L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Nuit blanche en Alaska
sa culpabilité. Mais ce troisième film est aussi pour Nolan l’occasion de
mettre en scène un duel entre deux personnages forts, une thématique sur
laquelle il reviendra plusieurs fois dans sa carrière… et plus précisément
dans les deux longs-métrages qui suivront. Si Insomnia peut passer pour
l’œuvre la plus impersonnelle de son réalisateur, le projet étant une
commande de studio écrite par Hillary Seitz, d’après le scénario originel de
Nikolaj Frobenius et Erik Skjoldbjærg, il demeure en réalité l’une des
pierres angulaires de sa carrière, puisqu’il est à la fois son premier film avec
un casting hollywoodien, sa première expérience avec Warner Bros. et, dans
la même idée, une sorte d’entretien d’embauche avant de se voir confier les
clés de Gotham City.
NUIT BLANCHE EN ALASKA
L’intrigue de ce remake se situe intégralement aux alentours des villes
d’Umkumiut et de Nightmute 5 en Alaska, présentées ici comme des zones
géographiques dans lesquelles il fait jour en continu à une certaine période
de l’année, et ce, sept mois durant. À travers cet environnement particulier,
notamment pour son protagoniste venu de la côte ouest des États-Unis,
Christopher Nolan aborde à nouveau la question du temps en confrontant
son personnage à une épineuse affaire de meurtre de femme, au cœur d’une
région où les repères temporels disparaissent. En termes strictement
plastiques, le réalisateur travaille de nouveau avec Wally Pfister, déjà
directeur de la photographie sur Memento , ce dernier apportant un soin
singulier à la lumière, qui se trouve au cœur de l’intrigue et de la descente
aux enfers de l’inspecteur Will Dormer : « La lumière occupe une telle
place dans l’histoire et l’évolution de Will que nous la considérions comme
un personnage en soi. C’était passionnant de l’utiliser de cette façon, en
jouant à la fois sur sa présence concrète et son rôle symbolique. » Et ce
travail sur l’esthétique formelle d’Insomnia va laisser sur le film une
empreinte visible dès les premières minutes du long-métrage, immergeant
les spectateurs dans un monde certes naturel, mais qui prend rapidement des
allures surréalistes et, dans certaines séquences, purement infernales.
À la différence du long-métrage originel qui débutait par une séquence à
la colorimétrie sombre et contrastée, au filtre granuleux et aux mouvements
de caméra saccadés, le film de Nolan s’ouvre sur un fondu au blanc, l’image immaculée simulant une aube aveuglante et donnant d’office les
tonalités visuelles de l’œuvre : jamais la rétine du public ne se reposera. Le
cinéaste impose d’emblée sa volonté de ne pas copier l’Insomnia d’Erik
Skjoldbjærg, mais bien d’assumer ses partis pris esthétiques et narratifs. Les
noms des interprètes hollywoodiens s’enchaînent, comme pour souligner
l’entrée du cinéaste dans la cour des grands, les génériques d’ouverture se
faisant par la suite bien rares dans l’œuvre de l’artiste. La symbolique du
blanc renvoie bien entendu à la pureté et à l’innocence qui vont être
souillées par le sang du crime ; un insert sur des fibres se gorgeant
d’hémoglobine accentue cette corruption visuelle et amène le titre à s’étaler
sur l’écran de façon progressive. La pâleur de la lumière, puis du tissu, en
opposition à la noirceur du lettrage et le passage par le négatif au niveau du
titre annoncent une fois de plus les thématiques nolaniennes :
l’antagonisme, la dichotomie, l’opposition entre le jour et la nuit au cœur de
l’intrigue, le bien et le mal, évidemment, sans jamais que l’un puisse exister
sans l’autre puisqu’il sera bien sûr question des dilemmes moraux d’un
agent des forces de l’ordre. La composition musicale de David Julyan est
classique vis-à-vis du thriller, presque solennelle et grandiloquente, assurant
un habillage mélodique discret mais efficace pour une œuvre hautement
visuelle.
Ce plan d’insert sur le tissu qui s’imbibe progressivement de sang est un
élément de foreshadowing dont l’explication sera présentée dans le dernier
acte d’Insomnia , lorsque Dormer, épuisé par la lumière qui l’empêche de
trouver le repos, embrassera totalement l’obscurité de son âme et confiera le
pire travers de sa carrière au personnage incarné par Maura Tierney. Le
non-lieu auquel auront abouti les poursuites pour l’enlèvement, la
séquestration, le viol et l’assassinat d’un enfant de huit ans aura permis au
coupable d’être libre, alors que l’intime conviction de Dormer, celle-là
même dont traitait déjà Memento , le tenait pour seul responsable de ces
atrocités. Le personnage d’Al Pacino s’assure alors personnellement que
jamais plus un tel acte ne sera reproduit, en prélevant du sang sur le cadavre
de l’enfant et en le plaçant dans l’appartement du meurtrier désigné, pour
mieux le faire de nouveau accuser et, surtout, condamner : comme dans les
autres films de Nolan, la clé du récit est donnée d’emblée. Le champ lexical
nolanien est présent dès les premières séquences narratives : après
l’enchaînement des plans d’insert qu’il fétichise à outrance, un personnage
ganté s’acharne à étaler plus qu’à effacer une trace de sang sur l’extrémité de sa manche. De la maniaquerie à la méthodologie criminelle, l’ouverture
d’Insomnia rappelle irrémédiablement celles de Following et Memento , et
place ce remake comme le troisième épisode de sa trilogie policière, avant
que l’artiste ne s’embarque dans le fantastique et la science-fiction. Mais
cet élément d’introduction n’est pas seulement une signature stylistique. Il
permet avant tout de centrer son récit. La version américaine d’Insomnia
n’est pas focalisée sur une enquête ou un duel psychologique comme
pouvait l’être son homologue norvégien. Le troisième film du cinéaste
britannique est un portrait de Will Dormer, et son investigation n’est
finalement qu’un accessoire servant à le caractériser et à enclencher son
basculement progressif vers une certaine forme de folie. Et la suite de la
séquence d’introduction est là pour le souligner. Tous les films de Nolan
traitent du sentiment de culpabilité, et Insomnia s’impose comme un essai
sur cette thématique.
Passé le générique d’introduction, la blancheur immaculée laisse place à
des glaciers qui défilent au gré d’un plan aérien : l’avion qui transporte
l’inspecteur jusqu’à son lieu d’enquête emmène avec lui les spectateurs vers
ces contrées où la nuit ne tombe jamais en cette période de l’année. Will
Dormer est le premier personnage visible à l’écran, alors qu’il quitte ses
songes coupables et communique avec son partenaire, l’inspecteur Hap
Eckhart (Martin Donovan). Les plans d’insert sur le journal que potasse ce
dernier (en gros titre : « De nouveaux soupçons pèsent sur la brigade
criminelle ») indiquent d’office le cadre moral et politique dans lequel
l’enquête va se dérouler. Un long travelling arrière suivant l’avion permet
de passer des contrées glacées aux paysages forestiers, illustrant le
basculement progressif de la psyché de Dormer avant leur arrivée en
territoire sauvage et leur rencontre avec Rachel Clément (Maura Tierney),
gérante de l’hôtel dans lequel les deux policiers californiens vont séjourner :
Dormer cesse d’être enlisé dans le gel de ses souvenirs et revient à la vie, au
monde réel, dense et plein de mystères. Rachel rejoint la liste des
personnages nolaniens qui ne sont définis que par leur fonction
professionnelle, ce qui justifie leur existence au cœur du récit, puisqu’en
première ligne pour recueillir les informations et les disséminer (ou non).
La géographie et l’environnement sont mis à profit dans le fond comme
dans la forme du film. Si le jour constant influence l’état d’esprit de
Dormer, la présence de grands paysages sauvages, les montagnes, les
steppes, sert à écraser un peu plus l’homme au milieu de ce monde trop vaste pour lui, à l’anonymiser alors qu’il se débat avec ses démons