnelle de ce rôle au sein du rêve : il n’est caractérisé que par son
statut d’individu de genre masculin. Ce n’est qu’une enveloppe humaine
pour celui qui se glisse dedans. D’un point de vue métaleptique, on peut y
voir une forme de parodie de ce que l’on reproche à Nolan depuis déjà
plusieurs films : n’écrire que des personnages-fonctions, sans véritable
personnalité, servant surtout à faire progresser le récit. Charles est
également le prénom de l’acteur par excellence, Charlie Chaplin, ce qui renvoie au fait que Leonardo DiCaprio interprète Cobb qui interprète